Comment les nouvelles venues des diverses parties du théâtre de la guerre affectent Napoléon. Ainsi en Italie, nous étions repliés sur l'Adige; en Tyrol, nous étions assaillis de toutes parts; en Allemagne, nous étions menacés, outragés par des peuples irrités; en Pologne, nos alliés perdaient la capitale, que leur avait rendue le traité de Tilsit. Toutes ces nouvelles vinrent surprendre et médiocrement émouvoir Napoléon triomphant à Ratisbonne. Il avait peu compté sur le concours des Russes, et tenait seulement à prouver à l'Europe qu'ils étaient avec lui et non avec les Autrichiens, ce que la marche de leur armée, si lente qu'elle fût, ne permettait pas de révoquer en doute. Quant au grand-duché de Varsovie, il savait qu'à Vienne il ferait ou déferait de nouveau tous les États de sa dernière création, et que peu importait qu'ils restassent debout ou fussent renversés pendant sa marche victorieuse sur cette capitale. Mais les événements d'Italie l'avaient un peu plus affecté, parce qu'ils découvraient son flanc droit, parce qu'ils exposaient ses États d'Italie aux souffrances de la guerre, parce qu'enfin ils portaient atteinte à la jeune renommée de son fils adoptif, qu'il chérissait tendrement. Une circonstance particulière avait presque converti son déplaisir en irritation. Le prince Eugène, redoutant plus son père adoptif que l'opinion du monde, avait à peine osé lui rendre compte de ses revers, et s'était borné à lui écrire: Mon père, j'ai besoin de votre indulgence. Craignant votre blâme si je reculais, j'ai accepté la bataille, et je l'ai perdue.—Pas une explication n'avait suivi ces courtes paroles pour dire où en étaient les choses, et ce silence s'était prolongé pendant plusieurs jours, ce qui avait fort embarrassé Napoléon, qui ne savait quelles étaient ses pertes, quels étaient les progrès de l'ennemi en Italie, quels dangers pouvaient menacer son flanc droit pendant sa marche sur Vienne.—Soyez vaincu, avait répondu Napoléon dans plusieurs lettres, soyez vaincu, soit; j'aurais dû m'y attendre en nommant général un jeune homme sans expérience, tandis que je n'ai pas voulu que des princes de Bavière, de Saxe, et de Wurtemberg, commandassent les soldats de leur nation! Vos pertes, je vous enverrai de quoi les réparer; les avantages de l'ennemi, je saurai les neutraliser; mais pour cela il faudrait que je fusse instruit, et je ne sais rien. Je suis réduit à chercher dans les bulletins étrangers la vérité que vous devriez m'apprendre. Je fais ce que je n'ai jamais fait, ce qui doit répugner par-dessus tout à un sage capitaine, je marche mes ailes en l'air, ne sachant ce qui se passe sur mes flancs. Heureusement je puis tout braver, grâce aux coups que j'ai frappés; mais il est cruel d'être tenu dans une telle ignorance!—Napoléon ajoutait ces belles paroles, que nous citons textuellement parce qu'elles importent à la gloire du plus grand de ses lieutenants, à Masséna: «La guerre est un jeu sérieux dans lequel on compromet sa réputation, ses troupes et son pays. Quand on est raisonnable, on doit se sentir, et connaître si l'on est fait ou non pour le métier. Je sais qu'en Italie vous affectez de beaucoup mépriser Masséna[20]. Si je l'eusse envoyé, cela ne serait point arrivé. Masséna a des talents militaires devant lesquels il faut vous prosterner tous, et s'il a des défauts il faut les oublier, car tous les hommes en ont. En vous confiant mon armée d'Italie, j'ai fait une faute. J'aurais dû envoyer Masséna et vous donner le commandement de la cavalerie sous ses ordres. Le prince royal de Bavière commande bien une division sous le duc de Dantzig!..... Je pense que si les circonstances deviennent pressantes, vous devez écrire au roi de Naples de venir à l'armée; vous lui remettrez le commandement, et vous vous rangerez sous ses ordres. Il est tout simple que vous ayez moins d'expérience de la guerre qu'un homme qui la fait depuis dix-huit ans!» (Burghausen, le 30 avril 1809.)
