Établissement du quartier général impérial à Schœnbrunn. Cependant Napoléon voyant que, même en brusquant l'attaque, on n'en finirait pas en un jour, alla s'établir à Schœnbrunn, pour y attendre l'arrivée du gros de l'armée. Il nomma gouverneur de Vienne le général Andréossy, qui avait été son ambassadeur en Autriche, et qui connaissait cette capitale autant qu'il en était connu. Napoléon voulait indiquer par là que son intention n'était pas de recourir à la rigueur, car on n'aurait pas choisi pour ce rôle un homme qui avait vécu plusieurs années au milieu de la population viennoise. Napoléon ajouta à cette nomination une proclamation rassurante, pour rappeler l'excellente conduite de l'armée française en 1805, et promettre d'aussi bons traitements si on se conduisait envers les Français de manière à les mériter.

Le gouvernement de Vienne confié au général Andréossy. Sur-le-champ le général Andréossy se transporta dans les faubourgs, organisa dans chacun d'eux des municipalités composées des principaux habitants, forma une garde bourgeoise chargée de maintenir l'ordre, et chercha à établir des communications avec la vieille ville, dans l'intention de mettre un terme à une défense qui ne pouvait être désastreuse que pour les Viennois eux-mêmes. Le feu ayant continué et causé quelques dommages, une députation des faubourgs proposa de se rendre auprès de l'archiduc Maximilien pour réclamer la cessation d'une résistance imprudente. Avant de tenter une pareille démarche, cette députation alla voir Napoléon et recueillir de sa bouche les paroles rassurantes qu'il importait de faire parvenir aux habitants de la ville fortifiée. Elle pénétra ensuite dans l'intérieur de Vienne le 11 mai au matin. La réponse à cette démarche conciliante fut une nouvelle canonnade. Napoléon ne se contenant plus résolut d'employer le fer et le feu, de façon toutefois à épargner autant que possible aux malheureux faubourgs les suites d'un combat qui allait se passer entre l'ancienne et la nouvelle ville.

Nécessité d'enlever Vienne de vive force, et choix du point d'attaque. Nos troupes étaient arrivées par Sieghardskirchen et Schœnbrunn devant le faubourg de Maria-Hilf. (Voir les cartes nos 48 et 49.) Napoléon chercha un autre point d'attaque. Il fit à cheval avec Masséna le tour de la place, par le midi, et se porta du côté de l'est à l'endroit où elle se joint au Danube. Là un bras secondaire, détaché du grand bras du fleuve, la longe en fournissant de l'eau à ses fossés, et la sépare de la fameuse promenade du Prater. De ce côté on pouvait établir des batteries qui, en accablant la ville fortifiée, ne devaient attirer le feu que sur des habitations très-clair-semées, et sur les îles du fleuve. De plus, en opérant le passage de ce bras, on s'emparait du Prater, et en remontant un peu au nord-est (voir plus particulièrement la carte no 49) on isolait Vienne du grand pont du Thabor, qui conduit à la rive gauche. On la séparait ainsi de tout secours extérieur; on enlevait à l'archiduc Charles la possibilité d'y rentrer; on ôtait enfin à ses défenseurs le courage de s'y renfermer, car ils avaient la certitude d'y être pris jusqu'au dernier. L'archiduc Maximilien en particulier ne pouvait se résigner à y rester, étant sûr de devenir notre prisonnier sous quarante-huit heures.

