Marche du général Marmont pour rejoindre l'armée d'Italie. Dans ce moment, le général Marmont, avec 10 ou 11 mille hommes de vieilles troupes, envoyées en Illyrie après Austerlitz, traversait les pays montueux de la Croatie, pour se rendre par la Carniole dans la Styrie, et rejoindre la grande armée d'Allemagne. Il conduisait entre ses colonnes un convoi de vivres porté sur des chevaux du pays, qui devaient se charger de ses malades et de ses blessés, quand ils se seraient déchargés des grains consommés par l'armée. Après avoir dispersé les bandes du général Stoïchevich, il s'avançait prudemment à travers une sorte d'obscurité, ne sachant quelle rencontre il allait faire entre les armées françaises et autrichiennes, qui pouvaient les unes et les autres s'offrir à lui à l'improviste, en amies ou ennemies, et en nombre bien supérieur. Il se comportait dans cette marche difficile avec sagesse et fermeté, cherchant à avoir des nouvelles du général Macdonald, qui de son côté cherchait à avoir des siennes, sans qu'ils parvinssent ni l'un ni l'autre à s'en procurer.
Événements dans le Tyrol. Ces événements survenus en Italie en avaient amené de semblables dans le Tyrol. Le général Chasteler, attiré du Tyrol italien dans le Tyrol allemand par le danger des Autrichiens sur le Danube, avait couru à Inspruck, et d'Inspruck à Kufstein. Il avait poussé quelques avant-postes sur la route de Salzbourg par Lofen et Reichenthal. Un autre corps autrichien, celui du général Jellachich, qu'on a vu au début de la campagne marcher latéralement au corps de Hiller, avait suivi, en se retirant comme en avançant, la route qui longe le pied des montagnes. Il s'était replié sur Salzbourg, de Salzbourg sur Léoben, après avoir défendu contre la division de Wrède les postes de Luegpass et d'Optenau. Les troupes réunies de Jellachich et de Chasteler s'élevaient de 16 à 17 mille hommes sans les Tyroliens, et, bien commandées, résolues à s'enfermer dans les montagnes, elles auraient pu créer sur notre droite et sur nos derrières une fâcheuse diversion. Mais elles avaient reçu pour instruction de se joindre aux masses agissantes; elles étaient divisées en plusieurs corps indépendants les uns des autres, s'entendaient mal avec les Tyroliens, et ne pouvaient pas dès lors se rendre fort redoutables. Le maréchal Lefebvre, après avoir refoulé dans la vallée de l'Ens supérieur (voir la carte no 31) le corps de Jellachich, en lui opposant la division de Wrède, ramena cette division à lui, revint sur le fort de Kufstein qui était bien défendu par une garnison bavaroise, le débloqua, et, faisant remonter de Rosenheim sur Kufstein la division Deroy, s'enfonça avec ces deux divisions dans le Tyrol allemand, qu'il avait mission de soumettre. Ce vieil officier, peu capable de conduire une grande opération, était excellent pour livrer avec vigueur et intelligence une suite de petits combats. Il repoussa partout les avant-postes autrichiens, et enfin, le 13 mai, rencontra le général Chasteler dans la position de Worgel. Celui-ci s'était retranché sur des hauteurs, ayant derrière des ouvrages les troupes autrichiennes, et au loin sur ses ailes les Tyroliens insurgés, qui tiraillaient avec une grande justesse, et roulaient d'énormes rochers. Le vieux Lefebvre, après avoir essayé vers ses deux ailes d'un combat de tirailleurs désavantageux pour ses troupes, aborda de front l'ennemi, enleva sous un feu terrible les positions de Chasteler, prit environ trois mille hommes, dispersa la nuée des insurgés, et mit les Autrichiens dans une déroute complète. Puis brûlant quelques villages tyroliens sur son passage, il se porta sous Inspruck, qu'on offrit de lui livrer moyennant certaines conditions. Il parvint à y entrer sans rien accorder, grâce au désaccord des Tyroliens, qui voulaient, les uns se rendre, les autres résister à outrance. Maître d'Inspruck, il pouvait se croire assuré de la soumission du Tyrol. Mais l'aubergiste Hofer et le major Teimer se retirèrent vers les cimes inaccessibles qui séparent le Tyrol allemand du Tyrol italien, prêts à en descendre de nouveau si l'occasion redevenait favorable. Le général Chasteler avec sa troupe fort réduite, le général Jellachich avec la sienne, fort réduite aussi, se mirent en marche pour se retirer furtivement vers la Hongrie, en coupant transversalement la route qui mène du Frioul à Vienne, exposés à rencontrer dans ce périlleux trajet ou la tête ou la queue de l'armée du prince Eugène.
