Défense de Lannes à Essling. Pendant ce combat acharné soit au dedans, soit au dehors d'Aspern, Lannes, à Essling, prenait les plus habiles dispositions pour conserver ce village, qui d'abord moins fortement attaqué, avait fini par l'être violemment aussi, lorsque les quatrième et cinquième colonnes, composées du corps de Rosenberg, étaient parvenues à se réunir. La cinquième, formant l'extrême gauche des Autrichiens, et faisant face à notre extrême droite vers Enzersdorf, après avoir enlevé ce poste peu défendu, en avait débouché pour se jeter sur Essling. Alors la quatrième s'était mise en mouvement, et toutes deux avaient commencé leur attaque contre notre second point d'appui. Lannes les avait reçues comme on l'avait fait à Aspern, en se couvrant d'un épaulement en terre dont Essling était entouré, et en criblant de mousqueterie et de mitraille les assaillants, qui s'étaient arrêtés au pied de cet obstacle sans oser le franchir.
Charge de cavalerie ordonnée par Lannes pour défendre le centre de notre ligne entre Essling et Aspern. Mais le combat allait devenir plus terrible, parce que la colonne de Hohenzollern, qui était la troisième, et constituait le milieu de la ligne autrichienne, entrait enfin en action, soutenue par la réserve de cavalerie du prince Jean de Liechtenstein. Elle marchait sur notre centre, et pouvait en perçant entre Aspern et Essling, isoler ces deux points l'un de l'autre, assurer leur conquête, et rendre notre perte infaillible. À cette vue Lannes, qui était en dehors d'Essling, observant les mouvements de l'ennemi, se décide à ordonner un puissant effort de cavalerie. Il avait à sa disposition les quatre régiments de cuirassiers du général Espagne, et les quatre régiments de chasseurs du général Lasalle, placés tous les huit sous les ordres du maréchal Bessières. Sans tenir compte du grade de ce dernier, il lui fait ordonner impérieusement de charger à la tête des cuirassiers, et de charger à fond. Quoique blessé de cette dernière expression, car, disait-il, il n'avait pas l'habitude de charger autrement, Bessières s'ébranle avec le général Espagne, le premier officier de grosse cavalerie de l'armée, et laisse Lasalle en réserve pour lui servir d'appui. Bessières et Espagne s'élancent au galop à la tête de seize escadrons de cuirassiers, enlèvent d'abord l'artillerie ennemie dont ils sabrent les canonniers, et se précipitent ensuite sur l'infanterie dont ils enfoncent plusieurs carrés. Mais après avoir fait reculer la première ligne, ils en trouvent une seconde qu'ils ne peuvent atteindre. Tout à coup ils voient paraître la masse de la cavalerie autrichienne, que l'archiduc Charles a lancée sur eux. Nos cuirassiers, surpris pendant le désordre de la charge qu'ils viennent d'exécuter, sont violemment assaillis, et ramenés. Lasalle, avec ce coup d'œil et cette vigueur qui le distinguent, vole à leur secours. Il engage le 16e de chasseurs si à propos, si vigoureusement, que ce régiment culbute les cavaliers autrichiens acharnés à la poursuite de nos cuirassiers, et en sabre un bon nombre. Au milieu du tumulte, le brave Espagne est tué d'un biscaïen. Bessières est enveloppé avec son aide de camp Baudus par les hulans, fait feu de ses deux pistolets, et met le sabre à la main pour se défendre, lorsque les chasseurs de Lasalle s'apercevant du péril viennent le dégager. Les cuirassiers se rallient, chargent de nouveau, toujours appuyés par Lasalle. On aborde ainsi plusieurs fois l'infanterie autrichienne, on l'arrête, et on empêche Hohenzollern de percer notre centre entre Essling et Aspern, et d'envoyer un renfort aux deux colonnes de Hiller et de Bellegarde, qui n'ont pas cessé de s'acharner sur Aspern.