Napoléon ordonna sur-le-champ à des nageurs de la division Boudet de se jeter dans le bras du Danube qu'il s'agissait de franchir, et d'aller chercher quelques nacelles à la rive gauche. Ils le firent sous la conduite d'un brave aide de camp du général Boudet, le nommé Sigaldi, qui fut des premiers à se précipiter dans le fleuve. Ils ramenèrent ces nacelles sous les coups de fusil des avant-postes ennemis, et fournirent ainsi à deux compagnies de voltigeurs le moyen de se transporter sur l'autre rive. Elles s'emparèrent du petit pavillon de Lusthaus, situé dans le Prater, et dont on pouvait se servir comme d'un poste retranché. Elles en chassèrent les grenadiers autrichiens, et s'y établirent, de façon que ce pavillon devint la tête du pont qu'on se hâta de jeter avec des bateaux recueillis dans les environs. En même temps Napoléon fit mettre en batterie sur le bord que nous occupions quinze bouches à feu, qui battaient la rive opposée, et prenaient en écharpe l'avenue par laquelle on aboutissait au pavillon de Lusthaus. Établissement de batteries incendiaires contre la ville fortifiée. On avait ainsi le moyen de secourir les deux compagnies de voltigeurs, en attendant que le pont achevé permît à des forces plus nombreuses d'aller les rejoindre. On construisit aussi, et simultanément, une batterie de vingt obusiers, à l'extrémité du faubourg de Landstrass, près du bras que l'on venait de franchir. (Voir encore la carte no 49.)

À neuf heures du soir, après une nouvelle sommation, et tandis que le travail du passage continuait, on commença sur la ville fortifiée un feu dévastateur. En quelques heures 1,800 obus furent lancés sur cette malheureuse ville. Les rues y sont étroites, les maisons hautes, la population accumulée, comme dans toutes les enceintes fortifiées où l'espace manque, et bientôt l'incendie éclata de toutes parts. Le bas peuple vociférait dans les rues, la classe aisée et paisible, partagée entre deux terreurs, celle de l'étranger et celle de la multitude, ne savait que désirer. Au même instant on apprenait à l'état-major de la place le passage commencé du petit bras du Danube. Il fallait empêcher cette tentative, dont le succès rendait tout secours impossible, et condamnait à devenir prisonniers tous ceux qui défendraient Vienne. Deux bataillons de grenadiers furent pendant la nuit dirigés sur le pavillon de Lusthaus, pour enlever ce point d'appui au pont préparé par les Français. Mais les voltigeurs de Boudet se tenaient sur leurs gardes. Établis dans ce pavillon de Lusthaus, couverts par des abatis, ils attendirent les deux bataillons, et les accueillirent par des décharges meurtrières exécutées à bout portant. En même temps l'artillerie, placée sur la rive que nous occupions, ouvrit un feu de mitraille sur le flanc de ces deux bataillons, et les mit en déroute. Ils rebroussèrent chemin vers le haut du Prater.

L'archiduc Maximilien, craignant d'être fait prisonnier, évacue Vienne et la livre aux Français. Dès ce moment le passage du bras et l'investissement de Vienne étaient assurés. L'archiduc Maximilien, effrayé par la perspective de devenir prisonnier, sortit le 12 au matin de cette capitale si maladroitement compromise. Il emmena en se retirant la meilleure partie de la garnison, et ne laissa au général O'Reilly, chargé de le remplacer, qu'un ramassis de mauvaises troupes, avec quelques gens du peuple qu'on avait eu l'imprudence d'armer. Après avoir passé le Danube il détruisit le pont du Thabor. Le général O'Reilly n'avait plus qu'une conduite à tenir, s'il ne voulait pas faire inutilement incendier la ville, c'était de capituler. Dans la matinée du 12, il demanda la suspension du feu, qui fut accordée, et il signa la reddition, qui garantissait pour les personnes et les propriétés un respect que Napoléon se piquait d'observer et dont il ne se fût point écarté, la ville n'eût-elle fait aucune condition. Il fut convenu que le lendemain 13 mai les Français entreraient dans Vienne. Ils y entrèrent effectivement au milieu de la soumission générale, et des derniers frémissements d'un peuple qu'on avait vainement agité, sans prendre les moyens véritables d'utiliser son patriotisme.

