Mouvement offensif de Lannes sur le centre des Autrichiens. Le moment était venu d'exécuter le mouvement offensif projeté sur le centre des Autrichiens, car tandis que les généraux Hiller et Bellegarde étaient repoussés d'Aspern, Rosenberg, toujours formé en deux colonnes, était tenu à distance d'Essling par les feux de la division Boudet, et au milieu du demi-cercle de l'armée autrichienne on ne voyait que le corps de Hohenzollern faiblement lié à celui de Rosenberg par la cavalerie de Liechtenstein, et appuyé de très-loin par la réserve de grenadiers. Il était douteux que le centre des Autrichiens pût résister à une masse de vingt mille fantassins et de six mille cavaliers, que Lannes allait jeter sur lui.
Lannes, en effet, au signal donné par Napoléon s'ébranle pour exécuter l'attaque dont il est chargé. Laissant Boudet dans Essling, il s'avance, la droite en tête, sur le centre des Autrichiens. C'est la division Saint-Hilaire qui marche la première, rangée en colonnes serrées par régiment, disposition qui donne prise au boulet, mais qui présente une solidité à l'abri de tous les chocs. Plus à gauche, et un peu en arrière, les deux divisions Claparède et Tharreau s'avancent ensuite dans le même ordre, en présentant des échelons successifs. Plus à gauche encore et plus en arrière, la cavalerie forme le dernier de ces échelons dirigés sur le centre de l'ennemi.
LE MARÉCHAL LANNES
(À ESSLING)
Lannes les met en mouvement avec cette vigueur qu'il apporte dans toutes ses attaques. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire, régiment redoutable entre tous, placé à notre extrême droite, marche au pas de charge sous la mitraille et la fusillade, et oblige l'infanterie autrichienne à plier. Toute la division appuie le 57e, et à mesure que les autres régiments formés en autant de colonnes serrées arrivent à portée de l'ennemi, ils s'arrêtent pour faire feu, puis s'avancent de nouveau, gagnant du terrain sur les troupes qui leur sont opposées. Les deux divisions d'Oudinot prennent place à leur tour dans ce mouvement offensif, et bientôt l'impulsion se communiquant à toute la ligne, les Autrichiens vivement pressés commencent à se retirer en désordre. À ce spectacle, l'archiduc Charles, comme tous les capitaines indécis dans le conseil, mais braves sur le champ de bataille, montre le dévouement d'un prince héroïque. Il accourt de sa personne pour prévenir la catastrophe dont son centre est menacé. D'une part il ordonne aux grenadiers qui étaient à Breitenlée de s'approcher, de l'autre il prescrit à Bellegarde de se reporter d'Aspern vers Essling, pour renforcer le milieu de sa ligne. En attendant l'exécution de ces ordres, il prend en main le drapeau du régiment de Zach qu'il ramène en avant. Ses plus braves officiers sont frappés à côté de lui, notamment le comte Colloredo, qu'il voit tomber sous ce feu épouvantable, et dont il serre la main avec douleur.
Lannes, qui comme lui est à la tête de ses soldats, continue sa marche offensive, et voyant l'infanterie autrichienne ébranlée, lance sur elle Bessières avec les cuirassiers. Ceux-ci se précipitent sur le corps de Hohenzollern, enfoncent plusieurs carrés, et enlèvent des prisonniers, des canons, des drapeaux. Déjà nous touchons à Breitenlée, point où l'archiduc avait placé sa réserve de grenadiers. Lannes, ne doutant plus du succès, envoie à Napoléon l'officier d'état-major César de Laville, pour l'informer de ses progrès, et lui demander de couvrir ses derrières, pendant que, s'élevant dans cette plaine, il va laisser un si vaste espace entre son corps et le village d'Essling.
