Cette fâcheuse aventure irrita beaucoup l'armée française, et diminua sa confiance dans le général en chef. Par contre, elle augmenta l'ardeur des troupes autrichiennes, qui, pour la première fois depuis long-temps, voyaient les Français reculer devant elles, et commençaient à n'être pas sans espérance de les vaincre.

Ce que le prince Eugène aurait eu de mieux à faire en cette circonstance, puisqu'il avait pris le parti de la retraite, c'eût été de persister à se retirer, jusqu'à ce qu'il trouvât une ligne solide à défendre, et toutes ses forces réunies derrière cette ligne. Alors il aurait obtenu le dédommagement de quelques jours d'une attitude fâcheuse, et donné un sens fort honorable à son mouvement rétrograde. Mais il était jeune, plein d'honneur et de susceptibilité. Les propos des soldats, qui avaient conservé tout l'orgueil de la vieille armée d'Italie, lui déchiraient le cœur. Bien qu'ils aimassent le jeune prince, fils de leur ancien général, ils jugeaient, discernaient son inexpérience, s'en plaignaient tout haut, ne ménageaient pas davantage les généraux placés sous lui, et demandaient qu'on les menât à un ennemi qui avait l'insolence de les poursuivre, et devant lequel ils n'étaient pas accoutumés à fuir. Aux propos des soldats se joignait le désespoir des habitants, qui étaient d'anciens sujets vénitiens rattachés pour la plupart à la France, effrayés de l'approche de l'armée autrichienne, et suppliant qu'on ne les livrât pas à sa vengeance. Eugène assembla ses généraux, qu'il trouva déconcertés comme lui; car ils avaient pris sous Napoléon l'habitude de se battre héroïquement, mais non celle de commander. Ils étaient prêts à se faire tuer, mais point à donner un avis sur une question aussi grave que celle de savoir s'il fallait livrer bataille. Ce qu'il y avait de plus sage évidemment, c'était de continuer à se retirer jusqu'à ce qu'on eût rallié ses forces et trouvé un terrain avantageux pour combattre. En allant jusqu'à la Piave, on aurait rallié successivement cinq divisions d'infanterie française et une d'infanterie italienne, plus deux belles divisions de dragons, et la garde royale lombarde, qui était une bonne troupe. Enfin on aurait rencontré dans la Piave même une ligne excellente à défendre. Mais Eugène n'avait ni assez d'expérience, ni assez de réputation pour braver patiemment les propos de l'armée. Piqué du silence de ses généraux et de l'indiscrétion de ses soldats, il résolut de s'arrêter en avant de la Livenza, entre Sacile et Pordenone, sur un terrain qu'il ne connaissait pas, qui ne présentait aucune circonstance avantageuse, et sur lequel ses troupes n'avaient pas eu encore le temps de se concentrer.

Le prince Eugène excité par les propos de l'armée, se décide à livrer bataille devant Sacile. Le 15 au soir, après l'échec de Pordenone, il ordonna de faire halte, et de reprendre l'offensive sur tous les points. Il avait, en rétrogradant jusque-là, réuni aux divisions Broussier et Seras les divisions Grenier, Barbou, Severoli, qu'il avait rencontrées en avant de la Livenza. Ces cinq divisions pouvaient présenter une force d'environ 36 mille hommes: les uns, vieux soldats de l'armée d'Italie; les autres, soldats jeunes mais instruits, et composant les quatrièmes bataillons des armées de Naples et de Dalmatie. La force des Autrichiens au contraire s'élevait à 45 mille hommes environ de leurs meilleures troupes. La disproportion était donc très-grande. Il est vrai que le prince Eugène comptait sur un renfort de dix mille fantassins et cavaliers, que devaient lui amener les généraux Lamarque et Grouchy, actuellement en route pour le rejoindre. Description du terrain entre Pordenone et Sacile. Mais cette adjonction n'était pas certaine, et de plus le terrain était fort peu favorable. À notre droite nous avions, entre Tamai, Palse, Porcia, des villages, des clôtures, un sol inondé, de nombreux canaux, fortement occupés par les Autrichiens. Au centre, le terrain se relevant formait une arête qui courait droit devant nous, et sur laquelle avait été pratiquée la route de Sacile à Pordenone. Nous possédions sur cette route le village de Fontana-Fredda, vis-à-vis celui de Pordenone, enlevé le matin par les Autrichiens. Enfin à notre gauche, au versant de cette arête, le terrain s'étendait en plaine jusqu'au pied des Alpes. Deux villages s'y apercevaient, celui de Roveredo, occupé par les Français, celui de Cordenons, où bivouaquaient les Autrichiens. Ainsi à droite un sol coupé et hérissé d'obstacles, au centre une grande routé allant perpendiculairement de notre ligne à celle de l'ennemi, à gauche une plaine: tel était le terrain à disputer. Il s'offrait à la vérité une circonstance favorable, qu'il aurait fallu deviner, comme Napoléon savait le faire d'après les moindres indices, c'était la séparation des Autrichiens en deux masses, l'une formée du huitième corps, et placée dans les villages de Tamai, de Porcia, de Palse, derrière les obstacles de terrain qui étaient à notre droite; l'autre formée du neuvième corps et de la cavalerie établie dans la plaine à gauche, à Cordenons. Or, de Cordenons à Pordenone il y avait plus d'une lieue d'un espace mal gardé et mal défendu. Cette circonstance aperçue, il aurait fallu laisser les divisions Seras et Severoli, attaquer à notre droite Tamai, Palse, Porcia, et y attirer les Autrichiens; puis avec les divisions Grenier et Barbou, qui étaient au centre sur la grande route, avec la division Broussier, qui était à gauche dans la plaine, former une masse de 24 mille hommes, marcher par la grande route de Fontana-Fredda sur Pordenone, investir ce dernier bourg, le séparer de Cordenons, où était le neuvième corps, et couper ainsi l'armée autrichienne en deux: une fois cela fait, on aurait eu bon marché du huitième corps engagé avec notre droite, et d'autant mieux qu'il se serait enfoncé plus avant dans les terrains difficiles qui composaient cette partie du champ de bataille.

