Commencement du passage le 18 mai au matin. Le matériel de passage et les troupes destinées à combattre furent amenés du 18 au 19 mai vers la petite ville d'Ébersdorf. Le corps de Masséna avait été acheminé le premier sur ce point, et notamment la meilleure de ses divisions, celle de Molitor. Dès le 18 l'opération commença sous les yeux de Napoléon, qui avait quitté Schœnbrunn pour établir son quartier général à Ébersdorf. La division Molitor fut placée dans des barques, et transportée successivement à travers les deux grands bras du Danube dans l'île de Lobau. (Voir la carte no 49.) Quelques avant-postes autrichiens en occupaient la partie qui fait face à Ébersdorf. Le général Molitor les refoula, et ne dépassa point le milieu de l'île, afin de ne pas donner à l'ennemi l'idée d'une entreprise sérieuse. Il se contenta de disposer ses troupes derrière un petit canal, large à peine de douze à quinze toises, facile à passer à gué, et qui ne coule à travers l'île de Lobau que dans le cas de très-hautes eaux. Pendant qu'il opérait ainsi, le général d'artillerie Pernetti travaillait à l'établissement du grand pont. On y employa près de soixante-dix bateaux de fort échantillon, pour franchir les deux grands bras, qui, sur ce point, forment la presque totalité du fleuve. Construction du grand pont sur le bras principal du Danube. Il fallut s'y prendre à plusieurs fois pour amarrer les bateaux que le courant entraînait sans cesse. Malheureusement ce courant devenait à chaque instant plus rapide, par suite d'une crue dont les progrès étaient menaçants. Enfin à force de plonger, à défaut d'ancres, d'énormes poids dans le fleuve, on finit par fixer les bateaux, et on put établir avec des madriers le tablier du pont. Toute la journée du 19 et la moitié de celle du 20 furent employées à terminer ce vaste ouvrage. Ceci fait, le passage dans l'île de Lobau était assuré, à moins d'accidents extraordinaires. On se hâta de jeter un pont de chevalets sur le petit canal de douze ou quinze toises qui traverse par le milieu la grande île de Lobau, et qui, bien qu'il fût habituellement à sec, se remplissait déjà sous l'influence de la crue des eaux. La division Boudet, l'une des quatre de Masséna, passa sur-le-champ et alla rejoindre celle de Molitor. Puis vinrent la division de cavalerie légère de Lasalle, et plusieurs trains d'artillerie. C'était assez pour balayer l'île de Lobau, ce que le général Molitor exécuta promptement. Il ramassa quelques prisonniers. Établissement du second pont sur le petit bras du Danube. On traversa l'île dans toute sa largeur, et on arriva au dernier bras, qui avait 60 toises, à peu près comme la Seine sous Paris en temps ordinaire. Ce n'était plus dès lors qu'une opération praticable, même en face de l'ennemi, si toutefois il ne se jetait pas en masse sur les troupes qui l'exécuteraient. Mais évidemment l'archiduc Charles n'était pas encore prévenu, et jusqu'ici on n'avait affaire qu'à une avant-garde. Le général Molitor avait trouvé un point des plus favorables au passage, et le signala à l'Empereur, qui en approuva complétement le choix: c'était un rentrant que formait vers nous le bras à traverser (voir la carte no 49), de manière qu'en plaçant de l'artillerie à droite et à gauche, on pouvait couvrir de tant de mitraille le terrain sur lequel on devait descendre, que l'ennemi serait dans l'impossibilité d'y rester. C'est ce qui fut fait sur-le-champ, et ce qui d'ailleurs n'était pas même nécessaire, car il n'y avait sur le rentrant, dont on allait se servir pour déboucher, que quelques tirailleurs. Le lieutenant-colonel Aubry, appartenant à l'artillerie, fut chargé d'entreprendre