Ainsi, après un premier revers en Italie et une vive commotion en Tyrol, tout réussissait au gré du conquérant, dont la fortune, un moment ébranlée, se relevait par la puissance de son génie. La situation ne s'était pas moins améliorée en Pologne. Événements en Pologne. Le prince Joseph Poniatowski venait de tenir dans ces contrées une conduite aussi habile qu'heureuse. Ayant livré avec Varsovie la rive gauche de la Vistule aux Autrichiens, il s'était promis de leur faire expier cet avantage dès qu'ils voudraient passer sur la rive droite, dont il s'était réservé la possession. Quelques corps autrichiens ayant en effet voulu franchir la Vistule, il les avait surpris et détruits. Puis, tandis que l'archiduc Ferdinand, pressé de recueillir des triomphes faciles, continuait à descendre la gauche de la Vistule, de Varsovie à Thorn, et sommait inutilement cette dernière place, le prince Poniatowski remontait la droite du fleuve, se portait sur Cracovie pour conquérir cette vieille métropole de la nationalité polonaise, et venait lever en Gallicie l'étendard de l'insurrection. Là aussi les cœurs battaient secrètement pour l'indépendance de la Pologne, et une vive émotion avait éclaté à l'aspect du héros polonais. Si les Russes, plus zélés ou plus expéditifs, avaient secondé le brave Poniatowski, en traversant la Vistule à Sandomir ou à Cracovie, ils auraient coupé la retraite à l'archiduc Ferdinand, et celui-ci n'eût jamais repassé la frontière qu'il avait si témérairement franchie.
Satisfait de la marche des choses, Napoléon songe à passer le Danube pour terminer la guerre par une bataille décisive. Tels étaient en Italie, en Autriche, en Pologne, les événements jusqu'au 15 ou 18 mai. L'occupation de Vienne, à la suite des foudroyantes opérations de Ratisbonne, avait rendu à la fortune de Napoléon tout son ascendant. L'Allemagne, quoique en secret frémissante, se contenait mieux qu'au début de la guerre: le major Schill, obligé d'abandonner le haut Elbe et de se réfugier vers le littoral de la Baltique, trouvait partout des cœurs amis, mais nulle part des bras prêts à le seconder: la Prusse, intimidée par les nouvelles du Danube, d'abord niées, puis admises, faisait courir après le major Schill, et adressait au cabinet français des protestations d'amitié et de dévouement. Napoléon ayant bien assuré son établissement à Vienne, habilement jalonné sa route par la présence des Allemands des petits princes à Ratisbonne, des Saxons à Passau, des Wurtembergeois à Lintz, du corps de Davout à Saint-Polten, voulait en finir en passant le Danube pour se jeter sur l'archiduc Charles, qui était venu se placer en face de lui avec sa principale armée. Pouvant s'adjoindre le maréchal Davout, et se procurer ainsi 90 mille combattants, il avait le moyen de terminer la guerre, sans attendre ni le prince Eugène, ni le général Macdonald, ni le général Marmont. L'archiduc Charles renforcé de quelques bataillons recueillis à travers la Bohême, des restes du général Hiller et de l'archiduc Louis, ne pouvait pas lui opposer plus de 100 mille hommes. Il n'y avait pas là de quoi l'intimider. Franchir le Danube devant cette armée était donc toujours la difficulté à vaincre pour terminer la guerre.
Mais comment franchir un tel fleuve, en pareille saison, avec de si grandes masses, et contre d'autres masses non moins considérables? C'est sur quoi Napoléon méditait sans cesse. D'abord fallait-il passer sous Vienne? Raisons de passer le Danube à Vienne même, ni au-dessus, ni au-dessous de cette capitale. Cette première question était résolue dans son esprit. (Voir la carte no 32.) Revenir en arrière, à Krems par exemple, pour dérober à l'ennemi l'opération du passage, était impossible, car Vienne, frémissante et dévouée à la maison impériale, eût appelé à l'instant l'archiduc Charles, à moins d'être contenue par une force qui aurait manqué le jour de la bataille décisive. Napoléon eût donc couru la chance de perdre à la fois la capitale, les ressources qu'elle contenait, ses moyens de communication avec le prince Eugène, et l'ascendant moral des armes. Descendre plus bas était moins praticable encore, car au danger de s'absenter de Vienne s'en serait joint un plus grave, celui d'allonger sa ligne d'opération, de se créer par conséquent un point de plus à garder, et de se priver de 25 à 30 mille hommes, indispensables pour livrer bataille. Vienne était donc le point forcé du passage. Les deux adversaires y étaient attachés, Napoléon par les raisons que nous venons de dire, l'archiduc Charles par la présence de Napoléon.
