Commencement des hostilités en Italie. — Entrée imprévue des Autrichiens par la Ponteba, Cividale et Gorice. — Surprise du prince Eugène, qui ne s'attendait pas à être attaqué avant la fin d'avril. — Il se replie sur la Livenza avec les deux divisions qu'il avait sous la main, et parvient à y réunir une partie de son armée. — L'avant-garde du général Sahuc est enlevée à Pordenone. — L'armée demande la bataille à grands cris. — Le prince Eugène entraîné par ses soldats, se décide à combattre avant d'avoir rallié toutes ses forces, et sur un terrain mal choisi. — Bataille de Sacile perdue le 16 avril. — Retraite sur l'Adige. — Soulèvement du Tyrol. — L'armée française concentrée derrière l'Adige, s'y réorganise sous la direction du général Macdonald, donné pour conseiller au prince Eugène. — La nouvelle des événements de Ratisbonne oblige l'archiduc Jean à battre en retraite. — Le prince Eugène le poursuit l'épée dans les reins. — Passage de la Piave de vive force, et pertes considérables des Autrichiens. — Événements en Pologne. — Hostilités imprévues en Pologne comme en Bavière et en Italie. — Joseph Poniatowski livre sous les murs de Varsovie un combat opiniâtre aux Autrichiens. — Il abandonne cette capitale par suite d'une convention, porte la guerre sur la droite de la Vistule, et fait essuyer aux Autrichiens de nombreux échecs. — Mouvements insurrectionnels en Allemagne. — Désertion du major Schill. — Conduite de Napoléon après les événements de Ratisbonne. — Son inquiétude en apprenant les nouvelles d'Italie, que le prince Eugène tarde trop long-temps à lui faire connaître. — Il s'avance néanmoins en Bavière, certain de tout réparer par une marche rapide sur Vienne. — Ses motifs de ne pas poursuivre l'archiduc Charles en Bohême, et de se porter au contraire sur la capitale de l'Autriche par la ligne du Danube. — Marche admirablement combinée. — Passage de l'Inn, de la Traun et de l'Ens. — L'archiduc Charles, voulant repasser de la Bohême en Autriche, et rejoindre le général Hiller et l'archiduc Louis derrière la Traun, est prévenu à Lintz par Masséna. — Épouvantable combat d'Ébersberg. — L'archiduc Charles n'ayant pu arriver à temps ni à Lintz, ni à Krems, les corps autrichiens qui défendaient la haute Autriche sont obligés de repasser le Danube à Krems, et de découvrir Vienne. — Arrivée de Napoléon sous cette capitale le 10 mai, un mois après l'ouverture des hostilités. — Entrée des Français à Vienne à la suite d'une résistance fort courte de la part des Autrichiens. — Effet de cet événement en Europe. — Vues de Napoléon pour achever la destruction des armées ennemies. — Manière dont il échelonne ses corps pour empêcher une tentative des archiducs sur ses derrières, et pour préparer une concentration subite de ses forces dans la vue de livrer une bataille décisive. — Nécessité de passer le Danube pour joindre l'archiduc Charles, qui est campé vis-à-vis de Vienne. — Préparatifs de ce difficile passage. — Dans cet intervalle l'armée d'Italie dégagée par les progrès de l'armée d'Allemagne a repris l'offensive, et marché en avant. — L'archiduc Jean repasse les Alpes Noriques et Juliennes affaibli de moitié, et dirige les forces qui lui restent vers la Hongrie et la Croatie. — Évacuation du Tyrol et soumission momentanée de cette province. — Napoléon prend la résolution définitive de passer le Danube, et d'achever la destruction de l'archiduc Charles. — Difficulté de cette opération en présence d'une armée ennemie de cent mille hommes. — Choix de l'île de Lobau, située au milieu du Danube, pour diminuer la difficulté du passage. — Ponts jetés sur le grand bras du Danube les 19 et 20 mai. — Pont jeté sur le petit bras le 20. — L'armée commence à passer. — À peine est-elle en mouvement, que l'archiduc Charles vient à sa rencontre. — Bataille d'Essling, l'une des plus terribles du siècle. — Le passage plusieurs fois interrompu par une crue subite du Danube, est définitivement rendu impossible par la rupture totale du grand pont. — L'armée française privée d'une moitié de ses forces et dépourvue de munitions, soutient le 21 et le 22 mai une lutte héroïque, pour n'être pas