dans cette après-midi du 20 l'établissement du dernier pont. Pour celui-ci on avait réservé l'équipage de pontons pris à Landshut, et transporté sur des haquets. Un aide de camp du maréchal Masséna, M. de Sainte-Croix, un aide de camp du maréchal Bessières, M. Baudus, se jetèrent dans des barques avec deux cents voltigeurs, refoulèrent les tirailleurs autrichiens, et attachèrent le câble sur lequel le pont devait s'appuyer. Quinze pontons suffirent, la largeur de l'eau n'étant sur ce point que de 54 toises, et en trois heures la communication fut établie. Immédiatement après le général Lasalle passa sur la rive gauche avec quatre régiments de cavalerie, et il fut suivi par les voltigeurs des divisions Molitor et Boudet. Le pont franchi, on trouvait un petit bois qui s'étendait de gauche à droite, et venait aboutir aux deux côtés du rentrant formé par le fleuve. Description du champ de bataille d'Essling. On fouilla ce bois, et on en chassa quelques détachements autrichiens qui l'occupaient. Au delà du bois le terrain s'élargissait, et on rencontrait à gauche le village d'Aspern, à droite celui d'Essling, lieux immortels dans l'histoire des hommes, qui rappellent sans doute pour l'humanité des souvenirs lugubres, mais qui rappellent aussi pour les deux nations française et autrichienne des souvenirs à jamais glorieux. Une sorte de fossé peu profond, rempli d'eau seulement quand le fleuve déborde, s'étendait de l'un à l'autre de ces deux villages. La cavalerie pouvait le traverser, car c'était plutôt une dépression du terrain qu'un fossé véritable. Le général Lasalle le franchit au galop avec sa cavalerie, dispersa les avant-postes ennemis, et balaya cette plaine dite le Marchfeld, qui, par une pente douce de deux à trois lieues, s'élève insensiblement jusqu'à des hauteurs portant d'autres noms immortels, ceux de Neusiedel et de Wagram.
Passage de notre avant-garde dans l'après-midi du 20 mai. Par cette journée de printemps, chaude et pure, mais tirant sur sa fin, on ne pouvait apercevoir dans l'obscurité qu'une forte avant-garde de cavalerie. Cette avant-garde fit mine de se jeter sur le général Lasalle, qui se retira, repassa l'espèce de fossé que nous venons de décrire, et évita ainsi un engagement inutile. Quelques centaines de nos voltigeurs embusqués dans le pli du terrain reçurent la cavalerie autrichienne par un feu à bout portant, couvrirent le sol de ses blessés, et l'obligèrent à se retirer. Ainsi commença le 20 mai au soir la sanglante bataille d'Essling!
Quelques craintes pour la sûreté du passage. Le Danube était franchi, et si les Autrichiens, dont on avait vu les avant-gardes, se présentaient le lendemain, on avait, à moins de mécomptes imprévus, la certitude de déboucher et de se déployer, avant qu'ils pussent faire effort pour culbuter l'armée française dans le fleuve. Un accident toutefois n'était pas impossible. En effet, dans cette après-midi du 20, pendant qu'on passait le petit bras devant l'ennemi, le grand pont établi sur les deux bras principaux venait d'être rompu par l'enlèvement de quelques bateaux, qui attachés non à des ancres, mais à de grands poids, avaient cédé à la violence du courant. Une crue subite de trois pieds, provenant de la fonte précoce des neiges dans les Alpes, avait produit cet accident, et pouvait le produire encore. La cavalerie légère du général Marulaz s'était vue coupée en deux par la rupture du pont. Une portion était parvenue jusque dans l'île de Lobau, tandis que l'autre était restée à Ébersdorf. Heureusement les généraux Bertrand et Pernetti s'étant mis à l'ouvrage avec une extrême activité, le grand pont fut rétabli dans la nuit.
