Quoi qu'il en soit, l'archiduc Charles se retira en Bohême; décidé à ramasser en chemin tout ce qu'il trouverait de renforts, et à regagner la rive droite du Danube le plus tôt possible. Se doutant néanmoins qu'il ne réussirait pas à marcher assez vite, il envoya le général Klenau avec neuf bataillons, le général Stutterheim avec quelques troupes légères, pour aller, par les chemins les plus courts, détruire, si on ne pouvait les occuper, les ponts de Passau et de Lintz sur le Danube. Ces précautions prises, ne pouvant s'empêcher de céder au découragement à la vue d'une guerre qui commençait si mal, il proposa à l'empereur d'Autriche de faire, sous prétexte d'un échange de prisonniers, une démarche pacifique auprès de Napoléon. L'empereur François, qui avait consenti à la guerre sans y être conduit par une conviction bien arrêtée, et qui voyait à quel point son frère le généralissime était déjà découragé, ne se refusa point à cette démarche pacifique, pas plus qu'il ne s'était refusé à la guerre, mais en demandant toutefois qu'on ne montrât pas trop de faiblesse au début même des hostilités. En conséquence, l'archiduc Charles fit rédiger par son chef d'état-major, Grünn, une lettre dans laquelle, félicitant l'empereur Napoléon de son arrivée au quartier général français, ce dont il avait pu s'apercevoir, disait-il avec modestie, à la tournure des événements, il lui proposait un échange de prisonniers, pour adoucir les maux de la guerre, heureux, ajoutait-il, si dès le commencement des hostilités on pouvait leur imprimer un caractère moins violent et moins acerbe. Il continua ensuite sa marche à travers la Bohême, après avoir enjoint à son frère Jean de passer en Bavière, et à son frère Louis et à son lieutenant Hiller de disputer fortement cette contrée aux Français, pour donner le temps à toutes les forces autrichiennes d'opérer leur jonction derrière la Traun, aux environs de Lintz.
Le maréchal Davout, dès qu'il vit l'archiduc Charles s'enfoncer en Bohême, rebroussa aussitôt chemin, revint sur Ratisbonne, repassa le Danube, et commença de descendre ce fleuve par la rive droite, en se faisant éclairer sur la rive gauche par le général Montbrun. Il s'achemina sur Passau à la suite du maréchal Masséna, qui devait s'acheminer sur Lintz, et se fit remplacer à Ratisbonne par le général Dupas avec dix mille hommes, moitié Allemands, moitié Français.
Retour offensif du général Hiller et de l'archiduc Louis contre le maréchal Bessières. Tandis que l'archiduc Charles donnait à sa retraite la direction que nous venons d'indiquer, le général Hiller et l'archiduc Louis, même avant d'avoir reçu l'ordre de disputer pas à pas le sol de la Bavière, s'y étaient décidés, et croyant que Napoléon s'attachait à poursuivre l'archiduc Charles, ils avaient résolu un mouvement offensif contre l'avant-garde du maréchal Bessières, afin d'attirer l'ennemi à eux et de dégager le généralissime. La résolution était honorable et bien entendue, car ils pouvaient surprendre Bessières avant qu'il fût joint par le renfort que lui envoyait Napoléon, et dans cet état de confiance imprudente qu'inspire souvent la victoire.
