Arrivée de Masséna à Lintz. Le 2 mai au soir Masséna échangea en avant d'Efferding quelques coups de fusil avec l'arrière-garde du général Hiller, fit des prisonniers, et s'apprêta à marcher le lendemain sur Lintz. Le 3 au matin il partit, précédé par la cavalerie légère de Marulaz, et suivi de la division Claparède du corps d'Oudinot. Il parut devant Lintz à la pointe du jour. Y entrer, culbuter quelques postes qui se retiraient en hâte, s'emparer de la ville, ne fut que l'affaire d'un instant. Les détachements de Klenau et de Stutterheim, dépêchés par l'archiduc Charles pour occuper le passage, n'avaient pu que détruire le pont de Lintz et en amener les bateaux à la rive gauche. Masséna en possession de Lintz était donc assuré que ce pont du Danube ne pouvait plus servir à la jonction des archiducs. Mais le pont véritablement propre à la jonction était celui de Mauthausen, situé à deux lieues au-dessous, et couvert, comme nous l'avons dit, par la Traun. Tant qu'on n'était pas maître de celui-là, il était possible que l'archiduc Charles s'en servît pour se réunir au général Hiller et à l'archiduc Louis, et on ne savait pas en effet si les détachements qu'on apercevait au delà du Danube étaient les avant-gardes de la grande armée autrichienne, ou de simples détachements sans soutien. Son empressement à courir sur Ébersberg le 3 mai au matin. Il était dix heures du matin. Masséna n'hésita pas, traversa Lintz au pas de course, et se porta sur la Traun, c'est-à-dire devant Ébersberg. La position s'offrit tout à coup avec de formidables apparences.

Aspect de la position d'Ébersberg. On voyait devant soi la Traun coulant de droite à gauche pour se jeter à travers des îles boisées dans l'immense lit du Danube. On apercevait sur cette rivière un pont d'une longueur de plus de 200 toises, puis au delà un plateau escarpé, au-dessus duquel s'élevait la petite ville d'Ébersberg, plus haut encore le château fort d'Ébersberg, hérissé d'artillerie, et enfin soit en avant du pont, soit sur l'escarpement du plateau, une masse de troupes qu'on pouvait évaluer de 36 à 40 mille hommes. Il y avait là de quoi modérer tout autre caractère que celui de Masséna et lui inspirer l'idée d'attendre, surtout s'il faisait la réflexion fort simple qu'à quelques lieues au-dessus d'Ébersberg plusieurs colonnes françaises devaient, dans la journée ou le lendemain, opérer leur passage, et tourner la position. Mais cette certitude n'empêchait pas que peut-être dans la journée les archiducs ne se réunissent par le pont de Mauthausen, si on le laissait en leur pouvoir. Il y avait donc un intérêt véritable à le leur enlever sur-le-champ, en emportant la ville et le château d'Ébersberg. Du reste, c'est avec son caractère, encore plus qu'avec sa raison, qu'on se décide à la guerre, et Masséna rencontrant l'ennemi qu'il n'avait pas eu encore l'occasion de saisir corps à corps dans cette campagne, n'éprouva qu'un désir, celui de se jeter sur lui, pour s'emparer d'une position jugée décisive. Par ces motifs il ordonna l'attaque sur-le-champ.

Combat d'Ébersberg. En avant du pont d'Ébersberg, se trouvaient autour du village de Klein-Munchen des tirailleurs autrichiens, et quelques postes de cavalerie légère. Le général Marulaz fit charger, et disperser à coups de sabre, les uns et les autres. Les cavaliers repassèrent le pont, les tirailleurs se logèrent dans les jardins et les maisons de Klein-Munchen. La première brigade de Claparède, commandée par l'intrépide Cohorn, marchait à la suite de la cavalerie légère de Marulaz. Le général Cohorn, dont nous avons eu occasion de parler déjà, descendant du célèbre ingénieur hollandais Cohorn, renfermait dans un corps grêle et petit l'une des âmes les plus fougueuses et les plus énergiques que Dieu ait jamais donnée à un homme de guerre. Audacieuse attaque du général Cohorn sur le pont et la ville d'Ébersberg. Il était digne d'être l'exécuteur des impétueuses volontés de Masséna. À peine arrivé sur les lieux, il court à la tête des voltigeurs de sa brigade sur le village de Klein-Munchen, s'empare d'abord des jardins, puis se jette dans les maisons, prend ou passe par les armes tout ce qui les occupait, pousse au delà du village, se porte à l'entrée du pont, qui était long, avons-nous dit, de deux cents toises au moins, chargé de fascines incendiaires, et criblé des feux de l'ennemi. Tout autre que le général Cohorn se serait arrêté, pour attendre les ordres du maréchal Masséna; mais l'audacieux général, l'épée à la main, s'engage le premier sur le pont, le traverse au pas de course, fait tuer ou prendre ceux qui essaient de lui en disputer le passage, laisse, il est vrai, sur les planches du pont, beaucoup des siens, morts ou mourants, mais avance toujours, et, le défilé franchi, lance ses colonnes d'attaque sur le plateau, qui était couvert des masses de l'infanterie autrichienne. Cohorn, sous une grêle de balles, gravit avec le même emportement la rampe escarpée qui conduit à Ébersberg, pénètre dans la ville, débouche sur une grande place que le château domine, et oblige enfin les Autrichiens à se replier sur les hauteurs en arrière. Malheureusement ils conservent le château et font pleuvoir du haut de ses murs un feu destructeur sur la petite ville devenue notre conquête.