Situation de Napoléon maître de Vienne. Ainsi en trente-trois jours, Napoléon, surpris par des hostilités soudaines, avait d'un premier coup de sa redoutable épée coupé en deux la masse des armées autrichiennes à Ratisbonne, et enfoncé d'un second coup les portes de Vienne. Il était établi maintenant au sein de cette capitale, maître des principales ressources de la monarchie. Mais tout n'était pas fini, il s'en fallait, ni en Autriche ni en Allemagne, et il avait encore à déployer beaucoup de vigueur et de génie pour écraser les ennemis de tout genre qu'il avait suscités contre lui. Sans doute les archiducs ne pouvaient plus lui présenter à la tête de 140 mille hommes une bataille défensive sous Vienne, et c'était certainement un important résultat que d'avoir empêché une telle concentration de forces sur un tel point d'appui. Mais il restait une grande et décisive difficulté à vaincre, l'une des plus grandes qui se puissent rencontrer à la guerre, c'était de passer un fleuve immense devant l'ennemi, et de livrer bataille ce fleuve à dos. Nécessité de passer le Danube devant l'ennemi, résultant de l'occupation de Vienne. Cette difficulté, Napoléon n'avait pu la prévenir, et elle résultait forcément de la nature des choses. Il avait dû prendre, en effet, en quittant Ratisbonne, la route qui était la plus courte, qui tenait les archiducs isolés les uns des autres, et qui le rapprochait lui-même du prince Eugène en cas de nouveaux malheurs en Italie. Il avait dû par conséquent suivre la rive droite du Danube (voir la carte no 14) en abandonnant la rive gauche aux Autrichiens, sauf à leur ôter, pour se les assurer à lui-même, les moyens de passer d'un bord à l'autre. Maintenant parvenu à Vienne, en descendant ce fleuve, il allait avoir devant lui l'archiduc Charles, renforcé des restes du général Hiller et de l'archiduc Louis, mais affaibli par la nécessité de laisser des forces sur ses derrières, et pouvant néanmoins présenter 100 mille hommes en ligne lorsqu'on traverserait le Danube pour aller le combattre. En 1805, les Autrichiens, par suite des événements d'Ulm, n'étaient arrivés à Vienne qu'avec des débris, et ils avaient à Olmutz la grande armée russe. Il était dès lors naturel qu'ils s'éloignassent, et qu'ils allassent à quarante lieues de la capitale se réunir à l'armée russe, pour tenter à Austerlitz la fortune des armes. Mais cette fois ayant vis-à-vis de Vienne le gros de leurs forces, sans aucun secours à espérer plus loin, ils n'avaient qu'une conduite à tenir, c'était de constituer Napoléon en violation des règles de la guerre, en le réduisant à passer le Danube devant eux, et à livrer bataille ce fleuve à dos. Ce n'était plus à Austerlitz, c'était là, vis-à-vis de Vienne, sur la rive gauche du Danube, entre Essling, Aspern, Wagram, noms à jamais immortels, que devait se décider le destin de l'une des plus grandes guerres des temps modernes. On verra plus tard tout ce que fit Napoléon pour conjurer les difficultés de cette opération gigantesque, car les règles qu'il s'agissait de violer avaient été posées à des époques où l'on avait eu à franchir des fleuves de 100 ou 150 toises, avec des armées de 30 à 40 mille hommes. Cette fois il s'agissait d'un cours d'eau de 500 toises, et d'armées de 150 mille hommes chacune, passant avec 5 ou 600 bouches à feu, devant des forces pareilles qui les attendaient pour les précipiter dans un abîme. Mais le génie qui avait vaincu les Alpes, savait comment vaincre le Danube, quelque large et impétueux que fût ce fleuve. Cependant, avant de s'occuper d'une pareille opération, il avait beaucoup de soins préalables à prendre, et non moins urgents que celui d'aller sur l'autre rive du Danube achever la destruction de ses ennemis.

Soins auxquels Napoléon est obligé de se livrer avant de songer à passer le Danube. D'abord il fallait s'établir solidement à Vienne, s'y établir de manière à profiter des grandes ressources de cette capitale, de manière à n'avoir pas d'inquiétude pour ses communications, de manière surtout à rallier le prince Eugène, en empêchant l'archiduc Jean de rejoindre l'archiduc Charles. Il importait en effet que les deux armées belligérantes d'Italie étant amenées sous Vienne par le mouvement imprimé aux opérations, la jonction de l'une fût ménagée à Napoléon, sans procurer la jonction de l'autre à l'archiduc Charles. C'était là un difficile problème qui fut admirablement résolu, après des alternatives dont bientôt on verra la suite sanglante.