Masséna dégage Aspern, qui allait être enlevé, en faisant une charge à la tête de la division Legrand. Mais ces deux colonnes sont suffisantes à elles seules pour accabler dans Aspern les 7 mille hommes de la division Molitor. Cette division, dont la moitié est déjà hors de combat, ne se soutient que par l'héroïsme des colonels Petit et Marin, et du général Molitor lui-même, qui donnant sans cesse l'exemple à leurs soldats, se montrent à la tête de toutes les attaques. Enfin le général Vacquant bien secondé, parvient à pénétrer dans Aspern, et à s'en emparer presque entièrement, après une lutte de cinq heures. Le général Molitor va être rejeté de l'intérieur de ce village, si précieux à conserver, car si on le perd, on est refoulé sur le pont du petit bras, et peut-être jeté dans le Danube. Heureusement que le grand pont rétabli a permis à une brigade des cuirassiers de Nansouty, celle de Saint-Germain, de passer vers la fin du jour, ainsi qu'à la division d'infanterie Carra Saint-Cyr, la quatrième de Masséna. Il reste donc des ressources pour parer aux accidents imprévus, et Masséna peut disposer de la division Legrand qu'il avait rangée derrière Aspern en qualité de réserve. Il place Carra Saint-Cyr en arrière avec ordre de veiller au pont, et à la tête de la division Legrand il entre dans Aspern. L'héroïque Legrand suivi du 26e d'infanterie légère et du 18e de ligne, ces mêmes régiments avec lesquels il avait enlevé Ébersberg, vient au secours de Molitor épuisé, traverse au pas de charge la grande rue d'Aspern, refoule les troupes de Bellegarde à l'autre extrémité du village, et oblige le général Vacquant à s'enfermer dans l'église. Nouvelles charges de cavalerie ordonnées par Lannes sur le centre de l'ennemi. Au centre, Lannes, voulant encore dégager le milieu de la ligne, ordonne de nouvelles charges à Bessières. La division Espagne a perdu un quart de son effectif; mais Nansouty, avec la brigade des cuirassiers Saint-Germain, prend la place des cuirassiers Espagne, charge vigoureusement l'infanterie autrichienne, et prolonge la résistance, qui n'est possible sur ce point qu'avec de la cavalerie. On renverse de nouveau l'infanterie des Autrichiens, mais on attire encore leur cavalerie, qui se jette sur nos cuirassiers, et Marulaz, remplaçant Lasalle accablé de fatigue, recommence avec le 23e de chasseurs ce que Lasalle a exécuté deux heures auparavant avec le 16e. Il secourt nos cuirassiers, repousse ceux de l'ennemi, et fond ensuite sur plusieurs carrés. Entré dans l'un de ces carrés, il y est démonté, et va être pris ou tué, quand ses chasseurs, rappelés par ses cris, le dégagent, lui donnent un cheval, et reviennent en passant sur le corps d'une ligne d'infanterie.
Il y avait six heures que durait cette lutte opiniâtre: à Aspern, à Essling, des fantassins acharnés se disputaient des ruines en flammes; entre ces deux villages des masses de cavaliers se disputaient la plaine à coups de sabre. L'archiduc Charles, remettant au lendemain la destruction de l'armée française, ordonne la suspension du feu le 21 au soir. L'archiduc Charles croyant avoir assez fait en arrêtant l'armée française au débouché du pont, et se flattant de la précipiter le lendemain dans le Danube, prit le parti de suspendre le feu, pour procurer à ses troupes le temps de se reposer, pour rapprocher ses masses, et surtout pour amener en ligne la réserve de grenadiers qui était restée à Breitenlée.
Disposition d'esprit de Napoléon à la suite de cette première journée. Napoléon de son côté ayant assisté de sa personne à cette première bataille, sous les boulets qui se croisaient entre Aspern et Essling, avait conservé toute sa confiance. Quoique la moitié de la division Molitor fût couchée par terre dans les rues et les maisons d'Aspern, quoiqu'un quart des cuirassiers d'Espagne, des chasseurs de Lasalle et de Marulaz, eût péri sous la mitraille, il ne doutait pas du résultat, s'il pouvait faire venir encore par les ponts du Danube une vingtaine de mille hommes, et principalement ses parcs de munitions. On passait sur le grand pont, malgré la crue toujours plus forte, malgré les corps flottants que le Danube débordé entraînait dans son cours. C'étaient tantôt des troncs d'arbres énormes déracinés par les eaux, tantôt des bateaux mis à sec sur ses rives que le fleuve remettait à flot en s'élevant, tantôt enfin