Dispositions ordonnées par Masséna pour secourir le général Cohorn. Pendant cette suite d'actes téméraires, Masséna, resté au pied de la position, prend ses mesures pour appuyer Cohorn, qui n'avait eu affaire jusqu'ici qu'à l'avant-garde des Autrichiens, et qui bientôt devait les avoir tous sur les bras. Pour tenir tête à la formidable artillerie du plateau, il amène les bouches à feu de tout le corps d'armée, et les poste le plus avantageusement possible. Nos officiers d'artillerie, toujours aussi intelligents qu'intrépides, essaient de compenser par la justesse du tir et le bon choix des emplacements le désavantage de la position. Une effroyable canonnade s'engage ainsi d'une rive à l'autre de la Traun. Cela fait, Masséna lance à travers le long défilé du pont les deux autres brigades de Claparède, celles de Lesuire et de Ficatier, leur ordonnant de gravir le plateau pour aller dans Ébersberg au secours du général Cohorn. Puis il dépêche une foule d'aides de camp afin de hâter l'arrivée des divisions Legrand, Carra Saint-Cyr et Boudet, dont on a grand besoin pour sortir de cette redoutable aventure. Lui-même il se tient au milieu des balles et des boulets pour donner ses ordres et pourvoir à tout.

Lutte acharnée dans l'intérieur d'Ébersberg. Les deux brigades Lesuire et Ficatier arrivaient à propos, car le général Hiller remarchant en avant, s'était jeté avec des forces considérables sur Cohorn, et l'avait obligé de rentrer dans Ébersberg, puis d'évacuer la grande place. Les Français la reprennent, en chassent les Autrichiens de nouveau, et tentent de s'emparer du château, dont ils approchent sans pouvoir y pénétrer. Mais les Autrichiens, qui sentaient l'importance du poste, reviennent plus nombreux, ce qui leur était facile, puisqu'ils étaient trente-six mille contre sept ou huit mille, fondent en masse sur le château, en éloignent les Français, s'introduisent dans la ville, la traversent, et débouchent encore une fois sur la grande place. Le brave Claparède avec ses lieutenants se réfugie alors dans les maisons qui la bordent de trois côtés, s'y établit, et des fenêtres fait pleuvoir sur l'ennemi une grêle de balles. On se dispute ces maisons avec fureur, sous l'artillerie du château, qui tire sur les Autrichiens comme sur les Français. Des obus mettent le feu à cette malheureuse petite ville, qui bientôt devient si brûlante qu'on a peine à y respirer.

Arrivée de la division Legrand, et conquête définitive de la position d'Ébersberg. Cet affreux massacre continue, et la fureur ayant égalisé les courages, l'avantage va rester au nombre. Les Français vont être précipités dans la Traun, et punis de leur audace, quand par bonheur la division Legrand commence à paraître, précédée de son intrépide général. Celui-ci, toujours calme et fier dans le danger, et portant sur sa belle et mâle figure l'expression de ses qualités guerrières, arrive à la tête de deux vieux régiments, le 26e d'infanterie légère et le 18e de ligne. Il s'engage sur le pont encombré de morts et de blessés. Pour y passer, il faut jeter dans la Traun une foule de cadavres, peut-être des blessés respirant encore. Enfin on le traverse, et au delà on rencontre un nouvel encombrement de combattants refoulés qui se retirent, ou de blessés qu'on emporte. Un officier cherchant à expliquer la position au général Legrand, celui-ci l'interrompt brusquement: Je n'ai pas besoin de conseils, lui dit-il, mais de place pour ma division.—On se range, et il s'avance, l'un de ses régiments à droite, pour déborder les Autrichiens qui avaient enveloppé Ébersberg extérieurement, un autre au centre, par la grande rue de la ville. Tandis que plusieurs de ses bataillons, formés en colonne d'attaque, refoulent les Autrichiens qui entourent la ville, les autres la traversant par le milieu, parviennent à déboucher sur la grande place, la font évacuer avec leurs baïonnettes, et dégagent ainsi Claparède qui n'en pouvait plus. Legrand s'attaque ensuite au château, et y monte sous un feu meurtrier. Les portes étant fermées, il les fait abattre à coups de hache par ses sapeurs, pénètre dans l'intérieur, et passe par les armes tout ce qu'on y trouve. Dès ce moment Ébersberg est à nous, mais c'est un monceau de ruines fumantes, d'où s'échappe une odeur insupportable, celle des cadavres consumés par les flammes. On se hâte de dépasser ce lieu aussi affreux à voir que difficile à conquérir. On marche aux Autrichiens établis en bataille sur une ligne de hauteurs en arrière. Ceux-ci, voyant de loin dans la plaine, entre Lintz et Ébersberg, arriver les longues files des divisions Carra Saint-Cyr et Boudet, voyant de plus à leur gauche une masse de cavalerie française qui avait franchi la Traun à Wels, ne crurent pas devoir prolonger cette lutte furieuse, et se retirèrent, nous abandonnant ainsi le confluent de la Traun, et le débouché important de Mauthausen. Du reste le pont établi en cet endroit avait disparu comme à Lintz, les coureurs de l'archiduc Charles l'ayant détruit, et en ayant envoyé les bateaux sur Krems.