Incertitudes de Napoléon produites par l'état peu rassurant du grand pont. Sans être bien résolu à livrer bataille, avec des moyens de passage aussi incertains que ceux dont il disposait, Napoléon cependant ne voulait pas abandonner le résultat de l'opération commencée, et il était décidé à garder cette importante communication, sauf à la perfectionner plus tard, à la rendre plus sûre et moins intermittente. On avait dans le rentrant que formait le petit bras, et qu'une forte artillerie de droite et de gauche couvrait de ses feux, un terrain excellent pour déboucher. Les deux villages d'Aspern à gauche, d'Essling à droite, liés par une sorte de fossé, étaient de précieux appuis pour le déploiement de l'armée. Une telle position valait donc la peine d'être conservée, que la bataille fût ou ne fût pas différée. En conséquence la division Molitor alla coucher à Aspern, la division Boudet à Essling. La cavalerie du général Lasalle bivouaqua entre les deux villages en avant du petit bois. Napoléon avec un détachement de sa garde s'établit au même lieu, et, suivant sa coutume, dormit tranquillement et tout habillé. Plusieurs officiers envoyés en reconnaissance pendant la nuit rapportèrent des renseignements contradictoires. Les uns prétendaient que les Autrichiens étaient dans le Marchfeld tout prêts à combattre, les autres soutenaient qu'on n'avait pas devant soi d'armée ennemie, et que ce qui s'apercevait équivalait tout au plus à une forte avant-garde de cavalerie. Au milieu de ces assertions si diverses, on attendit le lendemain, tout étant préparé pour la bataille si l'armée parvenait à passer, ou pour la retraite dans l'île de Lobau, si on ne pouvait franchir le Danube avec des forces suffisantes.
Une moitié de l'armée française passe dans la journée du 21. Le grand pont ayant été réparé dans la nuit, la cavalerie du général Marulaz, les cuirassiers du général Espagne, la division d'infanterie Legrand, et une partie de l'artillerie, purent passer le 21 au matin. Mais l'existence d'un seul pont, tant sur le grand bras que sur le petit, la largeur de l'île de Lobau qu'il fallait traverser tout entière, rendaient le défilé très-lent. Vers midi le major général Berthier étant monté sur le clocher d'Essling, discerna clairement l'armée du prince Charles descendant la plaine inclinée du Marchfeld, et décrivant autour d'Aspern et d'Essling un vaste demi-cercle. Le major général Berthier était l'homme de son temps qui appréciait le mieux à l'œil l'étendue d'un terrain, et le nombre d'hommes qui le couvraient. Il évalua à 90 mille hommes environ l'armée autrichienne, et vit bien qu'elle venait pour accabler l'armée française au moment du passage. L'archiduc Charles, en effet, averti le 19 de l'apparition des Français dans l'île de Lobau, n'avait songé à les reconnaître que le lendemain 20 à la tête de sa cavalerie, et convaincu de leur intention après les avoir observés de près, il n'avait ébranlé ses troupes que le matin du 21, de manière à être en ligne dans l'après-midi du même jour. S'il eût paru le 20 au soir, ou le matin du 21, entre Aspern et Essling, la portion de l'armée française déjà transportée au delà du fleuve se serait trouvée dans un immense péril.
