Il n'entendait pas du reste consacrer toujours autant de troupes à la garde de ses communications, et il se proposait, lorsque les Bavarois auraient soumis le Tyrol, et que les Autrichiens auraient évacué l'Italie, d'amener encore plus de forces au point décisif, c'est-à-dire sous Vienne. Grands travaux ordonnés à Passau, Lintz, Mölk, Gottweit. C'est par ce motif qu'il prescrivit à Ratisbonne, à Passau, à Lintz, à Mölk, à l'abbaye de Gottweit près Mautern, des travaux immenses, et tels qu'un très-faible corps avec beaucoup d'artillerie pût s'y défendre plusieurs jours de suite. À Ratisbonne il y avait peu à faire, puisqu'il existait un pont de pierre, et qu'il suffisait de rendre la muraille qui enveloppait la place de meilleure défense. Mais à Passau, situé au confluent du Danube et de l'Inn, il ordonna des travaux fort importants, qui devaient être le commencement de ceux qu'il voulait exiger plus tard de la Bavière, afin qu'elle eût en cet endroit une place de premier ordre contre l'Autriche. Il décida qu'on y construirait des ponts sur le Danube et sur l'Inn, avec double tête de pont sur l'un et l'autre fleuve, avec un camp retranché pour 80 mille hommes, avec des fours pour 100 mille rations par jour, avec un approvisionnement considérable de grains et de munitions, et des hôpitaux fort vastes. Ce surcroît de précautions autour de Passau avait pour objet de procurer, en cas de mouvement rétrograde, un appui solide à l'armée, derrière les deux lignes du Danube et de l'Inn, car ce capitaine, qui, dans la politique, avait l'imprudence de ne jamais supposer la mauvaise fortune, la supposait toujours à la guerre, et se précautionnait admirablement contre elle. À Lintz, autre débouché de la Bohême, il ordonna également un pont avec double tête de pont, des fours, des amas de vivres, des hôpitaux. À la belle abbaye de Mölk, qui n'était pas l'un des débouchés de la Bohême, mais qui dominait avantageusement le Danube, et contenait de vastes bâtiments, il prescrivit de construire, avec du bois et des ouvrages en terre, une petite place armée de seize bouches à feu, et que 1,200 hommes pouvaient très-bien défendre. Elle devait aussi contenir un hôpital pour plusieurs milliers de malades. Il décida l'établissement d'un semblable poste à l'abbaye de Gottweit, vis-à-vis de Krems, dans une position élevée, d'où l'on découvrait tout ce qui se passait à plusieurs lieues sur l'une et l'autre rive du Danube. Enfin à Krems même, un pont dut être établi au moyen de bateaux ramassés le long du fleuve, avec double tête de pont, de façon à pouvoir interdire le passage à l'ennemi en le conservant libre pour notre propre usage. Par ce système de savantes précautions, Napoléon avait tous les bords du Danube gardés de la meilleure manière, puisqu'ils l'étaient à la fois défensivement et offensivement, puisqu'en interdisant à l'ennemi de passer on pouvait passer soi-même, et le tenir ainsi dans de continuelles inquiétudes. De plus on avait, en cas de retraite, une suite d'échelons, sur une route jalonnée de magasins et d'hôpitaux, vers lesquels auraient été dirigés d'avance les blessés et les malades. On avait enfin une suite de ports pour les convois par eau, et un ensemble d'ouvrages sur la ligne de communication, que peu d'hommes suffisaient à défendre, ce qui permettait d'amener de sa queue à sa tête, ou de sa tête à sa queue, une rapide concentration pour les jours de grandes batailles. Voilà ce que peut la vigilance du génie pour assurer les opérations les plus difficiles et les plus délicates.
Précautions de Napoléon du côté des Alpes. Il fallait à ces précautions sur le fleuve, c'est-à-dire à gauche, ajouter quelques précautions dans les montagnes, c'est-à-dire à droite, contre l'agitation qui s'étendait depuis le Tyrol jusqu'à la Styrie. (Voir la carte no 31.) Napoléon avait d'abord chargé le maréchal Lefebvre de soumettre le Tyrol avec 24 mille Bavarois, après en avoir laissé 6 mille à Munich. Cette œuvre terminée, les Bavarois devaient se porter à Passau, et y remplacer les Saxons, qui pourraient dès lors se rendre à Vienne. Plus près de lui en Styrie, Napoléon avait déjà envoyé le général Bruyère avec un millier de chevaux sur la route d'Italie, par Lilienfeld. Il confia la mission d'observer cette route à son aide de camp Lauriston, en lui donnant, outre ces mille chevaux du général Bruyère, deux à trois mille fantassins badois, bons soldats, lesquels parlant allemand, étaient propres à persuader le pays autant qu'à l'intimider, et à le ramener au calme par la promesse de bons traitements. Le général Lauriston devait remonter jusqu'à Mariazell, et regagner Vienne par Neustadt.