Bataille de Sacile, livrée le 16 avril. Malheureusement le prince Eugène avec son chef d'état-major Charpentier, mettant autant d'irréflexion à arrêter le plan de la bataille qu'à la résoudre, ordonnèrent tout le contraire de ce que conseillaient le terrain et la position de l'ennemi. Plan de cette bataille. Sans même reconnaître ni l'un ni l'autre, ils décidèrent que le lendemain 16 avril, à la pointe du jour, les généraux Seras et Severoli partiraient de Tamai pour se porter sur Palse et Porcia, qu'ils chercheraient à enlever à tout prix; qu'au centre, sur la grande route, la division Grenier s'établirait en avant de Fontana-Fredda, mais sans agir offensivement, jusqu'au moment où les généraux Seras et Severoli auraient emporté les nombreux et difficiles obstacles qu'ils avaient à vaincre; qu'à gauche le général Broussier, venant se serrer au général Grenier à travers la plaine de Roveredo, garderait la même expectative; qu'enfin en arrière le général Barbou appuierait la ligne française: plan vicieux, qui laissait aux Autrichiens le loisir de rectifier leur position, pendant que notre droite s'épuiserait contre des obstacles tout matériels, et que notre centre, notre gauche, notre arrière-garde, perdraient leur temps à ne rien faire. C'est ainsi, et avec cette intelligence, qu'on prodigue bien souvent le sang si précieux des soldats, et qu'on joue le sort des empires! C'est ainsi que rois et républiques confient, les uns à des fils ou à des frères incapables, les autres à des favoris de la multitude tout aussi incapables, la vie des hommes et le salut des États! Le prince Eugène était un brave officier, plein de modestie et de dévouement, propre un jour à bien conduire une division, mais non à commander une armée, ni surtout à diriger une campagne.

Nos soldats ne sachant pas où on les menait, mais satisfaits de combattre un ennemi qu'ils n'avaient pas l'habitude de craindre, marchèrent résolument au feu le 16 avril au matin, jour de dimanche. Les Français sous Seras, les Italiens sous Severoli, se jetèrent bravement sur Palse et Porcia, et enlevèrent les premiers obstacles qui leur étaient opposés. L'archiduc Jean était en ce moment à la messe avec tout son état-major. Ce prince, quoiqu'il eût à la fois plus d'expérience et plus de prétentions que le modeste prince Eugène, ne montra pas ici plus de jugement que son adversaire, car après avoir surpris les Français la veille à Pordenone, il s'exposait à être surpris au même endroit. Il monta immédiatement à cheval avec son état-major, courut en avant de Pordenone, et voyant devant lui, sur la route de Fontana-Fredda, le général Grenier à notre centre, le général Broussier à notre gauche, former des masses que le terrain découvert rendait plus apparentes, s'imagina que nous allions replier notre gauche sur notre centre, notre centre sur notre droite, ne tira de ce qu'il croyait voir que l'inspiration de rabattre le neuvième corps de Cordenons sur Fontana-Fredda, pour nous empêcher d'exécuter le mouvement qu'il supposait, laissa du reste l'espace toujours ouvert entre Cordenons et Pordenone, et ne parut point s'inquiéter de son huitième corps, occupé à se débattre avec les généraux Seras et Severoli, au milieu des terrains accidentés qui étaient entre Tamai, Palse et Porcia.