Mais on pouvait passer une lieue au-dessus, ou une lieue au-dessous, sans manquer aux graves considérations qui précèdent. Les officiers du génie avaient reconnu le Danube depuis Klosterneubourg, point où ce fleuve sort des montagnes pour s'épancher dans la magnifique plaine de Vienne, jusqu'aux environs de Presbourg. (Voir les cartes nos 32 et 48.) Ils avaient constaté une grande diversité dans les difficultés du passage. Devant Vienne et un peu au-dessous le Danube s'étendait, se divisait en une multitude de bras, devenait dès lors plus large, mais moins rapide et moins profond. Plus bas qu'Ebersdorf, en approchant de Presbourg, il s'encaissait de nouveau, devenait moins large, moins coupé, mais plus profond et plus rapide, et bordé de rives escarpées, ce qui était un sérieux inconvénient pour l'établissement des ponts.
Raisons qui décident Napoléon pour le passage à travers l'île de Lobau. Napoléon choisit pour son opération la partie du Danube la plus voisine de Vienne, aimant mieux rencontrer le fleuve large que rapide et profond, et surtout le rencontrer partagé en plusieurs bras et semé d'îles, car il trouvait ainsi la difficulté amoindrie, comme il arrive d'un fardeau qu'on rend maniable en le divisant. Napoléon songea particulièrement à se servir des îles qui forment la séparation des bras, pour s'aider à passer. Si, par exemple, il s'en présentait une assez considérable pour contenir une nombreuse armée, dans laquelle on pourrait descendre en sûreté à l'abri des regards et des boulets des Autrichiens, et après laquelle il n'y aurait plus qu'un faible bras à traverser pour déboucher devant l'ennemi, la difficulté du passage devait en être fort diminuée. Fallût-il pour y aborder franchir la plus forte masse des eaux du Danube, ce qui était inévitable, si on voulait n'avoir plus qu'un faible bras à passer devant l'ennemi, il valait la peine de le tenter, puisque la partie la plus périlleuse de l'opération s'exécuterait sous la protection de cette île, de ses bois et de sa profondeur. Il y en avait deux dans ces conditions, celle de Schwarze-Laken, vis-à-vis de Nussdorf, au-dessus de Vienne, et celle de Lobau, à deux lieues au-dessous, vis-à-vis d'Enzersdorf. (Voir la carte no 48.) Napoléon jeta les yeux sur l'une et l'autre, et voulut doubler ses chances, en essayant de se servir de toutes les deux. Mais la tentative faite sur la première, plutôt à titre de démonstration que d'entreprise sérieuse, échoua, parce qu'elle fut exécutée avec trop peu de moyens et trop peu de vigilance. Le général Saint-Hilaire y envoya 500 hommes et un chef de bataillon, sans avoir pris garde à une jetée qui liait cette île de Schwarze-Laken avec la rive gauche qu'occupaient les Autrichiens. Nos 500 hommes, transportés à l'aide de barques, et se croyant couverts par le petit bras qui restait à traverser, tinrent bon contre la fusillade et la canonnade, mais furent bientôt assaillis inopinément par plusieurs bataillons qui avaient passé sur la petite jetée. Après une résistance héroïque, ne pouvant repasser le grand bras, ils furent tués ou pris. Il y avait à cet échec une compensation, c'était d'attirer l'attention de l'ennemi sur le point de Nussdorf, et de l'éloigner de l'île de Lobau, par laquelle Napoléon était résolu de faire sa principale tentative de passage.