Mesures pour assurer la jonction du prince Eugène avec Napoléon, et empêcher celle de l'archiduc Jean avec l'archiduc Charles. Un autre avantage de ce mouvement était d'éclairer les routes d'Italie par lesquelles il fallait s'attendre à voir bientôt paraître l'archiduc Jean. Ce prince n'étant venu se réunir à l'archiduc Charles, ni à Lintz, ni à Krems, ne pouvait le rejoindre qu'aux environs de Vienne, à travers la Carinthie, la Styrie et la Hongrie, par Klagenfurth, Grätz et Œdenbourg. (Voir la carte no 31.) Napoléon avait deux choses à faire à son égard: la première, de l'empêcher de tomber à l'improviste sur Vienne, en débouchant brusquement par la route de Léoben et Neustadt (voir la carte no 32); la seconde, de le contraindre à décrire le plus grand détour possible pour se réunir à l'archiduc Charles, de l'obliger, par exemple, à passer par Güns, Raab et Komorn, plutôt que par Œdenbourg et Presbourg, car plus le cercle qu'il parcourrait serait grand, plus Napoléon aurait de chances de rallier à lui son armée d'Italie, et d'empêcher l'archiduc Charles de rallier la sienne, le jour de la bataille décisive. C'est en étendant habilement ses postes autour de lui, au moyen de sa nombreuse cavalerie, que Napoléon atteignit ce double but.
Distribution de la cavalerie en réseau autour de la Hongrie pour empêcher la jonction des archiducs. Ainsi tandis que le général Lauriston devait venir par Mariazell s'établir à Neustadt, route directe d'Italie, le général Montbrun, enlevé au maréchal Davout qui n'en avait plus besoin, fut placé en reconnaissance avec deux brigades de cavalerie légère à Bruck, plusieurs marches au delà de Neustadt, sur la même route. (Voir la carte no 32.) Le général Colbert, avec des troupes de la même arme, fut cantonné de Neustadt à Œdenbourg, le général Marulaz le long du Danube jusqu'à Presbourg et au-dessous, les uns et les autres ayant ordre d'être toujours en reconnaissance autour du lac de Neusiedel, pour s'éclairer du côté de la Hongrie. Derrière eux la grosse cavalerie fut cantonnée depuis Haimbourg jusqu'à Baaden, avec ordre de les soutenir au besoin. Grâce à ce réseau si bien tendu, rien ne pouvait paraître sans qu'on en fût immédiatement averti, et en même temps l'archiduc Jean était forcé de décrire un très-grand cercle, et de joindre le Danube plutôt à Komorn qu'à Presbourg, ce qui diminuait ses chances de coopérer à la grande bataille préparée sous les murs de Vienne.
Suite des événements en Italie et en Pologne. Pendant que Napoléon, impatient de la livrer, disposait tout pour en assurer le succès, les armées qui, en Italie et en Pologne, devaient de près ou de loin concourir à ses combinaisons, étaient, comme lui, occupées à marcher et à combattre. Les Autrichiens arrivés si fièrement, quoique si lentement, jusqu'à l'Adige, s'étaient arrêtés devant cette limite, n'osant pas l'attaquer, d'abord à cause de sa force naturelle, puis à cause de l'armée d'Italie qui s'était réorganisée et renforcée, et enfin à cause de l'incertitude qui régnait à cette époque sur les événements d'Allemagne. Il était tout simple qu'avant d'essayer au delà de l'Adige une opération extrêmement hasardeuse, l'archiduc Jean voulût savoir si son frère le généralissime avait été heureux ou malheureux sur le Danube. Situation de l'armée d'Italie après sa retraite et sa réorganisation sur l'Adige. Le prince Eugène, inspiré par le général Macdonald, avait profité de ce retard pour reprendre haleine, et pour familiariser avec la vue de l'ennemi, non pas ses soldats, qui n'en avaient pas besoin, mais lui-même et ses lieutenants, intimidés par la défaite de Sacile. Il s'était appliqué, dans ce but, à faire sur le haut Adige de fréquentes reconnaissances, qui avaient souvent tourné en véritables combats. Ce prince commençait effectivement à se remettre, lorsque le 1er mai, dans une de ces reconnaissances, le général Macdonald aperçut à l'horizon une immense quantité de charrois paraissant rétrograder vers le Frioul. À cette date on ne savait rien encore au quartier général du prince Eugène des événements de Ratisbonne, et on était inquiet pour l'Allemagne autant que pour l'Italie. Mais le général Macdonald ne pouvant attribuer un pareil mouvement qu'à des défaites que les Autrichiens auraient essuyées en Bavière, poussa son cheval au galop vers le prince Eugène, et lui prenant la main: Victoire en Allemagne, lui dit-il, c'est le moment de marcher en avant!