Lutte acharnée dans les villages de Palse et de Porcia. C'est là en effet qu'eut lieu sous la direction de deux généraux en chef peu clairvoyants, et entre des soldats d'une extrême vaillance, une lutte sanglante et acharnée. Le huitième corps autrichien, beaucoup plus nombreux que les divisions Seras et Severoli, n'entendait pas leur abandonner le terrain dont elles avaient conquis une partie. Le général Colloredo se jeta sur elles avec une division autrichienne, leur enleva sous un feu meurtrier Porcia et Palse, et rétablit ainsi le combat. Le général Seras, qui s'était ménagé une réserve, se mit à sa tête, la porta en avant, et rentra dans les villages perdus, en y ramenant à la fois les Français et les Italiens. On s'établit dans ces malheureux villages, théâtre de tant de fureurs. Alors les Autrichiens, profitant des moindres obstacles, se défendant de maison à maison, de clôture à clôture, opposèrent à nos soldats une résistance dont ils n'avaient pas donné l'exemple depuis Marengo. Le général Grenier, condamné à l'inaction sur la grande route de Fontana-Fredda à Pordenone, détacha deux bataillons à sa droite, pour aider à la conquête définitive de Porcia. Le général Barbou en envoya deux de l'arrière-garde sur les mêmes points. Ces renforts compensaient sans doute l'infériorité de notre droite par rapport au huitième corps qu'elle avait à combattre; mais, sur ce terrain semé d'obstacles qu'il était aussi difficile de perdre que de conquérir, ils ne décidaient rien, notre gauche et notre centre demeurant immobiles. Attaque repoussée du 9e corps autrichien sur notre gauche. De part et d'autre on combattait avec acharnement, lorsque le neuvième corps, en s'avançant obliquement de Cordenons sur Fontana-Fredda, joignit la division Broussier, qui formait notre gauche. Le général Broussier avait disposé en échelons les 9e, 84e et 92e de ligne, superbes régiments à quatre bataillons, dont sa division était composée. Il attendit avec sang-froid l'infanterie ennemie, et la fusillant de très-près avec une extrême justesse, renversa presque une ligne entière; puis la superbe cavalerie autrichienne ayant profité de la plaine pour le charger, il la reçut en carré, couvrit la terre de ses morts, et toute brave qu'elle était, la renvoya dégoûtée de pareilles tentatives. Cependant le neuvième corps, fort nombreux, débordait notre gauche, et semblait menacer en arrière de Fontana-Fredda le bourg de Sacile, où se trouvait le principal pont sur la Livenza. Une menace des Autrichiens sur Sacile détermine la retraite des Français. Ce pont occupé, notre communication la plus importante était perdue, et il ne nous restait plus pour nous retirer que de mauvais ponts sur la partie inférieure de la Livenza. Le prince Eugène, qui n'était résolu qu'au feu, s'alarma pour ses communications, et, bien que la lutte fût encore incertaine, ordonna la retraite, avec aussi peu de motifs qu'il en avait eu pour ordonner la bataille.

Nos soldats, après avoir tué autant de monde qu'ils en avaient perdu, se retirèrent vers la Livenza, désolés du rôle humiliant qu'on leur faisait jouer. Notre droite se dirigea sur le pont de Brugnera, qu'elle put gagner sans désordre, le sol fort difficile de ce côté ne se prêtant guère à la poursuite, et les Autrichiens étant épuisés par la terrible lutte qu'ils y avaient soutenue. Tout l'effort de l'ennemi pendant ce mouvement rétrograde porta sur notre gauche, qui se retirait sur un terrain découvert. La division Broussier par sa superbe attitude sauva l'armée, tantôt attendant l'infanterie ennemie pour la fusiller à bout portant, tantôt recevant en carré la cavalerie qu'elle arrêtait avec ses baïonnettes. Lorsque notre centre et notre arrière-garde eurent défilé par Sacile, elle y entra la dernière, laissant les ennemis eux-mêmes remplis d'admiration pour sa belle conduite.