Napoléon, sachant bien que toutes les illusions de ses ennemis, tout leur courage tomberaient à la foudroyante nouvelle des événements de Ratisbonne, résolut, en se portant vigoureusement en avant, d'arrêter d'abord, puis d'obliger à rétrograder les forces qui agissaient sur ses flancs ou sur ses derrières. Alors comme en 1805, fondre sur Vienne était la manière la plus sûre de briser toutes les coalitions, nées ou à naître.
Grande question qui se présente à résoudre après que Napoléon est devenu maître de Ratisbonne et du cours du Danube. Cependant il se présentait l'une de ces graves questions, desquelles dépend le sort des empires, et qui ne sont faites que pour les grands hommes, à la façon d'Annibal, de César, de Frédéric, de Napoléon: fallait-il suivre impétueusement la large voie qui mène sur Vienne, celle du Danube (voir la carte no 14), laissant sur sa gauche l'archiduc Charles en Bohême, poursuivant devant soi les débris du général Hiller et de l'archiduc Louis, ramenant enfin sur sa droite l'archiduc Jean en arrière, par l'impulsion d'une marche victorieuse sur la capitale? ou bien fallait-il laisser à Bessières le soin de refouler avec sa cavalerie et l'infanterie de Molitor les restes du général Hiller et de l'archiduc Louis sur l'Inn, en se jetant soi en Bohême à la suite du prince Charles, en s'acharnant à le poursuivre, et en tâchant de frapper dans sa personne, et non dans Vienne, la monarchie autrichienne[21]? Motifs qui décident Napoléon à ne pas suivre l'archiduc Charles en Bohême, et à marcher droit sur Vienne par les bords du Danube. Napoléon y pensa (sa correspondance en fait foi); mais s'il était d'un grand capitaine comme lui de peser toutes les alternatives, il était aussi d'un grand capitaine comme lui de ne pas hésiter après avoir réfléchi, et de marcher au véritable but, qui était Vienne. En effet il avait bien, en s'attachant à poursuivre immédiatement l'archiduc Charles à travers la Bohême, la chance d'augmenter la désorganisation de la principale armée autrichienne, d'en amener plus vite la dissolution, et d'empêcher que, reconstituée plus tard, elle ne vînt, couverte par le Danube, lui disputer l'empire d'Autriche, dans les sanglantes journées d'Essling et de Wagram. Cela est certain, et les panégyristes de l'archiduc Charles en ont conclu que Napoléon sacrifia tout à la vanité d'entrer à Vienne. Mais c'est là un faux jugement porté sans tenir compte de la réalité des choses. Il est bien vrai que la principale armée autrichienne, rejetée par Ratisbonne au delà du Danube, était profondément ébranlée, et qu'un nouveau coup pouvait en achever la destruction. Mais la jeune armée de Napoléon, quoique exaltée par le succès, était harassée de cinq jours de combats. Il n'y avait de capable de supporter cette prolongation de fatigue que le corps du maréchal Davout, et il était épuisé lui-même, car c'est sur lui qu'avait pesé le poids de ces cinq journées. Le reste était exténué. Il fallait donc avec 50 mille hommes environ poursuivre les 80 mille hommes de l'archiduc Charles, qui quoi qu'on fît aurait deux jours au moins d'avance, qui trouverait quelques vivres sur les routes déjà épuisées de la Bohême, tandis que les Français n'y trouveraient plus une miette de pain, qui perdrait sans doute dans sa retraite précipitée des traînards et des malades, mais qui n'en sauverait pas moins les deux tiers de son monde, et après avoir entraîné Napoléon à sa suite, reviendrait infailliblement par Lintz sur le Danube, repasserait ce fleuve, rallierait à lui les 40 mille hommes du corps de Hiller et de l'archiduc Louis, les 10 ou 12 mille de Chasteler, les 40 mille de l'archiduc Jean, et aurait ainsi sur la véritable ligne de communication les 140 mille hommes les meilleurs de l'armée autrichienne: supposition qui n'a rien de chimérique, puisque plus tard les archiducs, quoique séparés par Napoléon resté sur le Danube, ne cessèrent de rêver leur réunion, l'un devant venir de la Bohème par Lintz, l'autre de l'Italie par Inspruck et Salzbourg. Il est donc évident que si Napoléon avait voulu poursuivre l'archiduc en Bohême il aurait laissé vacante la route du milieu, c'est-à-dire celle du Danube, que dès lors la réunion des archiducs eût été certaine, et que ces princes en agissant avec un peu de hardiesse auraient pu revenir sur l'Isar, même sur le haut Danube, couper la retraite des Français en opposant 140 mille hommes réunis à Napoléon, qui n'avait déjà plus ce nombre de soldats après les cinq jours de combats qu'il venait de livrer. Longer les bords du Danube, suivre ainsi la ligne la plus courte pour aller à Vienne, car les routes de la Bohême décrivent par Ratisbonne, Pilsen, Budweis, Lintz, un grand arc dont le Danube est la corde; se tenir sur cette route qui était non-seulement la plus courte, mais la plus centrale; séparer en l'occupant l'archiduc qui était en Bohême des archiducs qui étaient en Bavière et en Italie; bien garder enfin en restant sur cette route ce qu'un général a de plus précieux, c'est-à-dire sa ligne de communication, celle où il a ses malades, ses munitions, ses vivres, ses recrues, la possibilité de se retirer en cas de revers, était donc la seule résolution sage, la seule digne du génie de Napoléon, celle enfin qu'il adopta sans aucune hésitation.