Distribution des forces françaises depuis Ratisbonne jusqu'à Vienne. Napoléon était entré à Vienne avec les troupes des généraux Saint-Hilaire, Demont et Oudinot, sous le maréchal Lannes, avec les quatre divisions Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, Legrand, sous le maréchal Masséna, avec la garde et la réserve de cavalerie. Obligé de faire face à l'ennemi, soit devant Vienne, au moment où il faudrait passer le Danube, soit plus haut, à Krems par exemple, si l'archiduc s'y présentait pour essayer une tentative sur nos derrières (voir la carte no 14), il disposa le corps du maréchal Davout de façon que celui-ci pût en une journée se porter tout entier ou sur Krems, ou sur Vienne. Dans ce but, il lui assigna Saint-Polten pour quartier général, une division devant être répandue de Mautern à Mölk, les deux autres concentrées à Saint-Polten même. Les 30 mille hommes du maréchal Davout pouvaient ainsi, en se réunissant sur le Danube vers Mautern ou Mölk, résister à quelque tentative de passage que ce fût, et si cette tentative était faite avec des moyens considérables, donner le temps à l'armée de revenir de Vienne sur le point menacé. Ils pouvaient également, rendus en une journée à Vienne, porter l'armée principale à 90 mille hommes au moins, force suffisante pour livrer à l'archiduc Charles une bataille décisive au delà du Danube.

Position de Vandamme à Lintz, et de Bernadotte à Passau. Cependant il était possible que le danger se présentât plus loin en arrière, c'est-à-dire à Lintz et même à Passau. Quoiqu'il fût moins probable de voir l'archiduc Charles s'y diriger, à cause de la distance, Napoléon laissa le général Vandamme à Lintz, avec 10 mille Wurtembergeois, en lui donnant la mission de rétablir le pont de cette ville, d'y créer des têtes de pont, et de faire de continuelles reconnaissances en Bohême. Il plaça en outre au point si important de Passau le maréchal Bernadotte, qui arrivait avec les Saxons. Ce maréchal, devenu prince de Ponte-Corvo, à titre de parent de l'Empereur (il avait épousé une sœur de la reine d'Espagne), était pourtant mécontent de son sort, ne se trouvait pas à la tête des Saxons placé d'une manière digne de lui, et envoyait sur ces troupes des renseignements extrêmement défavorables, même injustes, car si elles ne valaient pas des troupes françaises, et si elles éprouvaient surtout les sentiments qui travaillaient déjà le cœur des Allemands, il n'en était pas moins vrai que devant des Autrichiens elles pouvaient se tenir en bataille, et remplir leur devoir aussi bien que les Bavarois et les Wurtembergeois. Avec quelques Français pour les soutenir et leur donner l'exemple, elles devaient presque valoir ces Français eux-mêmes. Aussi pour satisfaire le prince Bernadotte, dont les plaintes l'importunaient, Napoléon fit-il deux parts de la division Dupas, et laissant les troupes allemandes des petits princes à Ratisbonne sous le général Rouyer, il dirigea sur Passau la brigade française sous le général Dupas lui-même. Le maréchal Bernadotte avait donc sur ce point 4 mille Français, 15 à 16 mille Saxons, ce qui lui composait un corps excellent de 20 mille hommes environ. Ainsi avec 6 mille Allemands à Ratisbonne, 20 mille Saxons et Français à Passau, 10 mille Wurtembergeois à Lintz, et 30 mille Français, vieux soldats, à Saint-Polten, Napoléon était gardé d'une manière infaillible sur ses derrières, en conservant les moyens de livrer bataille sur son front. (Voir la carte no 14.)