Les deux généraux autrichiens avaient encore, en comprenant dans leur effectif les restes de la réserve de Kienmayer et la division Jellachich, environ 50 mille hommes. Le général Jellachich était vers Munich, avec ordre de se retirer sur Salzbourg. Privés de son concours, et rejoints par un régiment de Mitrowski et quelques hussards de Stipsicz, ils devaient posséder de 38 à 40 mille soldats. Marchant sur le maréchal Bessières qui en avait à peine 13 ou 14 mille, et qui s'avançait avec une extrême témérité, ils pouvaient l'accabler. Combat de Neumarkt et fermeté du général Molitor dans cette occasion. En effet, le 24 au matin, avant que l'archiduc Charles eût définitivement opéré son mouvement de retraite vers la Bohême, et pendant que le maréchal Bessières pénétrait au delà de l'Isar, ayant la cavalerie légère de Marulaz en tête de sa colonne, les Bavarois du général de Wrède au centre, l'infanterie de Molitor à l'arrière-garde, les deux généraux autrichiens se reportèrent en avant, avec l'intention de rejeter l'avant-garde des Français dans les marécages de la Roth, près de Neumarkt. Ils se présentèrent en trois colonnes, et rencontrèrent d'abord la cavalerie de Marulaz, qui les chargea plusieurs fois avec une rare bravoure, mais qui ne pouvait obtenir de succès sérieux contre une masse de 30 mille hommes marchant résolûment. La cavalerie de Marulaz refoulée, le général de Wrède eut son tour, et dut résister avec six ou sept mille hommes d'infanterie à plus de trente mille. Les Bavarois n'étaient pas indignes de se mesurer avec les Autrichiens, quoiqu'ils leur fussent inférieurs, et ils se montraient assez animés dans cette guerre. Mais il leur était impossible de tenir contre la masse qui allait les presser en tête et sur les flancs. Ils n'avaient pour unique retraite, à travers le pays humide et boisé qui borde la petite rivière de la Roth, qu'un pont de chevalets faible et tremblant, incapable de porter les fortes masses qui le traversaient à pas précipités. Derrière était située la ville de Neumarkt, où Bessières était à table, pendant que son avant-garde, refoulée sur son centre, courait le danger d'être culbutée. Heureusement le général Molitor, officier d'infanterie formé à l'école du Rhin et le premier des lieutenants généraux de ce temps, arrivait suivi de sa division. Il avait reconnu le danger et en avait fait part au maréchal Bessières, qui, voyant là une affaire d'infanterie, eut la sage modestie de le laisser agir. Le général Molitor passa sur-le-champ le pont de la Roth avec ses quatre régiments, et apercevant sur la gauche une hauteur boisée d'où l'on pouvait protéger la retraite, il se hâta de l'occuper avec le 2e de ligne, en précipitant du haut en bas une troupe autrichienne qui la défendait. Puis il rangea à droite les 16e et 37e régiments dans une position avantageuse pour se servir de leur feu. En ce moment, la cavalerie légère refoulée repassait la Roth après avoir essuyé des pertes, et le général bavarois de Wrède était aux prises avec l'ennemi acharné à détruire un de ses bataillons. Mais tout à coup l'attitude de la division Molitor calma l'ardeur des Autrichiens. Les feux roulants et bien ajustés des 16e et 37e de ligne, la forte position du 2e les arrêtèrent, et, bon gré, mal gré, ils laissèrent les Bavarois repasser tranquillement la Roth. Les 16e et 37e régiments défilèrent ensuite, protégés par le 2e, qui eut avec les Autrichiens un engagement terrible. Ce brave régiment était si obstiné à lutter que le général Molitor eut grand'peine à le ramener en arrière. Avant de repasser le pont, il chargea plusieurs fois à la baïonnette, et força ainsi les Autrichiens à lui laisser opérer sa retraite, qu'il exécuta le dernier avec un aplomb admiré des ennemis eux-mêmes.