Précautions de Napoléon en marchant sur Vienne, entre plusieurs armées autrichiennes. Son parti une fois pris de suivre le Danube et de marcher droit sur Vienne, Napoléon employa les moyens les plus convenables pour l'exécution de ses desseins. Le plan des Autrichiens ne lui était pas connu; tout ce qu'il en savait, c'est que la majeure partie d'entre eux, sous la conduite de l'archiduc Charles, se trouvaient rejetés sur la gauche du Danube par Ratisbonne (voir la carte no 14), et que la moindre partie, sous le général Hiller et l'archiduc Louis, étaient par Landshut refoulés sur la droite du fleuve au delà de l'Isar. Il en conclut dès lors que tout en marchant en avant, et en poursuivant l'épée dans les reins la portion qui se retirait par Landshut sur la rive droite du Danube, il fallait prendre de grandes précautions à l'égard de celle qui se retirait sur la rive gauche, c'est-à-dire en Bohême, qui était de beaucoup la plus considérable, et qu'on allait avoir toujours sur son flanc ou sur ses derrières. Il fallait en veillant sur tout ce qu'elle pourrait tenter contre la sûreté de l'armée, porter en avant une masse assez puissante pour accabler le général Hiller et l'archiduc Louis, assez rapide pour les prévenir aux divers passages du Danube, et empêcher ainsi les deux armées ennemies de se réunir en avant de Vienne pour la couvrir. C'est d'après cette double condition que Napoléon calcula tous ses mouvements, avec une prévoyance admirable, et un art dont aucun capitaine ni ancien ni moderne n'a jamais donné l'exemple.
Marche de Bessières par le centre de la Bavière, à la suite du général Hiller et de l'archiduc Louis. C'est le 23 au soir qu'on pénétra dans Ratisbonne: c'est dans le cours de cette même journée, et dans la journée du lendemain 24, que Napoléon arrêta toutes ses dispositions. D'abord le 22, en quittant Landshut pour se porter à Eckmühl, il avait déjà dirigé le maréchal Bessières avec la cavalerie légère du général Marulaz et une portion de la cavalerie allemande au delà de Landshut, afin de poursuivre à outrance les deux corps battus du général Hiller et de l'archiduc Louis. Il y avait ajouté la division de Wrède, et, pour plus de sûreté encore, la division Molitor, l'une des meilleures et des mieux commandées de l'armée française. Grâce à ce dernier appui, il était assuré que tout retour offensif de l'ennemi serait énergiquement repoussé. Marche de Masséna le long du Danube pour prévenir les archiducs sur tous les points de passage. Le lendemain 23, pendant que l'on canonnait Ratisbonne pour y entrer de vive force, il avait voulu que la ligne du Danube fût occupée par l'un de ses plus intrépides lieutenants, par Masséna lui-même, afin que ce dernier suivît toujours le bord du fleuve, et pût empêcher toute réunion des archiducs, qu'ils cherchassent à passer de Bohême en Bavière, ou de Bavière en Bohême. (Voir la carte no 14.) Napoléon ordonna au maréchal Masséna de descendre sur Straubing avec les divisions Boudet, Legrand et Carra Saint-Cyr, et pour le dédommager du détournement de celle de Molitor, il lui adjoignit l'une des divisions d'Oudinot, la division Claparède. Ainsi deux colonnes devaient poursuivre les Autrichiens sur la droite du Danube: celle du maréchal Bessières, chargée de marcher par le centre de la Bavière et de talonner fortement le général Hiller et l'archiduc Louis au passage de tous les affluents du Danube; celle du maréchal Masséna, chargée de longer ce fleuve et d'occuper avant les archiducs les passages importants de Straubing, Passau, Lintz, qui formaient les points de communication entre la Bavière et la Bohême.