Désordre de la retraite. Jusque-là nous n'avions perdu que des morts, des blessés, de l'artillerie démontée, et peu de prisonniers. Mais dans la nuit le prince Eugène ayant cru devoir pousser la retraite jusqu'à Conegliano, pour se couvrir le plus tôt possible de la Piave, le mauvais temps, l'encombrement des voitures d'artillerie et des bagages, leur croisement avec les troupes, produisirent un désordre fâcheux. Les soldats, peu surveillés par leurs chefs au milieu de cette confusion, se répandirent dans les maisons, au risque d'y être faits prisonniers. L'armée qui sur le champ de bataille avait perdu environ trois mille et quelques cents hommes, perte à peu près égale à celle des Autrichiens, perdit encore trois mille hommes en soldats pris ou égarés. Bientôt le désordre s'augmentant par suite d'un temps effroyable qui fit déborder les rivières et rendit les routes impraticables, on arriva derrière la Piave dans un état qui n'honorait point cette armée d'Italie, jadis si admirable. Heureusement les Autrichiens, peu accoutumés à la vaincre, pressés de jouir de leur victoire, et retardés par le temps qui rendait leur poursuite aussi difficile que notre retraite, restèrent plusieurs jours sans attaquer le prince Eugène. Ils lui laissèrent ainsi le loisir de se remettre de sa défaite, et d'en arrêter les conséquences. Il avait été rejoint en route, mais trop tard, par la division d'infanterie Lamarque et par la division de cavalerie Grouchy. Arrivée du général Macdonald à l'armée d'Italie. Il lui arriva en outre, ce qui dans le moment valait mieux qu'un renfort, un général, l'illustre Macdonald, un des meilleurs officiers de la révolution, bien qu'il eût perdu la bataille de la Trebbia. Ses liaisons avec Moreau l'avaient condamné à vivre pendant plusieurs années dans une sorte de disgrâce, et à languir dans l'inaction, tandis que ses pareils d'âge ou de services, quelques-uns même ses inférieurs, obtenaient des fortunes brillantes. Le grand besoin qu'on avait de généraux et d'officiers, par suite de guerres continues, obligeait de revenir à beaucoup de ceux qu'on avait négligés. N'ayant pas voulu envoyer Masséna en Italie à cause du prince Eugène, qu'il craignait de réduire à un rôle secondaire, Napoléon s'était prêté à ce qu'on lui envoyât le général Macdonald, pour lui servir de guide et de soutien. Le général Macdonald, l'un des hommes les plus intrépides qui aient paru dans nos armées, expérimenté, manœuvrier, froid, sachant se faire obéir, fut reçu avec confiance par les soldats, avec déplaisir par quelques généraux, qui voyaient à regret une main ferme prête à s'appesantir sur eux, et qui de plus, le croyant dans la disgrâce, craignaient qu'il n'y eût peu d'avantage à rendre des services sous ses ordres. Le général Lamarque notamment, qui se distinguait à l'armée par un esprit remuant, murmura tout haut, en disant que l'Empereur n'envoyait le général Macdonald en Italie que pour le perdre, et que ceux qui serviraient sous lui seraient exposés à partager son sort. Il n'y eut pas jusqu'à la tenue militaire du général Macdonald, fidèle au costume des premiers temps de la révolution, qui ne devînt un sujet de railleries inconvenantes de la part de jeunes officiers sur lesquels la mode avait déjà repris son empire. Mais il n'y avait pas à railler avec un homme du caractère du général Macdonald, et il ramena bientôt à la soumission ceux qui étaient tentés de s'en écarter. Distribution de l'armée d'Italie en trois commandements. Toutefois le prince Eugène ne voulant pas se donner un tuteur trop visible dans la personne de cet officier, n'en fit point son chef d'état-major, et se contenta, pour lui créer une place convenable, de distribuer son armée en trois commandements, un de gauche, un du centre, un de droite. Celui de droite, le plus considérable et le plus important des trois, composé des divisions Broussier et Lamarque et des dragons de Pully, fut confié au général Macdonald. Celui du centre fut attribué au général Grenier. Il comprenait la division Grenier, qui passa sous le commandement du général Pacthod, et la division Durutte, qui contenait une partie de la division Barbou. Le reste de cette dernière division avait été jeté comme garnison dans Venise. Le commandement de gauche fut conféré au général Baraguey-d'Hilliers: il se composait des Italiens et de quelques Français mêlés à eux pour leur donner l'exemple. Avec la division Seras, la garde italienne, les dragons de Grouchy, le prince Eugène se forma une réserve d'une dizaine de mille hommes. Le total de son armée s'éleva à 60 mille hommes, dont le général Macdonald eut à lui seul 17 mille. Celui-ci put ainsi exercer une véritable influence sur les événements, sans aucune apparence de commandement en chef. Mais le prince Eugène, qui était aussi modeste que sage, ne manqua pas de le consulter dans toutes les occasions importantes, et n'eut qu'à se louer de ses conseils[19]. Le général Macdonald fit prévaloir la résolution de se retirer lentement, et en marchant vers l'Adige, où l'on devait trouver la force de reprendre l'offensive, de s'y transporter avec une meilleure tenue. On se rendit en effet sur l'Adige, on s'y reposa, on s'y remit en ordre, et on y devint bientôt plus digne de l'armée d'Italie dont on avait un instant compromis le nom glorieux.