jetée dans le Danube. — Mort de Lannes et de Saint-Hilaire. — Conduite mémorable de Masséna. — Après quarante heures d'efforts impuissants, l'archiduc Charles désespérant de jeter l'armée française dans le Danube, la laisse rentrer paisiblement dans l'île de Lobau. — Caractère de cette épouvantable bataille. — Inertie de l'archiduc Charles, et prodigieuse activité de Napoléon pendant les jours qui suivirent la bataille d'Essling. — Efforts de ce dernier pour rétablir les ponts et faire repasser l'armée française sur la rive droite du Danube. — Heureux emploi des marins de la garde. — Napoléon s'occupe de créer de nouveaux moyens de passage, et d'attirer à lui les armées d'Italie et de Dalmatie, pour terminer la guerre par une bataille générale. — Marche heureuse du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont pour rejoindre la grande armée sur le Danube. — Position que Napoléon fait prendre au prince Eugène sur la Raab, dans le double but de l'attirer à lui et d'éloigner l'archiduc Jean. — Rencontre du prince Eugène avec l'archiduc Jean sous les murs de Raab, et victoire de Raab remportée le 14 juin. — Prise de Raab. — Jonction définitive du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont avec la grande armée. — Alternatives en Tyrol, en Allemagne et en Pologne. — Précautions de Napoléon relativement à ces diverses contrées. — Inaction des Russes. — Napoléon, en possession des armées d'Italie et de Dalmatie, et pouvant compter sur les ponts du Danube qu'il a fait construire, songe enfin à livrer la bataille générale qu'il projette depuis long-temps. — Prodigieux travaux exécutés dans l'île de Lobau pendant le mois de juin. — Ponts fixes sur le grand bras du Danube; ponts volants sur le petit bras. — Vastes approvisionnements et puissantes fortifications qui convertissent l'île de Lobau en une véritable forteresse. — Scène extraordinaire du passage dans la nuit du 5 au 6 juillet. — Débouché subit de l'armée française au delà du Danube, avant que l'archiduc Charles ait pu s'y opposer. — L'armée autrichienne repliée sur la position de Wagram, s'y défend contre une attaque de l'armée d'Italie. — Échauffourée d'un moment dans la soirée du 5. — Plan des deux généraux pour la bataille du lendemain. — Journée du 6 juillet, et bataille mémorable de Wagram, la plus grande qui eût encore été livrée dans les temps anciens et modernes. — Attaque redoutable contre la gauche de l'armée française. — Promptitude de Napoléon à reporter ses forces de droite à gauche, malgré la vaste étendue du champ de bataille. — Le centre des Autrichiens, attaqué avec cent bouches à feu et deux divisions de l'armée d'Italie sous le général Macdonald, est enfoncé. — Enlèvement du plateau de Wagram par le maréchal Davout. — Pertes presque égales des deux côtés, mais résultats décisifs en faveur des Français. — Retraite décousue des Autrichiens. — Poursuite jusqu'à Znaïm et combat sous les murs de cette ville. — Les Autrichiens ne pouvant continuer la guerre, demandent une suspension d'armes. — Armistice de Znaïm et ouverture à Altenbourg de négociations pour la paix. — Nouveaux préparatifs militaires de Napoléon pour appuyer les négociations d'Altenbourg. — Beau campement de ses armées au centre de la monarchie autrichienne. — Caractère de la campagne de 1809.
Premières opérations en Italie. Les Autrichiens avaient eu l'intention d'assaillir les armées françaises dispersées des bords de la Vistule aux bords du Tage, et malgré leurs lenteurs ordinaires ils auraient réussi peut-être, si Napoléon, arrivant à l'improviste, n'avait déjoué par sa présence, sa promptitude et sa vigueur ce dangereux projet de surprise. En cinq jours de combat il avait frappé leur principal rassemblement, et en avait rejeté les fragments désunis sur les deux rives du Danube. Mais s'il avait suppléé à tout ce qui manquait encore à ses armées par son activité, son énergie, son coup d'œil supérieur, il ne pouvait en être ainsi là où il ne se trouvait pas, et il ne se trouvait ni en Italie, où marchait l'archiduc Jean avec les huitième et neuvième corps, ni en Pologne, où marchait l'archiduc Ferdinand avec le septième.