Mouvement ordonné au corps du maréchal Davout, pour observer l'archiduc Charles en Bohème. Ces précautions prises sur son front et sur sa droite, Napoléon disposa du corps du maréchal Davout pour garder sa gauche et ses derrières, contre un retour offensif de l'archiduc Charles, au cas que ce prince fût tenté de nous attaquer en flanc ou en queue. Napoléon rendit à ce maréchal les belles divisions Gudin et Morand, qu'il lui avait empruntées momentanément pour l'affaire d'Abensberg, et lui ôta la division Saint-Hilaire, destinée avec les deux divisions du général Oudinot à former le corps du maréchal Lannes. Les trois divisions Friant, Morand, Gudin, habituées à servir avec le maréchal Davout depuis le camp de Boulogne, toujours restées hors de France depuis cette époque, composaient une véritable famille sous les yeux d'un père, inflexible mais dévoué à ses enfants, et offraient le modèle accompli de l'infanterie propre à la grande guerre. Elles ne pillaient pas, ne manquaient de rien parce qu'elles ne pillaient pas, n'avaient jamais un homme en arrière, ne reculaient jamais non plus, et enfonçaient tout ennemi, quel qu'il fût, qui se rencontrait sur leur passage. Avec la cavalerie légère du général Montbrun, et malgré leurs pertes, elles comptaient encore 29 ou 30 mille hommes. Napoléon ordonna au maréchal Davout de quitter Ratisbonne le 24, de marcher sur les traces de l'archiduc Charles jusqu'aux frontières de la Bohême, de chercher à savoir s'il les avait franchies, puis cette certitude acquise, de rejoindre le Danube, d'en descendre le cours sur la rive droite, tandis que le général Montbrun descendrait par la rive gauche avec sa cavalerie légère, furetant sans cesse le Böhmer-Wald, longue chaîne de montagnes boisées, qui sépare la Bohême de la Bavière. Le maréchal Davout devait donc, une fois bien renseigné sur les mouvements de l'archiduc Charles, suivre la marche générale de l'armée en longeant le Danube derrière le maréchal Masséna, occuper Straubing quand le maréchal Masséna marcherait sur Passau, occuper Passau quand celui-ci se porterait sur Lintz. Rôle assigné à la division Dupas et au corps saxon dans la marche générale de l'armée. Le général Dupas avec une division française de 4 à 5 mille hommes, et les contingents des petits princes, en tout 10 mille hommes, eut ordre de se rendre immédiatement à Ratisbonne, afin d'y remplacer le maréchal Davout, quand celui-ci quitterait cette ville pour descendre le Danube. Il devait le suivre à son tour, et le remplacer à Straubing, à Passau, à Lintz, là même où le maréchal Davout aurait remplacé le maréchal Masséna. Enfin le prince Bernadotte avec les Saxons avait ordre de quitter Dresde, que ne menaçait aucun ennemi, de remonter la Saxe, de traverser le Haut-Palatinat, d'entrer à Ratisbonne, pour y remplacer la division Dupas. Le Danube ne pouvait ainsi manquer d'être bien gardé, puisque les deux meilleurs corps de l'armée, ceux des maréchaux Masséna et Davout, escortés de deux corps alliés, devaient en suivre le cours, tandis que par le centre de la Bavière, une forte avant-garde sous le maréchal Bessières talonnerait les corps de Hiller et de l'archiduc Louis. Napoléon marche avec Lannes entre Bessières et Masséna. Napoléon résolut de marcher lui-même avec la belle division Saint-Hilaire, avec la division Demont, avec la moitié disponible du corps d'Oudinot, avec la garde qui venait d'arriver, avec les quatorze régiments de cuirassiers, et d'escorter Bessières par Landshut, pour appuyer ce dernier s'il rencontrait quelque difficulté de la part des corps de Hiller et de l'archiduc Louis, ou pour se rabattre sur le bord du fleuve si l'archiduc Charles tentait de le repasser sur notre flanc ou nos derrières. Pour compléter cet ensemble de précautions, Napoléon jeta les Bavarois sur sa droite, avec mission d'occuper Munich, d'y ramener leur roi, de refouler la division Jellachich, qui, comme on s'en souvient, avait été détachée du corps de Hiller, de la pousser de Munich sur Salzbourg, de pénétrer ensuite dans le Tyrol, pour replacer ce pays sous la domination de la maison de Bavière. Cette dernière mesure, en rappelant les Bavarois chez eux, avait l'avantage d'éclairer la marche de l'armée du côté de l'Italie, et de la mettre en garde contre toute tentative de l'archiduc Jean. Les corps longeant le Danube eurent l'ordre d'arrêter les bateaux, de les amener à la rive droite, d'en composer des convois pour transporter les vivres, les munitions, les malades, les recrues, de préparer sur tous les points des fours, des farines, du biscuit, de mettre enfin en état de défense Straubing, Passau, Lintz, de manière à pouvoir garder le fleuve avec peu de forces quand on en aurait franchi les divers échelons.