Le major général adressa sur-le-champ son rapport à l'Empereur, qui ne vit dans ce qu'on lui apprenait que ce qu'il avait souhaité lui-même, c'est-à-dire l'occasion de battre une fois de plus l'armée autrichienne et d'en finir avec elle. Mais tout à coup on vint lui annoncer une nouvelle rupture du grand pont, produite par la crue des eaux qui augmentait d'heure en heure. Napoléon en apprenant la rupture du grand pont, veut d'abord se retirer. Le Danube, qui s'était élevé de trois pieds depuis la veille, venait encore de s'élever de quatre. Toutes les amarres cédaient au courant. Napoléon, en ce moment (après-midi du 21), n'avait avec lui que les trois divisions d'infanterie Molitor, Boudet, Legrand, les divisions de cavalerie légère Lasalle et Marulaz, la division de cuirassiers du général Espagne, et une partie de l'artillerie, ce qui représentait une force d'environ 22 à 23 mille hommes[24], consistant, il est vrai, en troupes excellentes, mais trop peu nombreuses pour qu'il fût possible avec elles de livrer bataille à une armée de 90 mille hommes. Il donna donc l'ordre d'abandonner Aspern et Essling, de repasser le pont du petit bras, sans toutefois le détruire, car il était facile, grâce au rentrant du fleuve, de le protéger contre l'ennemi par une masse formidable d'artillerie. On pouvait attendre là, sous la protection d'un cours d'eau de 60 toises, devenu très-rapide et très-profond, que la consolidation du grand pont et la baisse des eaux permissent de préparer une opération sûre et décisive. Cet ordre commençait à s'exécuter, lorsque les généraux de division élevèrent des objections fort naturelles contre l'abandon de points tels qu'Essling et Aspern. Sur l'avis de ses généraux et sur la nouvelle du rétablissement des ponts, Napoléon révoque l'ordre de la retraite et se décide à combattre. Le général Molitor fit observer à l'Empereur que le village d'Aspern, dans lequel sa division avait couché, avait une importance immense, que pour le reprendre il en coûterait des torrents de sang, qu'au contraire une force peu considérable suffirait à le défendre long-temps contre de grands efforts, et qu'il fallait y bien réfléchir avant de se résoudre à un tel sacrifice[25]. La chose était tout aussi vraie pour Essling. Si on abandonnait ces deux points, on devait renoncer à passer par cet endroit pourtant si favorable, ajourner pour on ne sait combien de temps l'opération si urgente du passage, délaisser les travaux exécutés, s'exposer en un mot aux plus graves inconvénients. Tandis que Napoléon pesait ces observations, on vint lui apprendre que le grand pont était définitivement rétabli, que les eaux baissaient, que les convois d'artillerie chargés de munitions commençaient à défiler, qu'il pouvait donc se regarder comme assuré d'avoir en quelques heures toutes ses ressources. Pourvu qu'il eût une vingtaine de mille hommes de plus, notamment les cuirassiers, et surtout ses caissons bien approvisionnés en munitions, Napoléon ne craignait rien, et il ressaisit avec joie l'occasion, qu'il avait vue lui échapper un moment, de joindre et d'accabler la grande armée autrichienne. En conséquence, il ordonna au général Boudet, qui n'avait pas quitté Essling, de le défendre énergiquement (voir la carte no 49); il autorisa le général Molitor, dont la division avait déjà quitté Aspern, d'y rentrer de vive force, avant que l'ennemi eût le temps de s'y établir. Lannes établi à Essling, Masséna à Aspern. Le maréchal Lannes, quoique son corps n'eût point encore franchi le Danube, voulut être là même où ses soldats n'étaient pas encore, et il prit le commandement de l'aile droite, c'est-à-dire d'Essling et des troupes qui devaient y arriver successivement. La cavalerie fut placée sous ses ordres, ce qui lui subordonnait le maréchal Bessières, qui la commandait. Masséna fut chargé de la gauche, c'est-à-dire d'Aspern, que la division Molitor allait réoccuper. La division Legrand dut être placée en arrière d'Aspern, avec la cavalerie légère de Marulaz. La division de cavalerie légère de Lasalle et la division des cuirassiers Espagne remplirent l'espace entre Aspern et Essling. Tout ce qu'on avait d'artillerie fut disposé dans les intervalles. Une nuée de tirailleurs fut répandue dans cette espèce de fossé dont il a été parlé, et qui était le lit desséché d'un bras d'eau coulant autrefois d'Aspern à Essling. Ces tirailleurs attendaient l'arme chargée que les Autrichiens fussent à portée de fusil. Ainsi 22 à 23 mille hommes allaient en combattre environ 90 mille.