Cette cavalerie qu'on avait aperçue était un millier de chevaux, que Lannes, après avoir passé la Traun à Wels sans difficulté, avait dépêchés sous le général Durosnel, pour déborder la position des Autrichiens. Il est donc certain que si Masséna avait pu deviner que l'archiduc Charles ne serait point à Mauthausen avec son armée, et qu'un peu au-dessus des passages déjà exécutés feraient tomber aussi vite la position d'Ébersberg, il aurait dû épargner le sang versé dans cette terrible attaque. Le champ de carnage était affreux, et la ville d'Ébersberg tellement en flammes, qu'on ne pouvait en retirer les blessés. Il avait même fallu, pour empêcher l'incendie de gagner le pont, enlever la partie du tablier qui était aux deux extrémités, de sorte que la communication se trouva interrompue pendant quelques heures, entre les troupes qui avaient passé la Traun et celles qui arrivaient à leur secours. Résultats du combat d'Ébersberg. Cette échauffourée nous coûta 17 cents hommes tués, noyés, brûlés ou blessés. Les Autrichiens perdirent 3 mille hommes mis hors de combat, 4 mille prisonniers, beaucoup de drapeaux et de canons. Ils s'en allèrent terrifiés par tant d'audace. Nous avions donc de grands dédommagements de cette cruelle journée, et l'effet moral en devait égaler l'effet matériel.

Jugement de Napoléon sur l'affaire d'Ébersberg. Napoléon était accouru au galop, attiré par la violence de la canonnade. Quoique fort habitué aux horreurs de la guerre, tous ses sens furent révoltés à la fois par cet abominable spectacle, que ne justifiait point assez la nécessité de combattre, et sans l'admiration qu'il avait pour le génie guerrier de Masséna, sans le cas qu'il faisait toujours de l'énergie, il aurait peut-être exprimé un blâme contre ce qui venait de se passer. Il n'en fit rien, mais ne voulut point séjourner dans Ébersberg, et s'établit en dehors au milieu de sa garde.

Marche tardive de l'archiduc Charles sur Lintz. L'archiduc Charles, malgré le projet fort arrêté de se réunir à ses frères, derrière la Traun, par Lintz ou Mauthausen, n'avait ni marché assez vite, ni assez bien calculé ses mouvements, pour arriver à Lintz en temps utile. Il n'était qu'à Budweis en Bohême (voir la carte no 14), quand Masséna dépassait si impétueusement Lintz et Ébersberg, et il ne lui restait plus que le débouché de Krems auquel il pût atteindre. Le général Hiller et l'archiduc Louis allaient s'y rendre par Enns, Amstetten, Saint-Polten, en continuant de détruire tous les ponts sur les rivières qui coulent des Alpes Noriques dans le Danube. Quant à l'archiduc Jean, il était encore moins probable qu'il pût arriver assez tôt, qu'il osât même s'engager dans les Alpes, en laissant à sa gauche le prince Eugène, et en s'exposant à rencontrer à sa droite la grande armée de Napoléon, dans laquelle il serait tombé comme dans un abîme. Il ne fallait donc guère compter sur lui. Mais il suffisait pour ramener quelque chance heureuse, que l'archiduc Charles donnât la main par Krems au général Hiller et à l'archiduc Louis, qui opéraient leur retraite le long du Danube, car après avoir employé beaucoup de temps à rallier des traînards, à ramasser des landwehr, à incorporer les troisièmes bataillons des régiments galliciens, il arrivait avec plus de 80 mille hommes, et pouvait réuni à ses deux lieutenants, qui en avaient au moins 30 mille, se trouver avec 110 mille combattants à Saint-Polten. Il était alors possible d'y disputer la victoire à Napoléon, et, si on la gagnait, l'empire français, au lieu d'être renversé en 1814, l'eût été en 1809.

La Traun enlevée, Napoléon marche sur l'Ens. Napoléon, enchanté d'avoir enlevé aux archiducs la principale chance de réunion en occupant Lintz et Mauthausen, se hâta de marcher sur Krems, pour leur ôter cette dernière ressource, et atteindre Vienne, avant qu'aucun obstacle pût lui en interdire l'entrée.