Napoléon s'occupa ensuite de procurer à ses corps les renforts dont ils avaient besoin, soit pour réparer leurs pertes, soit pour compléter leur effectif projeté. D'une part, ils s'étaient fort affaiblis par les combats de cette première période, car si nous avions enlevé 50 ou 60 mille hommes aux Autrichiens, nous en avions bien perdu 12 ou 15 mille, dont un tiers seulement devait reparaître dans les rangs; d'autre part, les corps étaient entrés en action avant d'avoir reçu le complément de leur effectif. Soins de Napoléon pour réparer les pertes que ses corps avaient essuyées. Les vieilles divisions, depuis longtemps organisées, comme celles du maréchal Davout, comme les quatre moins anciennes du maréchal Masséna, comme la division Saint-Hilaire, n'avaient pas reçu de leurs dépôts les conscrits qui leur étaient dus; et les nouveaux corps, comme celui d'Oudinot, formé de quatrièmes bataillons, étaient loin de posséder tous leurs cadres. Beaucoup de ces quatrièmes bataillons n'avaient effectivement que deux, trois ou quatre compagnies, sur six qui leur étaient destinées. Enfin les recrues venant d'Italie pour les corps qui avaient leurs dépôts dans cette contrée, avaient été arrêtées en Tyrol, et il fallait les remplacer par d'autres. Napoléon donna les ordres nécessaires pour que les conscrits tirés des dépôts, les compagnies qui manquaient encore aux quatrièmes bataillons, fussent promptement acheminés sur cette route si bien jalonnée de la Bavière, et pour que la cavalerie reçût les chevaux dont elle avait surtout besoin. Napoléon venait d'être rejoint par les grenadiers, chasseurs, fusiliers et tirailleurs de sa garde. Il réitéra ses ordres pour la prompte organisation des quatre régiments de conscrits de cette garde, et du nouveau détachement d'artillerie qui devait en porter les bouches à feu au nombre de soixante. Il écrivit en même temps aux rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, pour leur annoncer ses éclatants succès, et faire appel à leur zèle dans le recrutement de leurs corps. Il écrivit à son frère Jérôme, à son frère Louis, pour presser la réunion de leurs troupes, afin de pourvoir à la sûreté de l'Allemagne contre les mouvements insurrectionnels qui éclataient de toute part. Il ordonna qu'on fît expliquer le roi de Prusse sur la singulière aventure du major Schill, et en annonçant ses victoires à M. de Caulaincourt, il ne lui envoya pas de lettre pour l'empereur Alexandre, désirant marquer à ce prince, par un pareil silence, ce qu'il pensait de la sincérité de son concours. Il défendit en outre à notre ambassadeur d'écouter aucune parole relative au sort futur de l'Autriche, et aux conditions de paix qui pourraient être la suite de succès si rapides.
Départ de Napoléon pour Landshut. Tandis que ses corps cheminaient devant lui, Napoléon était resté à Ratisbonne pour expédier les ordres nombreux qu'exigeaient la conduite de si grandes opérations et le gouvernement de l'empire, qu'il ne négligeait pas quoique absent. Entré le 23 avril au soir dans Ratisbonne, il y passa les journées du 24 et du 25, et il partit le 26 pour Landshut, afin de rejoindre l'armée et de la diriger en personne. Ayant trouvé sur la route la garde et les cuirassiers, il marcha avec ces belles troupes à la suite de Bessières et de Lannes, qui s'avançaient, comme nous l'avons dit, par le centre de la Bavière, tandis qu'à droite les Bavarois longeaient le pied des Alpes Tyroliennes, et qu'à gauche Masséna en tête, Davout en queue, suivis de Dupas et de Bernadotte, descendaient le Danube.