Disposition de l'armée autrichienne. L'archiduc Charles avait divisé son armée en cinq colonnes. La première, sous le général Hiller, devait s'avancer le long du Danube par Stadlau, attaquer Aspern, et tâcher de l'enlever de concert avec la seconde colonne. Celle-ci, commandée par le lieutenant général Bellegarde, devait marcher par Kagran et Hirschstatten sur ce même village d'Aspern, qui, appuyé au Danube, semblait couvrir le pont de l'armée française. La troisième, commandée par Hohenzollern, marchant par Breitenlée sur le même point, devait l'attaquer aussi pour plus de certitude de l'emporter. Les quatrième et cinquième colonnes, formées du corps de Rosenberg, devaient compléter le demi-cercle tracé autour de l'armée française, et attaquer l'une Essling, l'autre la petite ville d'Enzersdorf, située au delà d'Essling. Comme Enzersdorf, faiblement occupé par les Français, ne paraissait pas offrir de grands obstacles à vaincre, les deux colonnes avaient ordre de réunir leur effort sur Essling. Pour lier ses trois colonnes de droite avec ses deux colonnes de gauche, l'archiduc avait placé en bataille entre ces deux masses la réserve de cavalerie du prince de Liechtenstein. Beaucoup plus en arrière, à Breitenlée, se trouvaient comme seconde réserve les grenadiers d'élite. Les restes du corps de l'archiduc Louis, fort affaibli par les détachements laissés sur le haut Danube, étaient en observation vers Stamersdorf, vis-à-vis de Vienne. Le corps de Kollowrath, ainsi qu'on l'a vu, était à Lintz. Les cinq colonnes agissantes, avec la cavalerie de Liechtenstein et les grenadiers, pouvaient présenter environ 90 mille combattants[26], et près de 300 bouches à feu.
Bien que l'archiduc eût réuni de grandes forces contre Aspern, qui était le point essentiel à emporter, puisqu'il couvrait le petit pont, néanmoins le demi-cercle tracé autour d'Aspern, d'Essling, et d'Enzersdorf, était faible dans le milieu, et pouvait être brisé par une charge de nos cuirassiers. L'armée autrichienne, coupée alors en deux, aurait vu tourner contre elle la chance d'abord si menaçante pour nous. Napoléon s'en aperçut au premier coup d'œil et résolut d'en profiter dès que ses principales forces auraient franchi le Danube. Pour le moment, il ne songea qu'à bien garder son débouché, en défendant vigoureusement Aspern à sa gauche, Essling à sa droite, et en protégeant l'espace entre deux, au moyen de sa cavalerie.
Bataille d'Essling, commencée le 21 mai à trois heures de l'après-midi. À peine Napoléon avait-il autorisé le général Molitor à réoccuper Aspern, le général Boudet à conserver Essling, que la lutte s'engagea vers trois heures de l'après-midi avec une extrême violence. L'avant-garde de Hiller, sous les ordres du général Nordmann, avait marché sur Aspern, et, profitant du mouvement de retraite de la division Molitor, y avait pénétré. Ce qui était plus grave, elle avait pénétré aussi dans une prairie boisée, à gauche d'Aspern, laquelle s'étendait de ce village au Danube, et, entourée d'un petit bras du fleuve, présentait une espèce d'îlot. (Voir la carte no 49.) Napoléon ayant donné le signal, le général Molitor réoccupe de vive force le village d'Aspern. En s'emparant de cet îlot, l'ennemi pouvait passer entre Aspern et le Danube, tourner notre gauche, et courir au petit pont, seule issue que nous eussions pour déboucher ou nous retirer. Le général Molitor, à la tête des 16e et 67e de ligne, régiments accomplis, commandés par deux des meilleurs colonels de l'armée, Marin et Petit, entra au pas de charge dans la rue qui formait le milieu d'Aspern afin d'en déloger les Autrichiens. Ces deux régiments pénétrèrent baïonnette baissée dans cette rue fort large, car les villages d'Autriche sont vastes et construits très-solidement: ils repoussèrent tout ce qui s'opposait à eux, se portèrent au delà, et firent évacuer les environs de l'église, située à l'extrémité