Description de l'île de Lobau. L'île de Lobau dont il s'agit, île à jamais célèbre par les événements prodigieux dont elle devint le théâtre, était on ne peut pas plus heureusement conformée pour les projets de Napoléon. (Voir les cartes nos 48 et 49.) Elle était en partie boisée, et présentait dans sa longueur un rideau continu de beaux arbres entre l'ennemi et nous. Elle était fort vaste, car elle avait une lieue de longueur et une lieue et demie de largeur, d'où il résultait que, même en se trouvant dans le milieu, on était garanti des boulets autrichiens. Une fois arrivé dans l'île de Lobau, on n'avait plus à franchir qu'un bras de 60 toises, difficulté grande encore, qui ne dépassait pas toutefois les proportions ordinaires. Mais il fallait se transporter dans cette île avec une nombreuse armée, et pour cela traverser le grand Danube, composé de deux bras immenses, l'un de 240 toises, l'autre de 120, séparés par un banc de sable. Un pont à jeter sur une telle masse d'eau courante était une opération des plus difficiles; mais comme on devait l'entreprendre à l'improviste, avant que les Autrichiens pussent s'en apercevoir, en faisant avec des barques une brusque invasion dans l'île de Lobau, l'établissement de ce pont devenait praticable, puisqu'il ne devait pas avoir lieu devant l'ennemi. Il ne s'agissait de construire devant l'ennemi que le dernier pont, sur le bras de 60 toises, qui séparait la Lobau de la rive gauche. L'opération ainsi divisée avait chance de réussir. Il restait une seule difficulté vraiment grave, celle de la réunion des matériaux. Il fallait en effet soixante-dix à quatre-vingts bateaux de forte dimension, plusieurs milliers de madriers, et surtout de puissantes amarres, pour retenir le pont contre un courant extrêmement rapide. Or les Autrichiens auxquels il était facile de prévoir que le passage du Danube serait l'opération importante de la guerre, n'avaient en quittant Vienne montré de la prévoyance que relativement à cet objet. Ils avaient brûlé ou coulé à fond la plupart des gros bateaux, et fait descendre sur Presbourg ceux qu'ils n'avaient pas détruits. Les bois abondaient, mais les gros cordages étaient rares. En un mot, on manquait presque absolument des moyens de s'amarrer. Les ponts qui existaient auparavant devant Vienne, étaient des ponts de pilotis, et n'avaient par conséquent jamais exigé d'amarres, comme les ponts de bateaux. Il eût fallu ou planter des pilotis pour y attacher les bateaux, ce qui aurait été long, et ce que l'ennemi aurait aperçu, ou se procurer de fortes ancres. Or sur cette partie du Danube les fortes ancres n'étaient pas à l'usage de la navigation, et on ne pouvait en obtenir que très-difficilement. Ce n'était qu'à Presbourg ou Komorn qu'on en aurait trouvé un nombre suffisant. Néanmoins Napoléon s'efforça de suppléer par divers moyens au matériel qui lui manquait, et fut fort aidé dans ses efforts par les généraux Bertrand et Pernetti, l'un du génie, l'autre de l'artillerie.
Efforts de Napoléon pour suppléer aux moyens de passage qui lui manquent. Quant aux bateaux, on en découvrit quelques-uns dans Vienne, car ceux qui descendaient le Danube en convois étaient en général d'un échantillon qui ne convenait pas, ou bien avaient été retenus pour les ponts de Passau, de Lintz et de Krems. On en retira un certain nombre de dessous l'eau, qu'on eut soin de relever et de réparer. On s'en procura de cette manière environ quatre-vingt-dix, les uns destinés à porter le pont, les autres à conduire les matériaux jusqu'au lieu où ils devaient être employés. À force de recherches dans cette grande ville, on découvrit des cordages, car la navigation d'un fleuve comme le Danube devait toujours en exiger un approvisionnement assez considérable. On se procura des madriers par le sciage des bois, dont la contrée abondait. Enfin quant aux ancres on aurait pu en faire fabriquer dans les forges de Styrie, non loin de Vienne; mais cette fabrication eût entraîné une assez grande perte de temps, et Napoléon croyant avoir sous la main les forces nécessaires pour battre l'archiduc Charles, voulait en finir aussi vite que la prudence le permettrait. Raisons qui décident Napoléon à précipiter le passage du Danube. En conséquence il imagina de suppléer aux ancres en jetant dans le fleuve des poids très-lourds, comme des canons de gros calibre trouvés dans l'Arsenal de Vienne, ou bien des caisses remplies de boulets. Si le fleuve ne venait pas à croître subitement, ainsi qu'il arrive quand les chaleurs sont précoces, ce moyen pouvait suffire. On s'y fia, et on disposa à l'avance les poids qui devaient remplacer les ancres, pour n'avoir plus au dernier moment que la peine de les jeter dans le fleuve.
Concentration des forces françaises sur Vienne. Tout étant prêt vers les 16 et 17 mai à Vienne, on fit descendre les matériaux à la hauteur de l'île de Lobau vis-à-vis d'Ébersdorf. (Voir les cartes nos 48 et 49.) En même temps les ordres de concentration furent donnés aux troupes qui allaient combattre au delà du Danube. Toute la cavalerie, sauf une division de chasseurs laissée en observation sur la frontière de Hongrie, fut ramenée de Presbourg et d'Œdenbourg sur Vienne. Dans le nombre des régiments rappelés se trouvaient les quatorze régiments de cuirassiers. Le maréchal Davout, qui devait d'abord venir avec son corps tout entier sur Vienne, reçut ordre d'y conduire deux divisions seulement, celles de Friant et Gudin, et de répartir la division Morand entre Mölk, Mautern et Saint-Polten, pour s'opposer aux tentatives du corps de Kollowrath, que l'archiduc Charles avait placé à Lintz. Avec les corps de Lannes et de Masséna, avec la garde, la réserve de cavalerie, et les deux tiers du corps du maréchal Davout, Napoléon pouvait mettre environ 80 mille hommes en ligne contre les Autrichiens, et c'était assez, car l'archiduc Charles était hors d'état d'en réunir plus de 90 mille.