de gros moulins enflammés, que l'ennemi lançait avec intention de détruire notre unique communication. À chaque instant il fallait ou détourner ces masses flottantes, ou réparer les brèches qu'elles occasionnaient à nos ponts, en y employant des bateaux de rechange. Le passage continuel contribuait aussi à fatiguer ces ponts, et on voyait parfois les bateaux presque submergés sous le poids des caissons d'artillerie, et nos soldats traverser le fleuve les pieds dans l'eau, ce qui ajoutait à la lenteur du défilé. Cependant les généraux Pernetti et Bertrand assuraient toujours qu'ils maintiendraient le passage, et qu'au jour on aurait le corps de Lannes, la garde, peut-être les deux divisions du maréchal Davout descendues sur Ébersdorf, et surtout le parc d'artillerie chargé de munitions. Napoléon n'eût-il qu'une partie de ces troupes, s'il avait ses parcs, était certain d'en finir avec l'ennemi, et de décider entre Essling et Aspern les destins de la maison d'Autriche. Il ordonna donc de profiter du répit que l'ennemi nous laissait, pour accorder aux troupes qui s'étaient battues un repos dont elles avaient besoin. Il bivouaqua en arrière du bois, en avant du petit pont, pour assister en personne au passage de ses corps d'armée, qui devaient employer toute la nuit à défiler. Au moment où il allait lui-même prendre un peu de repos, il en fut détourné par une vive altercation qui s'engagea entre deux de ses principaux lieutenants. C'était Bessières qui se plaignait du langage dans lequel Lannes lui avait fait parvenir ses ordres. Masséna, présent sur les lieux, fut obligé d'arrêter ces braves gens, qui, après avoir supporté toute une journée le feu croisé de trois cents pièces de canon, étaient prêts à mettre l'épée à la main pour l'intérêt de leur orgueil blessé. Napoléon apaisa leur différend, que l'ennemi devait terminer le lendemain de la manière la plus cruelle pour eux et pour l'armée.
Passage pendant la nuit du 21 au 22 d'une nouvelle partie de l'armée française. Le défilé souvent interrompu continua pendant une partie de la nuit. Mais vers minuit le grand pont se rompit de nouveau. C'était la troisième fois. Le Danube élevé d'abord de sept pieds venait encore de s'élever de sept, ce qui faisait une crue totale de quatorze pieds. La fortune donnait donc de nouveaux signes d'inconstance à Napoléon, ou pour mieux dire la nature des choses, qui ne se plie pas à la volonté des conquérants, lui donnait de nouveaux avis! Mais si c'était une faute d'avoir voulu passer le Danube dans la saison des crues subites, et avec un matériel insuffisant, il n'y avait plus à reculer maintenant, et une portion de l'armée étant passée, il fallait la soutenir, et sortir de ce mauvais pas à force d'énergie. Les généraux Bertrand et Pernetti se remirent à l'ouvrage pour réparer le grand pont, et affirmèrent itérativement qu'ils maintiendraient le passage. Avant la pointe du jour, en effet, le pont fut réparé, la communication rétablie. La belle division Saint-Hilaire, les deux divisions d'Oudinot (composant à elles trois le corps de Lannes), la garde à pied, une seconde brigade des cuirassiers Nansouty, toute l'artillerie des corps de Masséna et de Lannes, une réserve d'artillerie attachée aux cuirassiers, deux divisions de cavalerie légère, et enfin la petite division Demont, formée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, passèrent à la fin de la nuit et vers le point du jour. Les parcs continuèrent à défiler entre les intervalles de chaque corps. Ainsi les 23 mille hommes avec lesquels la bataille avait commencé la veille au milieu du jour ayant été portés le soir à 30 mille par l'arrivée de la division Carra Saint-Cyr et des cuirassiers Saint-Germain, furent portés à environ 60 mille par ce dernier passage exécuté le 22 au matin. C'était assez pour vaincre. Malheureusement l'artillerie était insuffisante, car Lannes, Masséna et la grosse cavalerie ne comptaient pas plus de 144 pièces de canon, et il fallait soutenir l'effort de 300 bouches à feu que les Autrichiens pouvaient mettre en batterie. Toutefois si, avec 30 mille hommes et 50 pièces de canon, on avait la veille arrêté les Autrichiens, on devait les battre aujourd'hui avec 60 mille et 150 bouches à feu. La chose était certaine si les munitions ne manquaient pas. Du reste le pont était maintenu, et elles continuaient à arriver.