En Italie le début de la campagne n'avait pas été heureux, et ce début aurait certainement exercé une fâcheuse influence sur l'ensemble des événements, si nos succès avaient été moins grands entre Landshut et Ratisbonne. Là, en effet, l'esprit téméraire et inconséquent de l'archiduc Jean opposé à l'esprit sage mais inexpérimenté du prince Eugène, avait triomphé un moment de la bravoure de nos soldats. L'archiduc Jean, suivant la coutume de ceux qui commandent dans une contrée, aurait voulu tout y attirer, et convertir l'Italie en théâtre principal de la guerre. Mais comme il ne pouvait pas faire que le Danube cessât d'être pour Napoléon la route directe de Vienne, il ne pouvait pas faire non plus que le gros des forces autrichiennes fût sur le Tagliamento, au lieu d'être sur le Danube. Jaloux de son frère l'archiduc Charles, entouré d'un état-major jaloux de l'état-major général, il avait élevé plus d'une contestation sur le plan à suivre. Plan de campagne de l'archiduc Jean. Il voulait d'abord entrer directement dans le Tyrol par le Pusther-Thal en passant des sources de la Drave aux sources de l'Adige (voir la carte no 31), descendre par Brixen et Trente sur Vérone, et faire tomber ainsi toutes les défenses avancées des Français, en se portant d'un trait sur la ligne de l'Adige par la route des montagnes, que lui ouvrait l'insurrection des Tyroliens. N'ayant pas la crainte de trouver sur le plateau de Rivoli le général Bonaparte ou l'intrépide Masséna, pouvant compter sur le concours ardent des Tyroliens, il avait d'excellents motifs pour adopter un tel projet, qui entre autres avantages avait celui de le tenir à portée de la Bavière, et en mesure de prendre part aux opérations sur le Danube. Mais comme il arrive toujours des plans débattus entre autorités rivales, celui-ci fit place à un plan moyen, qui consistait à envahir le Tyrol par un corps détaché, et la haute Italie par le gros de l'armée. C'est d'après ces vues que furent distribuées les forces destinées à opérer en Italie. Le huitième corps se réunit à Villach en Carinthie, sous les ordres du général Chasteler auquel il était d'abord destiné; le neuvième à Laybach en Carniole, sous le comte Ignace Giulay, ban de Croatie. Le général Chasteler, connaissant bien le Tyrol, fut détaché du huitième corps avec une douzaine de mille hommes, et chargé d'opérer par le Pusther-Thal, en s'avançant par les montagnes de l'est à l'ouest, pendant que le gros de l'armée suivrait dans la plaine la même direction. Le général Chasteler avec une douzaine de mille hommes et le concours des Tyroliens avait assez de forces contre les Bavarois, qui étaient à peine cinq ou six mille dans le Tyrol. Tandis qu'il cheminerait par Lienz et Brunecken sur Brixen, les huitième et neuvième corps, partant l'un de Villach, l'autre de Laybach, devaient déboucher sur Udine. Ces deux corps présentaient, en y comprenant l'artillerie, une masse d'environ 48 mille hommes de troupes excellentes. Une vingtaine de mille hommes de landwehr, bien habillés, animés d'un bon esprit, mais peu instruits, devaient rester à la frontière, la garder, la couvrir d'ouvrages de campagne, et former avec leurs bataillons les meilleurs une réserve à la disposition de l'armée agissante. Un détachement de 7 à 8 mille hommes, auquel devait se réunir l'insurrection de Croatie, était chargé d'observer la Dalmatie, d'où l'on craignait que le général Marmont ne parvînt à déboucher. Toutefois comme on espérait surprendre les Français en Frioul aussi bien qu'en Bavière, et comme on savait également que la complaisance de famille, non moins grande dans la cour de Napoléon que dans les cours les plus vieilles de l'Europe, avait valu au prince Eugène le commandement de l'armée d'Italie, à l'exclusion de Masséna le chef naturel de cette armée, on se flattait d'être bientôt sur l'Adige, même sur le Pô, et de tenir le général Marmont enfermé en Dalmatie. Une sommation était déjà préparée pour ce dernier, et on croyait n'avoir d'autre difficulté avec lui que celle de débattre et de signer une capitulation.
Intelligences secrètes préparées en Italie pour y seconder les mouvements des armées autrichiennes. Ce n'était pas seulement sur la force des armes que l'on se fiait pour s'avancer victorieusement en Italie, mais aussi sur des menées secrètes, pratiquées depuis les montagnes du Tyrol jusqu'au détroit de Messine. Les Autrichiens étaient soutenus dans leur téméraire tentative par la persuasion que l'Europe entière, comme la France, était déjà lasse du pouvoir de Napoléon, opinion qu'ils avaient puisée dans les événements d'Espagne, et ils avaient compté non-seulement sur le Tyrol, dévoué de tout temps à l'Autriche, mais sur les anciens États vénitiens qui gémissaient encore de leur ruine récente, sur le Piémont devenu malgré lui province française, sur les États de l'Église, les uns convertis en départements de l'Empire, les autres témoins de l'esclavage du pape, enfin sur le royaume de Naples privé de ses antiques souverains, séparé de la Sicile, et désirant recouvrer sa dynastie et son territoire. De nombreuses intelligences avaient été préparées dans tous ces pays, soit auprès des nobles mécontents du régime d'égalité introduit par les Français, soit auprès des prêtres regrettant la suprématie de l'Église, ou déplorant l'outrageante oppression du saint-père. Cependant, bien que la domination française fût désagréable aux Italiens à titre de domination étrangère, bien qu'elle leur coûtât beaucoup de sang et d'argent, elle avait pour le plus grand nombre d'entre eux des mérites qu'ils ne méconnaissaient pas, et que les souffrances de la guerre ne leur avaient pas fait oublier entièrement. On ne pouvait donc pas remuer les Italiens aussi facilement que les Tyroliens, mais quant à ceux-ci leur impatience de voir reparaître le drapeau autrichien était extrême. Rien ne peut donner une idée de l'attachement qu'ils portaient alors à l'Autriche. Ces simples montagnards, habitués au gouvernement tout paternel de la maison de Habsbourg, avaient en 1806 passé avec horreur sous le joug de la Bavière, qui était pour eux un voisin détesté. Celle-ci ne se sentant pas aimée de ses nouveaux sujets, leur avait rendu haine pour haine, et les avait traités avec une dureté qui n'avait fait qu'exalter leur ressentiment. Aussi n'avaient-ils cessé d'envoyer à Vienne de nombreux émissaires, promettant de se soulever au premier signal, et offrant par leurs relations avec les Grisons et les Suisses d'opérer un mouvement, qui se communiquerait bientôt à la Souabe d'un côté, au Piémont de l'autre. Ils avaient même contribué par leur ardeur à tromper la cour de Vienne, et à lui persuader qu'il n'existait dans toute l'Europe que des Tyroliens ou des Espagnols impatients de secouer le joug du nouvel Attila. Un employé fort actif du département des affaires étrangères à Vienne, M. de Hormayer, tenant dans ses mains le fil de ces intrigues tyroliennes, allemandes et italiennes, avait été chargé d'accompagner l'archiduc Jean, pour faire jouer à côté de lui les ressorts secrets de la politique, tandis que le prince ferait jouer les ressorts découverts de la guerre. On avait naturellement mis les Anglais de moitié dans ces espérances et ces menées, et ils avaient promis de coopérer activement avec les Autrichiens, dès que ceux-ci, envahissant la Lombardie jusqu'à Pavie, auraient ouvert le littoral de l'Adriatique de Trieste à Ancône.
Commencement des hostilités en Tyrol et en Frioul. Tout était prêt pour agir en Carinthie le même jour qu'en Bavière, c'est-à-dire le 10 avril. Ce jour, en effet, tandis que les avant-gardes de l'archiduc Charles franchissaient l'Inn, les avant-gardes de l'archiduc Jean se présentaient aux débouchés des Alpes Carniques et Juliennes, sans aucune déclaration préalable de guerre. On avait cru y suppléer en envoyant aux avant-postes français, vers la Ponteba, un trompette porteur d'une déclaration de l'archiduc Jean, dans laquelle ce prince disait qu'il entrait en Italie, et qu'on eût à le laisser passer, sans quoi il emploierait la force. Une demi-heure après, des détachements de cavalerie et d'infanterie légère s'étaient précipités sur nos avant-postes, et en avaient même enlevé quelques-uns. Apportant encore moins de forme à l'égard des Bavarois, possesseurs du Tyrol, le général Chasteler avait dès la veille, c'est-à-dire le 9 avril, envahi la contrée montagneuse qu'on appelle le Pusther-Thal, et qui sépare la Carinthie du Tyrol italien.
Routes par lesquelles les Autrichiens débouchent en Italie. Deux grandes routes (voir la carte no 31) s'ouvraient devant les Autrichiens pour envahir le Frioul: celle qui, venant de Vienne à travers la Carinthie, descend des Alpes Carniques sur le Tagliamento, et conduit par Villach, Tarvis, la Ponteba, sur Osopo; celle qui, venant de la Carniole, descend des Alpes Juliennes sur l'Isonzo, qu'elle franchit entre Gorice et Gradisca, et tombe sur Palma-Nova ou Udine. Napoléon s'était précautionné sur l'une et l'autre route contre les invasions autrichiennes, en construisant sur la première le fort d'Osopo, sur la seconde l'importante place de Palma-Nova. Mais ce fort et cette place, très-suffisants pour servir d'appuis à une armée, ne pouvaient pas la suppléer; c'était une difficulté, et non un obstacle invincible. Les troupes du prince Eugène n'étant pas encore rassemblées, il était facile de défiler sous le canon d'Osopo et de Palma-Nova, de les bloquer et de passer outre.
Néanmoins l'archiduc Jean ne voulut se servir ni de l'une ni de l'autre de ces deux routes, bien que, dans son espérance de surprendre l'armée française, il ne dût craindre de sérieux obstacle sur aucune des deux. Il préféra une route intermédiaire, celle qui, passant par les sources de l'Isonzo, débouchait par Cividale sur Udine. Elle était difficile surtout pour une armée nombreuse, chargée d'un gros matériel, mais à cause de cela elle lui semblait devoir être moins défendue que les deux autres. Il s'y engagea donc avec le gros de son armée, composé des huitième et neuvième corps, et n'envoya que deux avant-gardes sur les routes de Carinthie et de Carniole. Un habile officier, le colonel Wockmann, dut avec quelques bataillons et quelques escadrons s'ouvrir la Ponteba, en y faisant la guerre de montagnes contre nos avant-postes, tandis que le général Gavassini, passant l'Isonzo avec un détachement au-dessus de Gradisca, marcherait sur Udine, point commun où allaient converger les diverses parties de l'armée autrichienne.
Toutes ces combinaisons étaient superflues, car le prince Eugène, ne s'attendant pas à être attaqué avant la fin d'avril, n'avait sous la main que la division Seras devant Udine, et la division Broussier devant la Ponteba. Quant à lui, il était occupé à faire de sa personne la revue de ses avant-postes, obéissant en cela à un conseil de Napoléon, qui lui avait recommandé de visiter les lieux où bientôt il aurait à livrer des batailles. Les Autrichiens n'eurent donc que de simples avant-postes à refouler, sur toutes les routes où ils se présentèrent. Le 10, le colonel Wockmann replia jusqu'à Portès les avant-gardes de la division Broussier; le général Gavassini franchit l'Isonzo sans difficulté, et le corps principal déboucha avec moins de difficulté encore sur Udine, où se trouvait une seule division française.
Conduite du prince Eugène surpris par la soudaine apparition des Autrichiens. Le prince Eugène, surpris par cette soudaine apparition, et peu habitué au commandement, quoique déjà très-habitué à la guerre sous son père adoptif, fut vivement ému d'une situation si nouvelle pour lui. Des huit divisions qui composaient son armée, il n'avait auprès de lui que les deux divisions françaises Seras et Broussier. Il avait un peu en arrière, entre la Livenza et le Tagliamento, les divisions françaises Grenier et Barbou, ainsi que la division italienne Severoli, et plus loin, près de l'Adige, la division française Lamarque, la division italienne Rusca, plus les dragons qui constituaient le fonds de sa cavalerie. Quant à sa sixième division française, celle de Miollis, elle se trouvait encore fort en arrière, retenue qu'elle était par la situation de Rome et de Florence. Dans une telle occurrence le prince Eugène n'avait qu'une détermination à prendre, c'était de se concentrer rapidement, en rétrogradant vers la masse de ses forces. Quelque désagréable que fût au début un mouvement rétrograde, il fallait s'y résoudre avec promptitude, ne devant jamais être tenue pour déplaisante la résolution qui vous mène à un bon résultat. Il est vrai que pour braver certaines apparences passagères, il faut un général renommé, tandis que le prince Eugène était jeune, et sans autre gloire que l'amour mérité de son père adoptif. Mouvement rétrograde du prince Eugène. Il se décida donc à rétrograder, mais avec un regret qui devait bientôt lui être fatal, en l'empêchant de pousser jusqu'où il fallait son mouvement de concentration. Il ordonna aux divisions Seras et Broussier de repasser le Tagliamento, de se porter jusqu'à la Livenza, où devaient arriver, en hâtant le pas, les divisions Grenier, Barbou, Severoli, Lamarque et Grouchy. Le général Seras n'eut qu'à rétrograder sans combattre. Le général Broussier eut à livrer des combats fort vifs au colonel Wockmann, qui lui disputa très-habilement les vallées du haut Tagliamento; mais il se retira en jonchant de morts le terrain qu'il abandonnait. Heureusement les Autrichiens, quoiqu'ils voulussent nous surprendre, ne marchaient pas avec toute la vitesse possible. Ils mirent quatre jours à se rendre de la frontière au Tagliamento, ce qui nous laissait, pour opérer notre concentration, un temps dont un général expérimenté aurait pu mieux profiter que ne le fit le prince Eugène.
Surprise et enlèvement de l'avant-garde commandée par le général Sahuc. En repassant le Tagliamento pour gagner la Livenza, il rallia les divisions françaises Grenier et Barbou, ainsi que la division italienne Severoli, puis il s'arrêta entre Pordenone et Sacile, n'étant que très-mollement poursuivi par les Autrichiens. Arrivé là il eut le tort de laisser à Pordenone, trop loin de lui et de tout soutien, une forte arrière-garde, composée de deux bataillons du 35e, et d'un régiment de cavalerie légère, sous les ordres du général Sahuc. Ce général ne montra pas ici la vigilance qu'il faut à l'avant-garde quand on marche en avant, à l'arrière-garde quand on se retire; il eut le tort, au lieu de battre la campagne pour éclairer l'armée, de ne pas même éclairer sa propre troupe, et de s'enfermer avec elle dans Pordenone[18]. Les Autrichiens, avertis de la présence d'une arrière-garde française à Pordenone, se portèrent en avant avec un détachement d'infanterie et une troupe considérable de cavalerie, sous la conduite du chef d'état-major Nugent, officier fort intelligent, et membre fort exalté du parti de la guerre. Avec sa cavalerie il enveloppa complétement Pordenone, coupant toutes les communications entre ce point et Sacile; avec son infanterie il attaqua Pordenone même, et y surprit les troupes françaises endormies et mal gardées. Celles-ci, attaquées avant d'avoir pu se mettre en défense, furent obligées de se retirer en toute hâte, et de chercher leur salut dans une fuite précipitée. Mais au lieu de trouver le chemin ouvert en quittant Pordenone, elles y rencontrèrent une nombreuse cavalerie qui les assaillit dans tous les sens. Nos hussards essayèrent de se faire jour en chargeant au galop; quelques-uns s'échappèrent, les autres furent sabrés ou pris. Quant à l'infanterie, elle ne chercha son salut que dans une vaillante résistance. Les deux bataillons du 35e, vieux régiment d'Italie, se formèrent en carré, et reçurent les cavaliers autrichiens de manière à les rebuter, si leur nombre eût été moins grand. Ils en abattirent plusieurs centaines à coups de fusil, et jonchèrent la terre de cadavres d'hommes et de chevaux. Mais bientôt, les cartouches leur manquant, ils n'eurent plus que la pointe de leurs baïonnettes contre une cavalerie qui était la meilleure de l'Autriche. Cinq cents de nos malheureux soldats expièrent en tombant sous le sabre des Autrichiens l'incurie de leur général. Les autres furent faits prisonniers.