Cette affaire coûta quelques centaines d'hommes aux Bavarois, et quelques chevaux au général Marulaz. Elle eût pu devenir fâcheuse pour l'avant-garde tout entière, sans la prévoyance de Napoléon, qui avait ménagé au maréchal Bessières l'appui du général Molitor. Toutefois, bien qu'arrêtés sur les bords de la Roth, le général Hiller et l'archiduc Louis n'auraient pas renoncé à leur mouvement offensif, s'ils n'avaient appris dans la nuit toute l'étendue des désastres du généralissime, ainsi que sa retraite en Bohême, et s'ils n'avaient reconnu la nécessité de se retirer de leur côté, car Napoléon ne pouvait manquer de fondre bientôt sur eux avec des masses écrasantes. Ils résolurent donc de se replier sur l'Inn, et de l'Inn sur la Traun, qu'ils avaient l'espérance de défendre mieux que l'Inn, parce qu'ils devaient avoir plus de temps pour s'y asseoir, et que d'ailleurs ils avaient quelque chance d'y trouver l'un des archiducs, ou Charles ou Jean.
Marche générale de l'armée sur l'Inn. Napoléon arriva sur ces entrefaites, suivi de la garde et des cuirassiers, précédé par Lannes avec les troupes des généraux Saint-Hilaire, Demont, Oudinot. Il reporta en avant le maréchal Bessières, et imprima à la poursuite la vigueur d'un torrent qui a rompu ses digues. Tout le monde de la droite à la gauche marcha sur l'Inn (voir la carte no 14), les Bavarois se dirigeant par Munich et Wasserbourg sur Salzbourg, le maréchal Lannes par Mühldorf sur Burghausen, le maréchal Bessières par Neumarkt sur Braunau. Appuyant ce mouvement le long du Danube, le maréchal Masséna pénétrait dans Passau, qu'il enlevait brusquement aux Autrichiens, lesquels n'avaient pas eu plus que les Bavarois la prévoyance de s'y établir solidement.
Le 28 et le 29 avril, dix jours après les premières hostilités, on était parvenu sur tous les points à la ligne de l'Inn, et on était occupé sur chaque route à rétablir les ponts, que les Autrichiens avaient détruits ou brûlés jusqu'au niveau des eaux, quand ils en avaient eu le temps. Napoléon entré le 28 à Burghausen fut obligé d'y attendre pendant deux jours le rétablissement du pont qui était d'une grande importance, et qui avait été complétement incendié. Ayant reçu la lettre pacifique de l'archiduc Charles, il la renvoya à M. de Champagny, qui suivait le quartier général, et lui ordonna de n'y pas répondre. Plein de confiance dans le résultat de la campagne, ne prévoyant pas toutes les difficultés qu'il pourrait rencontrer plus tard; il croyait tenir dans ses mains le destin de la maison d'Autriche, et ne voulait pas se laisser arrêter dans ses ambitieuses pensées par un mouvement de générosité irréfléchie. Il prescrivit donc le silence, du moins pour le moment, se réservant de répondre plus tard suivant les circonstances.
Mai 1809. Trajet de l'Inn à la Traun. Le maréchal Masséna étant entré à Passau, et le maréchal Davout le suivant de près, tandis que l'armée entière était sur l'Inn de Braunau à Salzbourg, il fallait marcher sur la Traun sans retard. C'était la ligne essentielle à conquérir, car elle correspondait avec le débouché de Lintz, par lequel l'archiduc Charles pouvait rejoindre le général Hiller et l'archiduc Louis. Cette ligne conquise avant que le généralissime autrichien y fût arrivé, il restait à celui-ci une seconde et dernière chance de jonction en avant de Vienne, c'était d'atteindre à temps le pont de Krems, et de venir se placer à Saint-Polten pour couvrir la capitale. Napoléon résolut de lui enlever tout de suite la première de ces deux chances, en se portant sur Lintz d'une manière impétueuse. Étant parvenu avec tous ses corps sur l'Inn, et en ayant rétabli les ponts le 30 avril, il ordonna le mouvement général pour le 1er mai. Ordre à Masséna de marcher sur la Traun. Il prescrivit à Masséna de marcher rapidement de Passau sur Efferding, d'Efferding sur Lintz, arrivé là de s'emparer d'abord de la ville de Lintz, puis du pont sur le Danube s'il n'était pas détruit, et, Lintz occupé, d'aller droit à la Traun qui coule à deux lieues au-dessous. La Traun, qui est pour les Autrichiens l'une des lignes les plus importantes à défendre quand ils veulent arrêter une armée en marche sur Vienne, descend des Alpes Noriques comme l'Ens, et va tomber dans le Danube un peu après Lintz. Formidable position d'Ébersberg au confluent de la Traun et du Danube. Elle longe le pied d'un plateau qui s'étend jusqu'au Danube, et sur lequel une armée peut se poster avantageusement, pour s'opposer aux progrès d'une invasion. Aussi le pont sur le Danube, celui qui servait de communication militaire entre la Bohême et la Haute-Autriche, était-il placé non pas à Lintz même, mais au-dessous du confluent de la Traun dans le Danube, c'est-à-dire à Mauthausen. Il était ainsi couvert par la Traun, et par le plateau dont nous venons de parler, au sommet duquel s'apercevaient la ville et le château d'Ébersberg.