—Le prince, charmé, lui serra la main à son tour. Tous deux coururent aux avant-postes, reconnurent de leurs yeux, et apprirent bientôt par tous les rapports que les Autrichiens battaient en retraite. Ainsi se faisait sentir à distance la puissante impulsion de Napoléon. Sa marche victorieuse en Bavière obligeait l'archiduc Jean à rebrousser chemin, et à retourner en Frioul. Retraite précipitée de l'archiduc Jean à la nouvelle des événements de Ratisbonne. Le prince autrichien aurait bien voulu traverser les Alpes, pour porter secours à ses frères, en se rendant sur le Danube, mais[23] il n'osa point tenter une telle hardiesse, car s'il pouvait à la vérité tomber dans le flanc de Napoléon, ce qui eût été un grand avantage dans le cas où tous les archiducs auraient convergé vers le même point, il s'exposait aussi à tomber seul dans ses mains, et à y être étouffé. Dans cette situation, l'archiduc Jean se hâta de rétrograder, avec la pensée tout au plus de paraître à temps sous les murs de Vienne, et plus probablement avec celle de rejoindre son frère au-dessous de cette capitale, par la Styrie et la Hongrie. Quoi qu'il en soit, l'armée autrichienne battit en retraite à partir du 1er mai, et le prince Eugène, qui n'avait pas autre chose à faire qu'à la suivre, se mit aussitôt à ses trousses, pour lui causer le plus de mal possible. Mais à l'instant même le moral des Autrichiens allait perdre tout ce qu'allait gagner celui des Français. Les Autrichiens n'ayant désormais d'autre but en définitive que d'évacuer le pays, devaient le disputer avec peu d'énergie, et les Français, voulant se venger de leurs échecs, devaient au contraire attaquer avec plus de hardiesse et de vivacité. Dès les premières marches, en effet, on vit ceux-ci se battre mieux que ceux-là, et chaque soir de nombreux prisonniers, des bagages considérables étaient amenés dans les lignes des Français, tandis qu'on n'en amenait aucun dans celles des Autrichiens.
Poursuite des Autrichiens par l'armée d'Italie. Le prince Eugène, conservant l'organisation que nous avons déjà décrite, en trois corps et une réserve, marcha, Macdonald à droite dans la plaine, Grenier au centre sur la grande route du Frioul, Baraguey-d'Hilliers à gauche le long des montagnes, la réserve en arrière, le tout formant environ 60 mille hommes. Les dragons de Grouchy et de Pully galopaient en tête, pour prendre les détachements ou les convois mal gardés. Les routes étaient encore mauvaises, les ponts détruits, et la marche moins rapide qu'on ne l'aurait désiré.
On s'avança sur le revers méridional des Alpes (voir la carte no 31), de l'Adige à la Brenta, de la Brenta à la Piave, comme Napoléon sur le revers septentrional, de l'Isar à l'Inn, de l'Inn à la Traun, et à peu près dans le même temps. Le prince Eugène passe la Piave de vive force. Le 7 mai au soir, on était au bord de la Piave, dont l'ennemi avait coupé tous les ponts. On résolut de la traverser à gué, et de se précipiter sur les Autrichiens, qui semblaient faire une halte, apparemment pour donner à leurs bagages le temps de défiler. Le lendemain, les dragons de Grouchy et de Pully passèrent avec une avant-garde d'infanterie, et fondirent sur les Autrichiens. Ceux-ci furent d'abord repoussés, mais, comme ils avaient leurs bagages à défendre, ils résolurent de résister, et se reportèrent en masse sur l'avant-garde du prince Eugène, qui, se trouvant de sa personne aux avant-postes, vit bientôt avec effroi sa cavalerie et son infanterie refoulées en désordre sur la Piave. L'armée n'avait pas encore franchi la rivière, et celles de nos troupes qui avaient passé les premières pouvaient essuyer un grave échec. Heureusement la droite, sous le général Macdonald, arrivait en toute hâte. Celui-ci la fit entrer hardiment dans le fleuve, et prendre position au delà. Puis vint le général Grenier, et on marcha tous ensemble sur les Autrichiens, qui furent promptement culbutés, et laissèrent dans nos mains beaucoup de canons, de bagages, 2,500 morts ou blessés, plus un nombre à peu près égal de prisonniers. On en avait déjà ramassé 2 mille de l'Adige à la Piave. C'était donc près de 7 mille soldats enlevés en quelques jours à l'archiduc Jean.