L'armée française étant fort accrue par les forces arrivées dans la nuit, Napoléon recommence la bataille avec la plus grande confiance. À la pointe du jour tout le monde était debout dans les deux armées, et les tirailleurs échangeaient des coups de fusil dès quatre heures du matin. Napoléon, qui n'avait presque pas pris de repos, était à cheval entouré de ses maréchaux, et leur donnant ses ordres avec la plus grande confiance. En voyant tout ce qui avait passé, il ne doutait pas de finir la guerre dans la journée. Masséna devait réoccuper Aspern en entier, et reconquérir l'église restée au général Vacquant. Plan de Napoléon pour la seconde journée d'Essling. Lannes était chargé de repousser toutes les attaques qui allaient se renouveler contre Essling, et puis profitant de la disposition de l'ennemi qui consistait toujours en un vaste demi-cercle, devait le percer dans le milieu par un effort vigoureux de notre droite portée brusquement en avant. Le maréchal Davout, dont deux divisions étaient à Ébersdorf, de l'autre côté du Danube, étant attendu dans peu d'instants, devait, en se portant derrière Lannes, le couvrir par la droite pendant le mouvement que celui-ci allait opérer.
Dispositions faites à Aspern par Masséna. D'après ces vues, Masséna et Lannes coururent, l'un à Aspern, l'autre à Essling. Appréciant la nécessité de bien lier Aspern au Danube, Masséna avait placé la division Molitor tout entière dans le petit îlot à gauche. (Voir la carte no 49.) Les faibles défenses de ce poste, couvert par un petit canal, par des arbres, et par un épaulement en terre que l'ingénieur Lazowski avait élevé dans la nuit, suffisaient à l'énergie de la division Molitor, quoiqu'elle fût réduite de 7 mille hommes à 4. La division Legrand s'était battue vers la fin du jour précédent dans Aspern, et s'y était maintenue. Masséna lui donna l'appui de la division Carra Saint-Cyr, laquelle fut remplacée dans la garde du petit pont par la division Demont. Napoléon dirigea encore sur Aspern les tirailleurs de la garde impériale, avec quatre pièces de canon, afin que cette jeune troupe, récemment formée, fît ses premières armes sous l'intrépide Masséna.
Dispositions faites à Essling par Lannes. À Essling, Lannes, laissant au général Boudet le soin de garder l'intérieur du village, plaça à gauche et en avant, dans l'intervalle qui séparait Essling d'Aspern, la division Saint-Hilaire d'abord, puis plus à gauche, vers le centre, les deux divisions Oudinot, les cuirassiers, les hussards et les chasseurs. Ces derniers servirent de liaison avec le corps de Masséna sous Aspern. En arrière au centre, les fusiliers de la garde et la vieille garde elle-même restèrent en réserve. Toutefois cette belle troupe forma un crochet vers Essling, pour fermer l'espace qui séparait Essling du Danube, espace ouvert, par lequel l'ennemi pouvait être tenté de pénétrer, depuis qu'il était maître de la petite ville d'Enzersdorf. (Voir la carte no 49.) D'ailleurs, il fut encore pourvu à ce danger par une forte batterie de 12, qui, placée de l'autre côté du petit bras, prenait en écharpe le terrain dont il s'agit. L'artillerie fut disposée dans les intervalles de cette ligne de bataille, pour seconder l'effort de toutes les armes.
Masséna fait expulser le général Vacquant de l'église d'Aspern. C'est dans cet ordre que la lutte recommença dès le matin. Masséna résolu à chasser le général Vacquant de l'église, située à l'extrémité occidentale d'Aspern, où celui-ci s'était retranché, avait envoyé au général Legrand le secours de deux régiments de la division Carra Saint-Cyr. Ces régiments étaient le 24e léger et le 4e de ligne, habitués à servir ensemble. Le colonel Pourailly, officier excellent, marcha aussi vite que le permettaient les cadavres entassés dans la grande rue d'Aspern, et se porta sur l'église. Les généraux Hiller et Bellegarde, chargés toujours d'agir contre Aspern, s'y étaient entassés de bonne heure. Tandis que le 24e était aux prises avec eux, il se vit débordé le long d'une rue latérale par une colonne autrichienne, qui traversait le village en sens contraire. Le 4e, commandé par le brave colonel Boyeldieu, faisant un détour à droite, coupa la colonne qui s'était avancée parallèlement, et s'empara des deux bataillons qui la composaient. Puis le 24e et le 4e, conduits par Legrand, s'élancèrent sur l'église et le cimetière, et en expulsèrent les Autrichiens. De son côté, la division Molitor, placée dans l'îlot à gauche, et couverte par des abatis, tuait à coups de fusil tous les tirailleurs autrichiens assez hardis pour se montrer à portée de sa mousqueterie.