de la rue. Le général Molitor plaça ensuite ses deux régiments derrière un gros épaulement en terre qui entourait Aspern, et attendit la colonne de Hiller, qui venait au secours de son avant-garde. Il la laissa approcher, puis commença de très-près un feu meurtrier, qui abattit dans ses rangs un nombre d'hommes considérable. Après avoir entretenu ce feu quelque temps, le brave général Molitor fit sortir ses soldats de l'épaulement qui les couvrait, les lança à la baïonnette sur la colonne autrichienne, et la culbuta au loin. En un instant le terrain fut évacué, et la première attaque chaudement repoussée. Cet acte de vigueur exécuté, le général Molitor, employant habilement les deux autres régiments de sa division, dirigea le 37e à gauche sur l'îlot dont il vient d'être parlé, le reprit, et, profitant de tous les accidents de terrain, s'étudia à le rendre inaccessible. Il plaça le 2e à droite de l'entrée du village, afin d'empêcher qu'on ne fût tourné. Masséna, assistant à ces dispositions, avait rangé à droite et en arrière d'Aspern la division Legrand, pour la lancer quand il serait nécessaire. La cavalerie du général Marulaz, composée de quatre régiments français et de deux allemands, formait la liaison avec la cavalerie des généraux Lasalle et Espagne vers Essling. Du côté d'Essling, la division Boudet n'avait encore affaire qu'aux avant-gardes de Rosenberg, qui étaient en marche vers Enzersdorf.
Nouvelle et vigoureuse attaque du général Hiller contre Aspern. Mais ce n'était là que le prélude de cette effroyable journée. Hiller repoussé revint bientôt à la charge, appuyé de la colonne de Bellegarde. Celle-ci, arrivée en ligne, se serra à la colonne de Hiller, et toutes deux abordèrent en masse le village d'Aspern, par le côté voisin du Danube et par le centre. Les 16e et 67e de ligne placés en avant d'Aspern, faisant à très-petite distance un feu non interrompu, immolèrent au pied de l'épaulement des milliers d'ennemis. Mais les colonnes autrichiennes, réparant sans cesse leurs pertes, avancèrent jusqu'à cet épaulement, et s'y élancèrent malgré les deux régiments du général Molitor qu'elles obligèrent à se replier dans l'intérieur du village. Le général Vacquant parvint même à s'emparer de l'extrémité de la grande rue où se trouvait située l'église. À cet aspect l'intrépide Molitor, avec le 2e qui était en réserve, se précipite sur le général Vacquant. Horrible lutte entre le général Molitor et les forces de Hiller et de Bellegarde dans l'intérieur d'Aspern. Une horrible mêlée s'engage. Un flux et reflux s'établit entre les Autrichiens et les Français, qui, tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, vont et viennent d'un bout à l'autre de la longue rue d'Aspern. De nouvelles troupes s'approchent au dehors, car les colonnes de Hiller et Bellegarde comptent à elles deux au moins 36 mille hommes, contre lesquels la division Molitor lutte avec 7 mille. Masséna, pour les tenir à distance, jette sur elles les six régiments de cavalerie légère du général Marulaz. Celui-ci était l'un des plus vaillants et des plus habiles officiers de cavalerie formés par nos longues guerres. Il s'élance au galop sur les lignes de l'infanterie autrichienne qui se rangent en carrés pour le recevoir. Il enfonce plusieurs de ces carrés, mais il est arrêté par des masses profondes qui se trouvent au delà. Obligé de revenir, il ramène quelques pièces de canon qu'il a prises, et quoiqu'il ne puisse pas faire évacuer le terrain, il le dispute cependant à l'ennemi qu'il empêche de porter toutes ses forces sur Aspern. À l'intérieur du village le général Molitor, barricadé dans les maisons avec trois de ses régiments, se sert pour résister de tous les objets qui tombent sous sa main, voitures, charrues, instruments de labourage, et défend le poste qui lui est confié avec une fureur égale à celle que les Autrichiens mettent à l'assaillir.