Les Autrichiens repassent les Alpes Carniques et Juliennes. Le 9 mai on entra dans Conegliano; le 10 on arriva devant le Tagliamento, qu'on franchit au gué de Valvassone. La cavalerie fut envoyée à droite vers Udine pour débloquer Palma-Nova; le gros de l'armée marcha à gauche, en remontant le Tagliamento vers San-Daniele et Osopo. Les Autrichiens, parvenus aux gorges des Alpes Carniques par lesquelles ils avaient débouché, furent contraints de disputer encore le terrain pour sauver leurs bagages, et firent une nouvelle perte de 1,500 hommes tués, blessés ou prisonniers. Les 11 et 12 mai, au moment où Napoléon occupait Vienne, il ne restait plus d'ennemis en Italie. L'archiduc Jean, qui avait pénétré dans cette contrée avec environ 48 mille hommes, en sortait avec 30 mille tout au plus. La confiance qu'il avait éprouvée en débutant l'avait abandonné, pour passer tout entière au cœur de son jeune adversaire.
Distribution que l'archiduc Jean fait de ses forces en quittant l'Italie. Le prince autrichien, rejeté au delà des Alpes, fit une nouvelle répartition de ses forces. Il détacha de Villach sur Laybach, par la routé transversale qui va de la Carinthie à la Carniole, le ban de Croatie, Ignace Giulay, avec quelques bataillons de ligne, dix-huit escadrons, plusieurs batteries, en lui donnant mission de lever l'insurrection croate, d'appuyer ensuite le général Stoïchevich, qui était opposé au général Marmont, et de couvrir ainsi Laybach contre les armées françaises d'Italie et de Dalmatie. Ce détachement fait, l'archiduc Jean ne conservait qu'environ 20 mille hommes. Sa résolution était ou de se porter par Villach sur Lilienfeld et Saint-Polten, afin de coopérer à la jonction tant projetée des archiducs, ou, s'il n'en était plus temps, de rallier à lui les généraux Chasteler et Jellachich par Léoben, de se diriger avec eux de Léoben sur Grätz, pour se réunir en Hongrie à la grande armée autrichienne, et concourir à la défense de la monarchie, suivant des vues qu'il devait concerter avec le généralissime. Mais il était vivement poursuivi par le prince Eugène victorieux, et il allait rencontrer le réseau de cavalerie tendu par Napoléon de Bruck à Presbourg.
Le prince Eugène, imitant l'archiduc Jean, se divise en deux masses, l'une marchant par Laybach, l'autre par Klagenfurth. La marche de l'archiduc Jean commandait en quelque sorte celle du prince Eugène. Celui-ci était obligé de veiller à la fois sur les mouvements de l'archiduc Jean et sur ceux du ban de Croatie, pour que le premier se joignît le plus tard possible et avec le moins de forces à l'archiduc Charles, pour que le second n'empêchât pas la jonction du général Marmont avec l'armée française d'Italie. Il était difficile de pourvoir aux diverses exigences de cette situation, si on continuait de marcher en une seule masse, car, quelque vite et bien qu'on manœuvrât, il se pouvait que, si l'on se dirigeait immédiatement sur Vienne pour renforcer Napoléon, l'archiduc Jean et Giulay réunis accablassent le général Marmont, et que si, au contraire, on faisait un détour vers Laybach pour appuyer le général Marmont, l'archiduc Jean, libre de courir sur Presbourg, vînt jeter dans la balance le poids décisif de l'armée autrichienne d'Italie. Dans ce doute, le prince Eugène prit un parti moyen qui convenait assez aux circonstances. Il donna au général Macdonald 15 ou 16 mille hommes de troupes excellentes, qui devaient suivre la route de Laybach, débloquer Palma-Nova, occuper Trieste, rallier le général Marmont, former avec celui-ci 26 à 27 mille hommes, et avec cette force très-respectable rejoindre par Grätz l'armée d'Italie sur la route de Vienne. Quant à lui, il s'en réserva 30 à 32 mille, et prit la route qui devait le conduire le plus directement vers Napoléon. Ce plan offrait néanmoins des inconvénients, car l'archiduc Jean, s'il eût été un vrai général, aurait pu, en manœuvrant entre ces divers corps, les battre les uns après les autres. Mais ce prince spirituel concevait à la guerre une foule d'idées, et n'en suivait aucune résolûment. De plus, il avait des troupes démoralisées, et peu capables de ces mouvements rapides, qui supposent de la part des soldats autant de confiance dans le général, que de dévouement à ses desseins. Le plan du prince Eugène ne présentait donc pas les inconvénients qu'il aurait pu avoir en face d'un autre adversaire. Ces deux portions de l'armée d'Italie se séparèrent le 14 mai, pour ne plus se revoir que dans les plaines de Wagram.