Marche de toutes les colonnes de l'armée pour seconder le mouvement de Masséna sur la Traun. Masséna eut donc le 1er mai l'ordre de se porter vivement de Passau à Lintz, de Lintz à Ébersberg. Mais comme la difficulté pouvait être grande si les 36 mille hommes restant aux deux généraux autrichiens venaient se poster à Ébersberg, Napoléon voulait aborder la Traun sur plusieurs points à la fois, à Ébersberg, à Wels et à Lambach. En conséquence, il dirigea toutes ses colonnes de l'Inn sur la Traun, de manière à y arriver le 3 mai au matin. Le général de Wrède ayant avec sa division traversé Salzbourg, devait, après y avoir été remplacé par le reste des Bavarois, s'acheminer par Straswalchen sur Lambach au bord de la Traun. (Voir la carte no 14.) Le maréchal Lannes avec les troupes des généraux Oudinot, Saint-Hilaire, Demont, devait se rendre à Wels, pour y passer la Traun, immédiatement au-dessus d'Ébersberg. Enfin le maréchal Bessières avec la garde, les cuirassiers et la cavalerie légère, devait, ou passer à Wels, ou se rabattre sur Ébersberg, si on entendait sur ce point une canonnade qui fît supposer une sérieuse résistance. Le major général Berthier eut ordre de faire savoir, et fit savoir en effet à Masséna, que si les obstacles étaient trop grands de son côté, il trouverait dans le passage de la Traun opéré au-dessus de lui, soit à Wels, soit à Lambach, un secours pour l'aider à les vaincre. Il lui fut toutefois recommandé dans ces nouveaux ordres comme dans les précédents, de ne rien négliger pour enlever promptement, non-seulement la ville de Lintz et le pont qu'elle avait sur le Danube, mais encore le pont de Mauthausen, placé, comme nous venons de le dire, au confluent de la Traun, sous la protection du château d'Ébersberg[22].
Nos colonnes s'avancèrent dans l'ordre indiqué. Elles étaient toutes le 1er mai au delà de l'Inn, après en avoir rétabli les ponts, Masséna se dirigeant de Passau sur Efferding, Lannes et Bessières de Burghausen et Braunau sur Ried. Ils recueillirent sur les routes un nombre considérable de voitures et environ deux à trois mille prisonniers. Masséna, qui marchait la gauche au Danube, rencontra partout sur son chemin l'arrière-garde des corps de Hiller et de l'archiduc Louis, et put apercevoir, de l'autre côté du fleuve, les troupes de l'archiduc Charles, qui venaient à travers les défilés de la Bohême occuper ou détruire le pont de Lintz. Il sentait donc à chaque pas l'importance de devancer le généralissime soit, à Lintz, soit à Ébersberg, bien moins pour conquérir ces points de passage que pour les enlever à l'ennemi, et pour empêcher derrière la Traun la réunion de toutes les forces de la monarchie autrichienne. (Voir la carte no 14.)