M. César de Laville court en toute hâte pour porter à l'Empereur cette communication, et le trouve à un endroit dit la Tuilerie[27], entre Essling et Aspern, assistant froidement à ce grand spectacle, dont il dirigeait la formidable ordonnance. Napoléon ne témoigne pas au récit que lui fait M. César de Laville la satisfaction qu'il aurait dû éprouver. En effet un sinistre accident venait de se produire. Une nouvelle rupture des ponts décide Napoléon à suspendre le mouvement offensif de Lannes. Après des efforts inouïs de la part des généraux Bertrand et Pernetti pour maintenir la communication entre les deux rives du Danube, la crue toujours plus forte, les arbres déracinés, les bateaux renfloués par l'élévation des eaux, les moulins enflammés lancés par l'ennemi, avaient enfin déterminé une rupture complète du grand pont, établi entre Ébersdorf et l'île de Lobau. Cette rupture était survenue au moment où six beaux régiments de cuirassiers, les deux divisions du maréchal Davout et les caissons de l'artillerie se préparaient à défiler. On avait vu un escadron de cuirassiers coupé en deux s'en aller à la dérive, partie à droite, partie à gauche, sur les bateaux entraînés par le courant. Pourtant ce n'était pas la privation de troupes qu'il fallait le plus regretter, car les 60 mille hommes passés dans les deux jours précédents suffisaient, surtout avec l'élan donné, pour culbuter l'armée autrichienne: c'était la privation des munitions dont une prodigieuse quantité avait déjà été consommée, et dont on devait bientôt manquer.
À cette triste nouvelle, portée par M. de Mortemart, Napoléon, devenu trop prudent peut-être après avoir été trop téméraire, craint d'être tout à coup privé de munitions sur ce vaste champ de bataille, et de n'avoir plus que des baïonnettes et des sabres à opposer à l'ennemi. Il craint aussi, ayant engagé toutes ses troupes, et n'ayant plus que la garde à pied et les fusiliers pour couvrir les derrières du maréchal Lannes, d'être sans ressource contre un retour subit de fortune, retour qui serait désastreux sur le bord de l'abîme auquel on est adossé. Il se résout donc à un sacrifice douloureux, et il renonce à une victoire presque certaine pour ne pas s'exposer à des risques que la sagesse ne permet pas de braver. Ce parti si cruel pris en un instant avec la résolution d'un véritable homme de guerre, Napoléon ordonne à M. de Laville de retourner aussi vite qu'il est venu auprès du maréchal Lannes pour lui dire de suspendre son mouvement et de se replier peu à peu, sans trop enhardir l'ennemi, sur la ligne d'Essling et d'Aspern. Il lui fait recommander aussi de ménager ses munitions, qui ne tarderont pas à faire faute[28].
Retraite de Lannes au milieu de la plaine de Marchfeld, sur le village d'Essling. Lannes et Bessières, en recevant cet ordre, sont obligés, malgré de vifs regrets, de s'arrêter au milieu de cette immense plaine du Marchfeld, inondée de feux. L'archiduc, si vivement pressé vers Breitenlée, voit nos colonnes devenir subitement immobiles, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Il profite de ce moment de répit pour reporter de sa droite à sa gauche une partie du corps de Bellegarde, et pour ranger en ligne derrière le corps de Hohenzollern les seize bataillons de grenadiers qui formaient sa réserve, plus une masse énorme d'artillerie, car il possédait près de 300 bouches à feu, et pouvait en réunir 200 sur ce point si menacé. Remis ainsi de son premier trouble, il fait diriger sur Lannes une canonnade effroyable. La division Saint-Hilaire, la plus avancée des trois, placée en l'air pour ainsi dire, reçoit de front et de flanc un feu de mitraille continuel. Elle rétrograde lentement, avec l'aplomb qui convient, et aux vieux régiments dont elle est composée, et au chevaleresque Saint-Hilaire qu'elle a pour chef. Par malheur ce brave officier, ancien ami de Napoléon, tombe frappé à mort d'un biscaïen. Sa division, saisie de douleur, se maintient cependant. Lannes accourt pour remplacer Saint-Hilaire, et ramener sa division sur un terrain moins exposé. Il rétrograde, mais comme un lion qu'il est dangereux de poursuivre. Les corps qui veulent le serrer de trop près essuient de rudes charges à la baïonnette, et sont violemment repoussés. Passant de la division Saint-Hilaire aux deux divisions d'Oudinot, Lannes les conduit avec la même vigueur devant un adversaire que notre retraite a rempli de confiance. Malheureusement les soldats d'Oudinot souffrent plus que les autres, parce qu'on n'a pas osé déployer en face de l'ennemi des troupes aussi jeunes. Rangés en colonnes profondes, ils perdent par le boulet des files entières.