Lannes abrite ses troupes derrière le fossé qui s'étend d'Essling à Aspern. Peu à peu Lannes ramène sa ligne à la hauteur du fossé qui s'étend d'Essling jusqu'à Aspern, et qui présente une sorte d'abri derrière lequel son infanterie peut se mettre à couvert. Son artillerie, quoique inférieure en nombre et en approvisionnements à celle de l'ennemi, reste seule sur la partie saillante de ce fossé, afin d'arrêter le mouvement des colonnes autrichiennes qui s'avancent pour faire une tentative désespérée. En effet, on voit le corps de Hiller et une partie de celui de Bellegarde se reporter sur Aspern, les deux colonnes de Rosenberg s'approcher de nouveau d'Essling, enfin le corps de Hohenzollern rallié, renforcé d'une partie de celui de Bellegarde, des grenadiers, de la cavalerie de Liechtenstein, préparer contre notre centre un effort semblable à celui que Napoléon a tenté sur le centre des Autrichiens.
Effort des Autrichiens sur notre centre entre Essling et Aspern. C'est effectivement sur notre centre que l'orage paraît d'abord se diriger, car le corps de Hohenzollern, les grenadiers, la cavalerie de Liechtenstein s'avancent en formant une masse compacte. Napoléon s'en aperçoit, prévient Lannes, qui s'en est également aperçu, et ils demandent à la division Saint-Hilaire, aux divisions Oudinot, à la cavalerie, de se dévouer encore une fois au salut de l'armée. Lannes, disposant en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Claparède et Tharreau, en seconde ligne les cuirassiers, en troisième la vieille garde, laisse approcher la masse épaisse du corps de Hohenzollern et des grenadiers à demi-portée de fusil. Puis il ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille, exécuté de si près et avec tant de justesse, qu'on voit bientôt les lignes de l'ennemi s'éclaircir. Il lance ensuite les cuirassiers à bride abattue sur l'infanterie autrichienne, qui, cédant en plusieurs points, est entr'ouverte comme une muraille dans laquelle on a fait brèche. Le brave prince Jean de Liechtenstein se précipite à son tour avec sa cavalerie sur celle de Bessières. Mais Lasalle, Marulaz viennent avec leurs chasseurs et leurs hussards au secours de nos cuirassiers, et ce vaste terrain ne présente bientôt plus qu'une immense confusion de quinze mille cavaliers français et autrichiens se chargeant les uns les autres avec fureur, unis quand ils s'élancent, désunis quand ils reviennent, et se ralliant sans cesse pour charger de nouveau.
L'effort des Autrichiens sur le centre étant arrêté, l'armée française reste immobile sous une affreuse canonnade. Après cette longue mêlée, le mouvement de l'ennemi sur notre centre paraît suspendu, et le corps de Hohenzollern, comme paralysé, s'arrête en face de l'épaulement qui s'étend d'Essling à Aspern. Notre artillerie, en partie démontée, reste sur le rebord du fossé, tirant avec justesse mais avec lenteur, à cause de la rareté des munitions, et exposée au feu de plus de deux cents pièces de canon. Nos fantassins s'abritent dans le fossé, notre cavalerie, formant un rideau en arrière, et remplissant l'espace d'Essling à Aspern, essuie avec une admirable impassibilité une canonnade incessante. Ainsi l'exige une impérieuse nécessité. Il faut tenir jusqu'à la fin du jour, si on ne veut être précipité dans le Danube, qui continue de grossir. En ce moment un affreux malheur vient frapper l'armée. Lannes est frappé mortellement par un boulet qui lui fracasse les deux genoux. Tandis que Lannes galope d'un corps à l'autre pour soutenir le courage de ses soldats, un officier, effrayé de le voir en butte à tant de périls, le supplie de mettre pied à terre, pour demeurer moins exposé aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitué à ménager sa vie, et, comme si le destin était un maître auquel on ne saurait échapper, il est à l'instant même atteint par un boulet qui lui fracasse les deux genoux. Le maréchal Bessières et le chef d'escadron César de Laville le recueillent noyé dans son sang et presque évanoui. Bessières, qu'il avait fort maltraité la veille, serre sa main défaillante, en détournant toutefois la tête de peur de l'offenser par sa présence. On l'étend sur le manteau d'un cuirassier, et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit pont, où se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientôt dans toute l'armée, y répand une profonde tristesse. Mais ce n'est pas le temps de pleurer, car le danger s'accroît à chaque minute.
Nouveaux efforts de l'ennemi sur les villages d'Aspern et d'Essling. Les efforts de l'ennemi, arrêtés au centre, se tournent avec fureur sur les ailes, contre Aspern et Essling. Du côté d'Aspern, les généraux Hiller et Vacquant dirigent des attaques réitérées sur ce malheureux village, qui n'est plus qu'un amas de ruines et de cadavres. On n'y marche que sur des décombres, sur des poutres brûlantes, ou sur des mourants, dont les souffrances n'importent plus en présence du danger qui menace tout le monde. Les tirailleurs de la garde, que Napoléon avait confiés à Masséna, malgré leur jeune ardeur, malgré les vieux officiers qui les commandent, sont eux-mêmes poussés en dehors du village. Aussitôt Legrand avec les débris de sa division, Carra Saint-Cyr avec la moitié de la sienne, reprennent ce tas de ruines fumantes sous les yeux de Masséna, qui est au milieu d'eux brisé par la fatigue, mais élevé au-dessus des faiblesses de la nature par la force de son âme. Legrand, chargé d'exécuter ses ordres, se montre partout, la pointe de son chapeau coupée par un boulet, et obligé souvent de recourir à son épée pour éloigner les baïonnettes ennemies de sa poitrine. À gauche, Molitor jette dans le bras d'eau derrière lequel il est posté les Autrichiens qui veulent envahir l'îlot. Grâce à cette héroïque résistance Aspern nous reste. Mais l'archiduc nourrit un dernier espoir, c'est d'emporter Essling. Il fait envelopper cette position par les deux colonnes de Rosenberg, et dirige avec les grenadiers qu'il conduit en personne une attaque furieuse sur le centre même du village. Bessières, qui a remplacé Lannes, voit ce nouveau péril, et s'occupe d'y parer. Napoléon, pour le secourir, lui envoie les fusiliers de la garde, troupe superbe, formée pendant les campagnes de Pologne et d'Espagne, et près d'atteindre à cette perfection, qui se rencontre entre l'extrême jeunesse et l'extrême vieillesse du soldat. Les fusiliers de la garde, sous les ordres du général Mouton, repoussent une dernière tentative des grenadiers autrichiens contre Essling. C'est le général Mouton qui est chargé de les commander.—Brave Mouton, lui dit l'Empereur, faites encore un effort pour sauver l'armée; mais finissez-en, car après ces fusiliers je n'ai plus que les grenadiers et les chasseurs de la vieille garde, dernière ressource qu'il ne faut dépenser que dans un désastre.—Mouton part, et se dirige sur la gauche d'Essling, où l'attaque des grenadiers autrichiens paraissait plus à craindre. Bessières, placé plus près des lieux, voit le danger à droite, entre Essling et le Danube, et il n'hésite pas à changer la direction indiquée par l'Empereur. Il envoie partie de ces quatre bataillons dans Essling même, partie à droite entre le village et le fleuve. Ce secours était urgent, car de front Essling était menacé par les grenadiers, et à droite par les colonnes de Rosenberg, prêtes à passer entre Essling et le Danube. C'était le général Boudet qui défendait encore Essling depuis la veille. Cinq fois les grenadiers conduits par le feld-maréchal d'Aspre étaient revenus à l'attaque, et cinq fois ils avaient été repoussés tantôt par la fusillade, tantôt par des charges à la baïonnette. Néanmoins sur la droite du village, que peu de monde défendait, Boudet tourné, enveloppé par l'une des deux colonnes de Rosenberg, avait été obligé de se retirer dans un grenier, vaste édifice, crénelé comme une forteresse. Il s'y maintenait avec une ténacité indomptable; mais, assailli de toutes parts, il allait succomber, quand Mouton arrive avec les fusiliers de la garde. Cette belle jeunesse arrache aux grenadiers d'Aspre une partie du village, et arrête les soldats de Rosenberg le long de l'espace qui s'étend jusqu'au Danube. Pourtant ce premier acte d'énergie ne suffit pas contre un ennemi quatre fois plus nombreux, et résolu à tenter les derniers efforts pour réussir. Mais Rapp survient avec deux nouveaux bataillons de ces mêmes fusiliers, et propose au général Mouton de faire une charge générale à la baïonnette. Tous deux en se serrant la main adoptent cette manière d'en finir, et fondent tête baissée sur les Autrichiens. Ils leur portent un tel choc qu'ils les refoulent à l'instant d'un bout du village à l'autre, culbutent les soldats d'Aspre sur ceux de Rosenberg, et les rejettent tous au delà d'Essling. Au même moment l'artillerie de la Lobau prenant en écharpe les masses qui avaient passé entre le fleuve et le village, les couvre de mitraille. Essling se trouve ainsi délivré.
L'archiduc Charles, désespérant de jeter l'armée française dans le Danube, renonce à ses attaques, et termine la journée par une canonnade. Il y avait trente heures que cette lutte durait. L'archiduc Charles épuisé, désespérant de nous jeter dans le Danube, commençant lui aussi à manquer de munitions, prend enfin le parti de suspendre cette sanglante bataille, l'une des plus affreuses du siècle, et se décide à clore la journée en envoyant ce qui lui reste d'obus et de boulets sur les corps placés entre Aspern et Essling. Aussi tandis que dans Aspern les généraux Hiller et Bellegarde s'acharnent encore à disputer quelques débris de ce malheureux village, vers le centre et vers Essling, l'archiduc Charles fait discontinuer les attaques, et se borne à porter son artillerie en avant pour tirer à outrance sur nos lignes. À un péril de ce genre il n'y avait à opposer qu'une froide immobilité. Notre artillerie, démontée en grande partie, s'arrête comme elle avait déjà fait sur le bord du fossé qui nous couvrait, tirant d'intervalle en intervalle pour gagner la fin du jour. L'infanterie s'établit en arrière à moitié couverte par le terrain, et plus en arrière encore se déploie notre belle cavalerie, présentant deux fronts, l'un d'Essling à Aspern, pour couvrir le centre de la position, l'autre en retour, pour couvrir l'espace entre Essling et le fleuve. Enfin la garde impériale, présentant deux fronts parallèles à ceux de la cavalerie, demeure impassible sous les boulets, et on n'entend au milieu de la canonnade, que ce cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus en effet que cette manœuvre à exécuter jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit à la Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser notre départ.
Napoléon n'avait cessé pendant la journée de se tenir dans l'angle que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Napoléon quitte le champ de bataille à la chute du jour pour aller préparer la retraite dans l'île de Lobau. Maintenant que l'ennemi épuisé se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car tant que ces deux points d'appui nous restaient la retraite de l'armée était assurée. L'officier d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent extraordinaire: Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre, s'il le faut, tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.—
Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, de le venir joindre, dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le cœur. Spectacle que présentaient les abords du petit pont qui conduisait à l'île de Lobau. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à terre en attendant qu'en les transportât dans l'île de Lobau, des cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve pour se désaltérer dans ses eaux, et s'embarrassant dans les cordages du pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux gémissements, telle était la scène qui s'offrait, et qui saisit Napoléon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir le visage, et puis apercevant une litière faite de branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêter sitôt dans cette carrière de gloire.— Entrevue de Lannes et de Napoléon. Vous allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes. Vivez et sauvez l'armée.—La malveillance qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de prétendus reproches, que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez faciles à comprendre? Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit, car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère, Napoléon remonta à cheval, et voulut profiter de ce qui lui restait de jour pour visiter l'île de Lobau, et arrêter ses dispositions de retraite. Napoléon visite l'île de Lobau avant la chute du jour. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp retranché où elle serait inexpugnable, et où elle pourrait s'abriter deux ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras fût rétabli. Le petit bras qui la séparait des Autrichiens était impossible à franchir en présence de Masséna, qui serait là pour en disputer le passage. La largeur de l'île ne permettait pas qu'en l'accablant de boulets on la rendît inhabitable pour nos soldats. Enfin en employant tout ce qu'il y avait de bateaux sur la rive droite, on parviendrait à apporter des vivres, des munitions, de manière que l'armée eût de quoi subsister et se défendre. Ces vues promptement conçues et arrêtées, Napoléon revint à la nuit vers le petit bras. Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre journée. Conseil de guerre tenu au bord du Danube entre Napoléon et ses maréchaux. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation, pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait braver la mort. Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes. Opinion exprimée par Napoléon dans le conseil assemblé au bord du Danube. À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir, que Napoléon, prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de ses ressources, exposa ainsi la situation. La journée avait été rude, disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite, puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi avait dû être d'un tiers plus forte; on pouvait donc être certain, assurait Napoléon, que les Autrichiens se tiendraient tranquilles pour long-temps, et qu'on aurait le loisir de rallier l'armée d'Italie qui arrivait victorieuse à travers la Styrie, de ramener dans les rangs les trois quarts des blessés, de tirer de France les nombreux renforts qui étaient en marche, d'établir sur le Danube des ponts de charpente aussi solides que des ponts de pierre, et qui feraient du passage du fleuve une opération ordinaire. Napoléon ajoutait qu'après tout, lorsque les blessés seraient rentrés dans les rangs, ce ne seraient que dix mille hommes de moins de notre côté, pour quinze mille du côté de l'adversaire, et deux mois de plus dans la durée de la campagne; qu'à cinq cents lieues de Paris, soutenant une grande guerre au sein d'une monarchie conquise, au milieu même de sa capitale, un accident de cette espèce n'avait rien qui dût étonner des gens de courage, rien que de très-naturel, rien même que d'heureux, si on songeait aux difficultés de l'entreprise, qui consistait à passer devant une armée ennemie le plus grand fleuve de l'Europe pour aller livrer bataille au delà. Il ne fallait donc, suivant lui, ni s'alarmer, ni se décourager. Il y avait un mouvement rétrograde qui était convenable et nécessaire, c'était de repasser le petit bras du Danube, pour se renfermer dans l'île de Lobau, pour y attendre l'abaissement des eaux et le rétablissement des ponts sur le grand bras; mouvement facile, qui se ferait la nuit, sans inconvénient, sans perdre ni un blessé, ni un cheval, ni un canon, sans perdre surtout l'honneur des armes. Mais il y avait un autre mouvement rétrograde à la fois déshonorant et désastreux, ce serait de repasser non-seulement le petit bras, mais le grand, en repassant celui-ci tant bien que mal, avec des barques qui ne pourraient transporter que les hommes valides, sans un canon, ni un cheval, ni un blessé, en renonçant surtout à l'île de Lobau, qui était une conquête précieuse, et le vrai terrain d'un passage ultérieur. Si on agissait de la sorte, si au lieu de soixante mille qu'on était au départ on repassait au nombre de quarante mille, sans artillerie, sans chevaux, en abandonnant au moins dix mille blessés capables de servir dans un mois, on ferait bien en revenant de ne pas se montrer aux Viennois, qui accableraient de mépris leurs vainqueurs, et appelleraient bientôt l'archiduc Charles pour chasser les Français d'une capitale où ils n'étaient plus dignes de rester. Et dans ce cas ce n'était pas à une retraite sur Vienne, mais à une retraite sur Strasbourg qu'il fallait se préparer; le prince Eugène, en marche sur Vienne, y trouverait l'ennemi, au lieu de l'armée française, et périrait dans ce coupe-gorge; les alliés effrayés, devenus traîtres par faiblesse, se retourneraient contre nous; la fortune de l'Empire serait anéantie, et la grandeur de la France détruite en quelques semaines. En un mot Napoléon prévit, annonça avec précision, comme devant se réaliser sous quinze jours, tout ce que sa politique lui a valu cinq ans plus tard, si, au lieu de se retirer fièrement dans la Lobau, on avait la faiblesse de traverser précipitamment le grand Danube, laissant à l'autre bord ses camarades blessés, son matériel, son honneur. Pour agir d'ailleurs comme il le conseillait, il ne fallait que peu d'efforts. Masséna tiendrait à Aspern jusqu'à minuit, défilerait ensuite avec l'armée sur le petit pont, défendrait la Lobau le lendemain contre les entreprises de l'ennemi, et attendrait derrière le petit bras du Danube les vivres et les munitions qu'on allait lui envoyer en bateaux. Pendant ce temps on rétablirait le grand pont, et si, contre toute vraisemblance, l'archiduc Charles osait faire une tentative, en descendant sur Presbourg ou en remontant jusqu'à Krems, pour se transporter sur la rive droite, et venir nous disputer Vienne, le maréchal Davout lui tiendrait tête avec ses 30 mille hommes qui valaient 60 mille Autrichiens, avec le reste des cuirassiers, avec la cavalerie de la garde qui n'avaient point passé, avec les Wurtembergeois, les Bavarois, les Saxons. Ainsi, Masséna, Davout, leur dit-il, vous vivez, et vous sauverez l'armée, en vous montrant dignes de ce que vous avez déjà fait.—Masséna, souvent mécontent, blâmant même avec amertume la précipitation qu'on avait mise à passer le Danube, Masséna, transporté de tant de raison et de fermeté, saisit la main de Napoléon et lui dit:—Vous êtes, sire, un homme de cœur et digne de nous commander! Vif assentiment donné par Masséna aux paroles de Napoléon. Non, il ne faut pas fuir comme des lâches, qui auraient été vaincus. La fortune nous a mal servis, mais nous sommes victorieux néanmoins; car l'ennemi qui aurait dû nous précipiter dans le Danube a mordu la poussière devant nos positions. Ne perdons pas notre attitude de vainqueurs, bornons-nous à repasser le petit bras du Danube, et je vous jure d'y noyer tout Autrichien qui voudrait le franchir à notre suite.—Davout promit de son côté de garder Vienne, et de repousser toute attaque qui viendrait par Presbourg ou par Krems, pendant l'opération du rétablissement des ponts, opération après laquelle l'armée réunie sur une seule rive n'aurait plus rien à craindre de l'archiduc Charles.
Raffermissement des cœurs à la suite du conseil de guerre tenu dans la soirée du 22. Tous les cœurs se trouvèrent raffermis à la suite de ce conseil tenu au bord du Danube sous les derniers boulets lancés par les Autrichiens. Il fut convenu que Masséna prendrait le commandement en chef de l'armée, emploierait la nuit à traverser le petit bras, tandis que Napoléon, repassant de sa personne le grand bras avec Berthier et Davout, irait diriger lui-même les deux opérations qui pressaient le plus, l'envoi dans la Lobau de munitions de guerre et de bouche, et le rétablissement du grand pont. On se quitta consolés, résolus, confiants les uns dans les autres. Après avoir ordonné la retraite dans l'île de Lobau, et en avoir confié la direction à Masséna, Napoléon repasse le Danube dans la nuit. Pendant que Masséna retournait à Aspern, Napoléon se rendit à travers la Lobau sur le bord du bras principal du Danube, après avoir donné tous ses ordres. Il eut de la peine à franchir plusieurs gros ruisseaux qui s'étaient formés dans l'intérieur de l'île par suite de la crue des eaux. Il arriva entre onze heures du soir et minuit au bord du grand Danube, et voulut le passer immédiatement. Le péril était grave, car outre une obscurité profonde il fallait braver les énormes corps flottants que le courant entraînait, et qui heurtant la frêle barque dans laquelle Napoléon allait monter, pouvaient la submerger. Mais il n'y avait pas à hésiter en présence des grands devoirs qui restaient à remplir, et, avec la confiance de César au milieu des flots de l'Épire, Napoléon s'embarqua sur un esquif, accompagné de Berthier et de Savary, conduit par quelques pontonniers intrépides, qui le transportèrent sain et sauf sur l'autre rive. À peine débarqué à Ébersdorf il donna ses premiers ordres pour attirer sur ce point toutes les barques disponibles, les remplir de biscuit, de vin, d'eau-de-vie, de gargousses, de cartouches, d'objets de pansement, et les diriger sur l'île de Lobau. Les bateaux détachés du grand pont détruit suffisaient dans le moment pour porter le nécessaire à l'armée de l'autre côté du fleuve. On commença cette opération dans la nuit même, ou plutôt on la continua plus activement, car après la rupture du pont, on avait déjà eu recours à ce moyen dans le courant de la journée.
Mesures de Masséna pour assurer la retraite de l'armée dans l'île de Lobau. Pendant ce temps Masséna, investi du commandement en chef, avait couru à Essling et Aspern pour préparer la retraite. Les attaques directes contre ces deux points avaient cessé. Les Autrichiens s'en tenaient à une canonnade, toujours plus lente à mesure que la nuit avançait, et qui de loin en loin, ici ou là, faisait quelques victimes dans l'ombre. Nos adversaires épuisés se laissaient tomber de lassitude sur ce champ de carnage, tandis que la vigilance, indispensable dans notre position critique, nous obligeait à nous tenir debout, bien que notre fatigue fût égale à celle des Autrichiens. Vers minuit, Masséna fit commencer la retraite par la garde impériale, qui était la plus rapprochée du fleuve. Défilé de l'armée par le petit pont dans la nuit du 22 au 23 mai. Chaque corps devait défiler par le petit pont, emportant ses blessés, emmenant ses canons, laissant seulement ses morts, dont, hélas! le nombre n'était que trop considérable. Après la garde vint la grosse cavalerie, et comme beaucoup de soldats avaient jeté leurs cuirasses, Masséna les fit ramasser par les cavaliers démontés, ne voulant abandonner à l'ennemi que le moins de trophées possible. Une partie de la cavalerie légère demeura en ligne avec les voltigeurs pour faire devant Aspern et Essling un semblant de résistance. Puis les divisions Saint-Hilaire et Oudinot défilèrent à leur tour, chacune emportant ce qui lui restait encore de blessés sur le terrain. Les divisions Legrand, Carra Saint-Cyr suivirent, et enfin, à la pointe du jour du 23, les généraux Boudet et Molitor, quittant Essling et Aspern, s'enfoncèrent dans le bois qui couvrait le rentrant du fleuve, escortés par une nuée de leurs tirailleurs. L'ennemi harassé ne s'aperçut pas du mouvement rétrograde de nos troupes. Ce ne fut que vers cinq ou six heures du matin que, voyant nos postes avancés disparaître peu à peu, il conçut le soupçon de notre retraite, et songea à nous suivre. Il le fit lentement, sans nous inquiéter beaucoup. Entré toutefois dans Essling et parvenu au bord du fleuve, il put découvrir le petit pont sur lequel passaient nos dernières colonnes. Il dirigea aussitôt ses boulets de ce côté, tandis que ses tirailleurs débouchant à travers le bois nous décochaient des balles. Masséna, avec quelques officiers de son état-major, était resté sur la rive gauche, résolu à passer le dernier. On lui fit remarquer que nos postes commençaient à être vivement pressés, qu'il pouvait être subitement assailli, que le moment était venu de replier le pont, et de mettre fin à cette résistance sans exemple. Il ne voulut rien entendre tant qu'il aperçut sur la rive gauche quelque débris à sauver. Courant en tous sens, il s'assura par lui-même qu'on ne laissait pas un blessé, pas un canon, pas un objet de quelque valeur dont l'ennemi eût à s'enorgueillir. Il fit ramasser encore ce qu'il put de fusils, de cuirasses jetés le long du Danube, et comme çà et là des chevaux blessés et sans maîtres erraient au bord de l'eau, il les fit chasser vers le fleuve pour les obliger à le traverser à la nage. Embarquement de Masséna, qui se retire le dernier dans l'île de Lobau. Enfin ne voyant plus aucun devoir à remplir sur cette rive devenue un sol ennemi, et les balles des tirailleurs pleuvant déjà autour de lui, il s'embarqua le dernier, aussi fier que lorsqu'il sortait de Gênes dans une simple embarcation sous le feu de l'escadre anglaise. Il fit couper les amarres du pont, que le courant du fleuve reporta bientôt vers l'autre bord, et en quelques minutes il fut dans la Lobau, les Autrichiens se contentant d'assister à la retraite volontaire de leurs adversaires.
Résultats et caractères de la bataille d'Essling. Ainsi se termina cette bataille de deux jours, l'une des plus sanglantes du siècle, et qui commença la série de ces abominables carnages des derniers temps de l'Empire, où l'on détruisait en une journée l'équivalent de la population d'une grande ville. Le nombre des morts et des blessés, pour celle-ci comme pour les autres, ne saurait être que difficilement précisé. On peut évaluer la perte des Autrichiens à 26 ou 27 mille[29] morts et blessés, à 15 ou 16 mille celle des Français. De notre côté, la pénurie des ressources dans l'île de Lobau, pendant les premiers moments, devait rendre les blessures extrêmement dangereuses. Ce qui expliquait l'énorme différence des pertes, c'est que les Autrichiens avaient combattu toujours à découvert, et que nous au contraire avions été abrités durant une partie de ces journées par quelques obstacles de terrain. Quant aux prisonniers, il n'en avait été fait d'aucun côté, sauf quelques centaines enlevés dans Aspern et Essling, et envoyés dans la Lobau. C'était une bataille sans autre résultat qu'une abominable effusion de sang, effusion, comme on vient de le voir, plus grande pour l'ennemi que pour nous, et qui nous laissait tous nos moyens de passage, puisque l'île de Lobau nous restait. Conséquences morales de la bataille d'Essling. La plus grave conséquence de ces journées d'Essling, c'était ce qu'on allait en dire, c'étaient les exagérations de nos ennemis prompts à publier en Allemagne et dans toute l'Europe, que les Français étaient vaincus, accablés, en pleine retraite. Or Napoléon, combattant au milieu du continent prêt à s'insurger contre lui, obligé de se maintenir au sein de la capitale ennemie, où quatre cent mille habitants n'attendaient qu'un signal pour se soulever, ayant besoin sur ses derrières de routes sûres pour amener ses renforts, ne pouvait se passer du prestige de son invincibilité. Matériellement il était plus fort, puisqu'il avait moins perdu que son adversaire, et qu'il avait retrempé le cœur de sa jeune armée dans une épreuve formidable; moralement il était plus faible, parce que ses ennemis allaient triompher d'une prétendue défaite, qui en réalité était une victoire, car c'était vaincre que de soutenir une telle lutte avec ses ponts détruits. Quel jugement on peut porter sur la conduite militaire de Napoléon. Quant à sa conduite comme général, on ne pouvait qu'admirer le choix de l'île de Lobau, choix qui avait rendu possible une opération dans tout autre cas impraticable, et qui permettait qu'une position désastreuse, d'où l'on n'aurait dû sortir que noyés ou prisonniers, finît par la plus facile, la moins troublée des retraites. Mais on devait blâmer la précipitation que Napoléon avait mise à traverser le fleuve dans une telle saison, avant d'avoir réuni des moyens suffisants de passage. En cela il était reprochable assurément; tant de motifs cependant excusaient son impatience d'occuper les deux rives du Danube, qu'on peut lui pardonner d'avoir trop compté sur la fortune dans le désir d'épargner le temps. Son tort véritable, son tort éternel, c'était cette politique sans frein, qui, après l'avoir porté sur le Niémen d'où il était revenu à force de miracles, l'avait porté ensuite sur l'Èbre et le Tage d'où il était revenu de sa personne en y laissant ses plus belles armées, l'entraînait maintenant de nouveau sur le Danube où il ne parvenait à se soutenir que par d'autres miracles, miracles dont la suite pouvait à tout moment s'interrompre, et aboutir à des désastres. C'est là, disons-nous, qu'était son tort, car le général ne commettait de fautes que sous la contrainte qu'exerçait sur lui le plus imprudent des politiques.