Marche des généraux autrichiens après les événements de Ratisbonne. Pendant ce temps, les généraux autrichiens adoptaient à peu près le plan de retraite que leur avait prêté Napoléon. L'archiduc Charles, rejeté avec environ quatre-vingt mille hommes dans le Haut-Palatinat, n'avait, dans le fait, d'autre parti à prendre que de se retirer par la Bohême, de traverser cette province le plus vite possible, de repasser le Danube soit à Lintz, soit à Krems, de s'y rallier au général Hiller et à l'archiduc Louis, et même, s'il le pouvait, d'y amener l'archiduc Jean par le Tyrol insurgé. Le général Hiller et l'archiduc Louis, rejetés par Landshut au delà de l'Isar en Bavière, avec environ 40 mille hommes, n'avaient, de leur côté, pas mieux à faire que de disputer les lignes de l'Inn, de la Traun, de l'Ens, affluents du Danube, de retarder ainsi la marche de Napoléon, et de donner aux archiducs Charles et Jean le temps de se réunir à eux, pour couvrir Vienne avec toutes les forces de la monarchie. C'est, en effet, le plan qu'adopta l'archiduc Charles, et qu'il prescrivit à ses frères, ce qui achevait de justifier complétement la marche de Napoléon le long du Danube, puisqu'elle le plaçait sur le chemin direct de Vienne, entre tous les archiducs, de manière à les isoler les uns des autres, et à les devancer sur tous les points de concentration.
Le prince Charles s'arrête à la position de Cham avant de se réfugier en Bohême. Conformément au plan arrêté, l'archiduc Charles se hâta en quittant Ratisbonne de venir prendre position à Cham, à l'entrée des défilés de la Bohême. Il s'établit entre les deux routes de Furth et de Roetz, qui mènent à Pilsen, ayant le corps de Rosenberg à gauche, celui de Hohenzollern à droite, celui de Kollowrath au milieu, le prince Jean de Liechtenstein en arrière avec les grenadiers et les cuirassiers, et enfin le corps de Bellegarde détaché au couvent de Schœnthal. Cette position de Cham était très-forte, et valait la peine d'être disputée, si on était vivement poursuivi. Le prince Charles y attendit son matériel, ses traînards, ses égarés, résolu à se défendre avec les quatre-vingt mille hommes qui lui restaient, s'il était de nouveau attaqué par les Français. Le maréchal Davout l'y suivit par Nittenau, non point dans l'intention de lui livrer bataille, mais dans celle d'observer sa marche et de connaître ses projets. Voulant toutefois, sans engager le combat, conserver l'ascendant des armes, il refoula brusquement les avant-postes autrichiens jusque près de Cham, et se présenta dans l'attitude d'un ennemi prêt à en venir aux mains. Retraite définitive de l'archiduc Charles en Bohême. Soit que l'archiduc ne voulût pas courir la chance d'une nouvelle bataille, soit qu'il crût avoir assez attendu, il décampa, laissant au maréchal Davout bien des voitures, bien des malades, bien des traînards que celui-ci fit prisonniers. Le projet étant de se retirer, il eût mieux valu le faire plus tôt, car, parti le 24 au matin des environs de Ratisbonne, le généralissime autrichien resta en position à Cham jusqu'au 28, et perdit ainsi deux jours sur quatre, ce qui était fâcheux, puisque son premier intérêt était d'atteindre le pont de Lintz, par lequel il pouvait se réunir aux corps de Hiller et de l'archiduc Louis. La route intérieure de Bohême formant un arc, par Pilsen, Budweis, Lintz (voir la carte no 14), il avait à décrire un long circuit, tandis que Napoléon, suivant les bords du Danube, marchait directement au point si important de Lintz, par une route superbe, et avec le secours du fleuve qui transportait une partie de ses plus lourds fardeaux. Le prince autrichien aurait donc bien fait de se hâter, au risque de laisser beaucoup de monde en arrière, car il valait encore mieux arriver moins fort au rendez-vous de Lintz, que de ne pas y arriver du tout.