Insurrection du Tyrol. Les choses se passaient plus mal encore dans la région montagneuse qui dominait les plaines de la haute Italie, où les Autrichiens obtenaient, dans le Tyrol, des avantages plus marqués que dans le Frioul. Le général Chasteler avait franchi la frontière un jour plus tôt, c'est-à-dire le 9 avril, et passant de Carinthie en Tyrol s'était porté à Lientz. (Voir la carte no 31.) Quoiqu'il fût convenu avec les secrets meneurs de l'insurrection tyrolienne qu'ils attendraient le 12 ou le 13 avril pour agir, ils n'avaient pu se contenir, et avaient éclaté dès le 11. Le motif, il est vrai, de cette explosion prématurée était fort naturel. Les Bavarois, dans l'impossibilité de disputer le Tyrol aux forces autrichiennes, avaient cherché à s'aider des obstacles locaux en détruisant les ponts, ce que les habitants n'avaient pas voulu souffrir, afin de conserver à leurs montagnes ces indispensables moyens de communication. Ils s'étaient donc tous insurgés à la fois, avec une spontanéité qui n'appartient qu'à la passion la plus vive. Dans toutes les vallées du Tyrol italien, de Lientz à Brixen, de Meran à Brixen, enfin depuis Brixen jusqu'à Rivoli, ce n'avait été qu'un élan, qu'un cri, au milieu de ces hautes et belles montagnes. Au revers de la grande chaîne du Brenner, dans le Tyrol allemand, le soulèvement avait été aussi prompt que général. Dans cette contrée, comme en Suisse, les aubergistes, qui vivent des relations avec les étrangers, étant les plus riches et les plus éclairés, un personnage de cette profession, le nommé André Hofer, avait pris sur ses compatriotes un ascendant irrésistible. Quelques anciens militaires du pays, formés au service d'Autriche, étaient également les agents les plus actifs de la révolte. Parmi eux un major Teimer s'était particulièrement distingué. La France ayant exigé la réunion sur l'Isar de toute l'armée bavaroise, il n'était resté en Tyrol qu'environ 5 mille Bavarois, répandus sur les deux versants du Brenner, de Brixen à Inspruck. En fait de troupes françaises, il s'y trouvait, en deux colonnes, un rassemblement d'environ 4 mille conscrits, allant d'Italie en Allemagne recruter les divisions Boudet et Molitor, les cuirassiers Espagne, et les chasseurs de Marulaz. C'étaient des soldats qui n'avaient jamais vu le feu, qui étaient renfermés dans des cadres provisoires de marche, et commandés par des officiers de dépôt, la plupart vieux ou fatigués. Plus de 20 mille montagnards intrépides, enthousiastes, tireurs redoutables, joints à 42 mille Autrichiens, ayant à combattre 4 à 5 mille Bavarois et 3 à 4 mille conscrits français, ne pouvaient pas rencontrer une résistance bien longue.

En effet, à l'approche du général autrichien Chasteler tous les postes bavarois furent enlevés de Lientz à Brunecken. Ceux qui avaient pu se sauver s'étant réunis dans la plaine humide de Sterzing, à l'extrémité du Tyrol italien, vers le pied du Brenner, y furent assaillis par André Hofer et un nombreux rassemblement du Meran. Enveloppés de tous côtés, attaqués avec fureur, ils finirent par mettre bas les armes, et la guerre étant une guerre nationale, presque une guerre de race, les excès contraires au droit des gens se multiplièrent bientôt d'une manière affligeante. De part et d'autre on égorgea des prisonniers, sans qu'on sût d'où était venu le premier tort. Les Tyroliens pour s'excuser disaient qu'on avait brûlé leurs chaumières, tué des femmes, des vieillards, des enfants. Les Bavarois répondaient qu'on avait assassiné leurs prisonniers, et qu'ils n'avaient fait que se défendre. Quoi qu'il en soit, d'atroces vengeances furent exercées après la défaite de Sterzing. Dès lors le Tyrol italien fut entièrement délivré jusqu'à Roveredo, où se trouvait le général français Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne.