Après la Traun s'offrait l'Ens, qui coule parallèlement à cette rivière, baignant dans son cours l'autre côté du plateau qu'on venait de franchir. Mais tous les ponts étaient radicalement détruits sur l'Ens, et il ne fallait pas moins de vingt-quatre ou de quarante-huit heures pour les rétablir. C'était une contrariété fâcheuse, mais inévitable. Quoique le 4 mai au matin Lannes se trouvât à Steyer sur l'Ens avec les divisions Demont et Saint-Hilaire, que Bessières occupât la ville d'Enns avec la cavalerie légère, le corps d'Oudinot et une division de Masséna, il fallut attendre toute la journée du 5, forcé qu'on était de reconstruire les ponts brûlés jusqu'à fleur d'eau. L'armée traverse Amstetten sans coup férir. On ne put traverser l'Ens que le 6 au matin, pour se porter sur Amstetten. Bessières, avec la cavalerie et l'infanterie d'Oudinot, passa le premier, bientôt suivi de Masséna, et rejoint par Lannes qui vint se fondre avec la colonne principale, une seule route restant désormais à l'armée entre le pied des Alpes et le Danube. On entra le soir dans Amstetten sans coup férir. Le lendemain l'armée continua sa marche sur Mölk, belle position sur le Danube, que couronne la magnifique abbaye de Mölk. Napoléon y établit son quartier général. Il ne restait plus qu'une journée pour arriver à Krems, où se trouve le pont de Mautern, le dernier par lequel l'archiduc Charles pût se réunir au général Hiller et à l'archiduc Louis. On était déjà certain d'y parvenir sans obstacle, car rien n'annonçait la présence d'une grande armée devant soi. Le 8 notre avant-garde se porta à Saint-Polten, position importante et très-connue sur les flancs du Kahlenberg, qui est un contrefort des Alpes, projeté jusqu'au Danube, et derrière lequel est située Vienne. (Voir les cartes nos 14 et 32.) Arrivée de l'armée française devant Saint-Polten. C'est là qu'aurait dû se former le grand rassemblement des Autrichiens, si les archiducs avaient eu le temps de se rejoindre, car à Saint-Polten se trouvent, à l'abri d'une excellente position militaire, la réunion des routes de Bohême, d'Italie, de Haute et Basse-Autriche, et enfin le débouché sur Vienne, qui passe à travers les gorges du Kahlenberg. Mais on n'apercevait que des arrière-gardes en retraite, les unes à notre gauche se repliant vers le pont de Krems pour se mettre à couvert derrière le Danube, les autres devant nous se repliant à travers le Kahlenberg sur Vienne. Il était donc évident qu'on ne rencontrerait pas une grande bataille à livrer en avant de la capitale, et qu'on n'aurait plus qu'à braver les difficultés d'une attaque de vive force, si Vienne était défendue. Ces difficultés pouvaient à la vérité devenir fort embarrassantes, si l'archiduc Charles continuant à descendre le Danube par la rive gauche, arrivait avant nous à la hauteur de Vienne, y franchissait le Danube par le pont du Thabor, et venait nous offrir la bataille adossé à cette grande ville. Heureusement ce qui s'était passé ne le faisait guère craindre.
Marche des généraux autrichiens sur Krems. En effet l'archiduc Charles ayant perdu au moins deux jours à Cham, quelques autres jours encore sur la route de Cham à Budweis, par le désir, il est vrai, de rallier l'armée et de la renforcer, n'avait atteint que le 3 mai au matin les environs de Budweis, au moment même où Masséna enlevait Ébersberg. Dans l'espoir vague d'une jonction à Lintz qui était cependant peu présumable, il s'était avancé de Budweis sur Freystadt près du Danube (voir la carte no 32) au lieu de marcher droit sur Krems, ce qui lui aurait épargné un nouveau détour et une nouvelle perte de temps. En s'approchant du Danube il avait appris l'occupation de Lintz et de la Traun, reconnu dès lors l'impossibilité de faire sa jonction par ce débouché, et avait repris la route de l'intérieur de la Bohême par Zwoettel, en conservant encore la fausse espérance d'arriver à Krems et à Saint-Polten avant nous. Prévoyant toutefois le cas où il n'y arriverait pas, il avait autorisé les deux généraux qui défendaient la rive droite à repasser sur la rive gauche quand ils se sentiraient trop pressés, sauf à détacher sur Vienne les forces nécessaires pour mettre cette capitale à l'abri d'un coup de main. Le général Hiller et l'archiduc Louis passent sur la rive gauche du Danube à Krems, abandonnant Vienne à elle-même. C'est effectivement ce que venaient d'exécuter le général Hiller et l'archiduc Louis parvenus à Saint-Polten. Craignant d'être attaqués par des forces supérieures avant d'avoir atteint Vienne, et d'essuyer un nouvel échec semblable à celui d'Ébersberg, ils avaient comme en 1805 repassé le Danube au pont de Krems, détruit ce pont, replié tous les bateaux sur la rive gauche, et envoyé seulement par la route directe de Saint-Polten un fort détachement sur Vienne, afin de concourir à sa défense avec la population et quelques dépôts.
Telles avaient été les résolutions des généraux autrichiens, que le simple aspect des choses suffisait pour révéler, car, ainsi que nous venons de le dire, on voyait à gauche de grosses masses de troupes achever le passage du Danube vers Krems, et devant soi des colonnes s'enfoncer dans les gorges du Kahlenberg pour prendre la route de Vienne. Napoléon, conséquent dans son plan d'être sous les murs de Vienne avant les archiducs, et d'ajouter à l'effet moral de son entrée dans cette capitale, l'effet matériel de l'occupation de ce grand dépôt, arrêta toutes les dispositions nécessaires pour y arriver immédiatement. De l'abbaye de Mölk, où se trouvait son quartier général, il ordonna les mesures suivantes.
Dispositions ordonnées par Napoléon pour s'approcher de Vienne. Ce n'était pas avec de la cavalerie qu'on pouvait prendre Vienne, et il fallait par conséquent y amener de l'infanterie. Le maréchal Lannes dut y marcher dès le 9 mai avec l'infanterie des généraux Oudinot et Demont. Le maréchal Masséna dut les suivre immédiatement, tandis que le gros de la cavalerie longerait le Danube, pour en observer les bords, déjouer toute tentative de passage de la part de l'ennemi, et se garder enfin contre la masse de troupes réunie sur l'autre rive. La cavalerie légère fut répandue entre Mautern, Tulln, Klosterneubourg, conformément aux sinuosités du fleuve autour du pied du Kahlenberg. Les cuirassiers furent cantonnés en arrière entre Saint-Polten et Sieghardskirchen. Ces précautions prises à notre gauche, le général Bruyère à notre droite dut avec sa cavalerie légère, et un millier d'hommes de l'infanterie allemande, remonter par Lilienfeld sur la route d'Italie, pour désarmer les montagnes de la Styrie, et veiller sur les mouvements de l'archiduc Jean. Napoléon suivit Lannes et Masséna, avec la garde et une partie des cuirassiers. Le maréchal Davout, déjà rendu de Passau à Lintz, eut ordre de se transporter de Lintz à Mölk, de Mölk à Saint-Polten, afin de résister devant Krems aux tentatives de passage qui pourraient être essayées sur nos derrières, ou bien de marcher sur Vienne, si nous avions une grande bataille à livrer sous les murs de cette capitale. Pourtant comme Passau et Lintz importaient presque autant que Krems, le général Dupas dut rester à Passau, en attendant l'arrivée du maréchal Bernadotte, et le général Vandamme, avec les Wurtembergeois, fut chargé de garder Lintz. Napoléon prit en même temps les plus grands soins pour l'arrivée de ses convois par le Danube. Il leur ménagea partout, sur la rive que nous occupions, des ports pour s'y reposer, s'y abriter, y prendre langue. Ces convois, composés des bateaux recueillis sur le Danube et ses affluents, portaient du biscuit, des munitions, des hommes fatigués. Outre les points de Passau, de Lintz, déjà militairement occupés, Napoléon fit établir des postes fortifiés à Ips, Waldsée, Mölk et Mautern. Là ses convois devaient reprendre la route de terre par Saint-Polten, parce qu'elle était la plus courte et la seule sûre, le Danube au delà coulant trop près des Autrichiens et trop loin des Français. Enfin ne pensant pas qu'il suffit, pour se garder, d'interdire le passage du Danube, mais jugeant au contraire que le meilleur moyen d'assurer ses derrières c'était d'avoir la faculté de passer le fleuve, afin de donner à l'ennemi les inquiétudes que nous avions pour nous-mêmes, et de l'obliger ainsi à disséminer ses forces, Napoléon prescrivit l'établissement de deux ponts de bateaux, l'un à Lintz, l'autre à Krems, avec les matériaux qu'on parviendrait à se procurer.
Après avoir vaqué à ces soins, Napoléon, arrivé le 8 à Saint-Polten, fit marcher le 9 sur Vienne par Sieghardskirchen et Schœnbrunn. Lannes et Bessières s'avançaient en première ligne, Masséna en seconde, la garde et les cuirassiers en troisième. Le maréchal Davout venait après eux, laissant derrière lui les postes que nous avons indiqués à gauche sur le Danube, à droite sur les routes d'Italie.
Le 9 au soir le général Oudinot coucha à Sieghardskirchen. Le 10 mai au matin la brigade Conroux du corps d'Oudinot déboucha par la route de Schœnbrunn devant le faubourg de Maria-Hilf, un mois juste après l'ouverture des hostilités. Cette marche offensive, à la fois si savante et si rapide, était digne de celle de 1805 dans les mêmes lieux, de celle de 1806 à travers la Prusse, et n'avait rien dans l'histoire qui lui fût supérieur. Il était dix heures du matin. Apparition de l'armée française sous les murs de Vienne. Napoléon était accouru à cheval pour diriger lui-même les opérations contre la capitale de l'Autriche, qu'il voulait prendre tout de suite, mais prendre sans la détruire. Ici comme à Madrid, il avait mille raisons de se faire ouvrir les portes de la ville, sans les enfoncer par le fer et la flamme.
Description de cette capitale. L'archiduc Charles ayant perdu du temps en détours inutiles, n'était pas le 10 au matin à portée de secourir Vienne. Néanmoins cette capitale pouvait être défendue. Nous avons décrit ailleurs sa forme et ses fortifications. Nous ne ferons que les rappeler ici. Le centre de Vienne, c'est-à-dire l'ancienne ville, est revêtu d'une belle et régulière fortification, celle qui en 1683 résista aux Turcs. Depuis, l'augmentation non interrompue de la population a donné naissance à plusieurs magnifiques faubourgs, dont chacun est aussi grand que la ville principale. Ces faubourgs sont couverts eux-mêmes par un mur terrassé, de peu de relief, en zigzag, dépourvu d'ouvrages avancés, mais capable de tenir plusieurs jours. Enfin il y avait à Vienne ce que Napoléon avait toujours considéré comme le moyen le plus puissant de défense, des bois, que les Alpes et le Danube y versent en prodigieuse quantité. On pouvait donc s'y retrancher, et avec un peuple fort animé contre l'étranger, comme les Viennois l'étaient dans le moment, trouver facilement de nombreux travailleurs. L'arsenal de Vienne contenait 500 bouches à feu. La Hongrie pouvait y faire refluer des quantités immenses de vivres, et grâce à cet ensemble de moyens, il était possible de rendre la résistance assez longue pour que les archiducs arrivassent avant la reddition. On ne comprend donc pas qu'ayant affaire à Napoléon, ce conquérant de capitales si redoutable, les Autrichiens n'eussent pas songé à défendre Vienne.
Grande faute de l'archiduc Charles de n'avoir pas mis Vienne en état de défense. On a beaucoup parlé des fautes de l'archiduc Charles dans cette campagne. Celle de n'avoir pas mis Vienne en état de défense est certainement la plus grave. Le général Hiller et l'archiduc Louis, enfermés dans l'enceinte de cette capitale, derrière tous les ouvrages qu'on eût pu réparer ou élever, auraient rendu Vienne imprenable. Les armées d'Italie et de Bohême, ralliées ensuite sous ses murs, n'y auraient pas été faciles à battre. Gagner en rase campagne une grande bataille contre Napoléon était sans doute une prétention téméraire, surtout s'il fallait arriver à cette action décisive par de hardies et savantes manœuvres. Mais accepter à la tête de toutes les forces de la monarchie autrichienne, et adossé aux murs de la capitale, une bataille défensive, c'était préparer à Napoléon le seul échec contre lequel pût échouer alors sa fortune toute-puissante.
Au lieu de cela, on n'avait rien préparé à Vienne pour s'y défendre, soit imprévoyance, soit répugnance de recourir à de telles précautions, ou crainte de convertir la capitale en un champ de bataille. On n'avait pas songé à garantir les faubourgs au moyen de la muraille terrassée qui les environne, et on s'était contenté d'armer de ses canons la vieille place forte, qui ne pouvait s'en servir qu'en tirant sur les faubourgs. Pour tous défenseurs on avait ameuté quelques gens du bas peuple, aux mains desquels on avait mis des fusils, et qui ajoutaient tout au plus deux à trois mille forcenés à la garnison. Celle-ci commandée par l'archiduc Maximilien se composait de quelques bataillons de landwehr, de quelques dépôts, d'un détachement du corps de Hiller, faisant ensemble 11 ou 12 mille hommes. Le jeune chef de cette garnison, ardent mais inexpérimenté, n'avait point étudié les côtés forts ou faibles du poste important qu'il avait à garder, et tout son patriotisme s'était épuisé en proclamations aussi violentes que stériles.
Arrivée de la cavalerie de Colbert et de l'infanterie de Conroux devant le faubourg de Maria-Hilf. À peine la cavalerie de Colbert et l'infanterie du général Conroux (division Tharreau) eurent-elles paru à la porte du faubourg de Maria-Hilf, fermée par une grille, qu'une sorte de tumulte populaire éclata dans les rues environnantes. (Voir la carte no 48.) On avait trompé cette population en lui disant que les Français étaient battus, que l'archiduc Charles était vainqueur; que si ce dernier se trouvait encore en Bohême, c'était par suite de manœuvres habiles; que sans doute Napoléon pourrait détacher une division sur Vienne pour menacer la capitale, mais que cette division serait bientôt accablée par le retour de l'archiduc Charles victorieux; qu'il fallait donc résister à une tentative de ce genre, si elle avait lieu, car elle ne pourrait être qu'une témérité et une insolence de l'ennemi. Aussi la populace se mit-elle à courir les rues en poussant des cris de fureur, plus effrayants du reste pour les habitants paisibles que pour les Français eux-mêmes. Les maisons, les boutiques furent fermées immédiatement. Un parlementaire ayant été envoyé à l'état-major de la place, il fut assailli et blessé. Son cheval fut pris, et employé à promener en triomphe un garçon boucher qui avait commis cette violation du droit des gens. Enlèvement du faubourg de Maria-Hilf. Pendant ce temps la colonne du général Tharreau était arrêtée aux grilles du faubourg, attendant qu'on les ouvrît. Tout à coup un officier français, le capitaine Roidot, escalade la grille, et le sabre à la main oblige le gardien à livrer les clefs. Nos colonnes entrent alors, la cavalerie Colbert au galop, l'infanterie de Conroux au pas de charge. On arrive ainsi en refoulant la garnison jusqu'à la vieille ville, dont l'enceinte est retranchée et armée. À peine est-on parvenu à l'esplanade qui sépare les faubourgs de la ville, que l'artillerie des remparts vomit la mitraille. Quelques-uns de nos hommes sont blessés, et parmi eux le général Tharreau. On investit la place sur tous les points, on la somme, et pour unique réponse on reçoit une grêle de boulets qui ne causent de dommages qu'aux belles habitations des faubourgs.