Divers jugements portés sur la conduite militaire de l'archiduc Charles. Quant à l'archiduc Charles, fort critiqué depuis, surtout par ses compatriotes, car c'est ordinairement chez ses concitoyens qu'on recueille le plus d'amertume, il déploya une grande énergie, quoi qu'on ait pu dire; et si on trouve étonnant qu'il n'ait pas précipité l'armée française dans le Danube, c'est qu'on oublie la puissance des positions choisies par son adversaire, l'impossibilité d'arracher Essling et Aspern à soixante mille Français commandés par Lannes et Masséna, et réduits à vaincre ou à périr; c'est qu'on oublie les avantages de l'île de Lobau, qui, Essling et Aspern nous restant, était facile à regagner, et devenait alors un asile inviolable. Chercher à forcer le petit bras devant Masséna, sans avoir de pont, ou même en ayant un, c'eût été de la part du généralissime autrichien une entreprise folle, que lui ont fort reproché de n'avoir pas tentée des gens qui auraient été incapables de l'exécuter. Ce qu'ont dit avec plus de raison certains juges impartiaux, c'est que pendant la bataille il étendit beaucoup trop le demi-cercle tracé autour des Français, et l'étendit au point de s'exposer à être coupé par le milieu; c'est qu'en se concentrant davantage à sa droite, et en employant toutes ses forces à faire une percée vers Aspern, il aurait eu plus de chance peut-être de nous couper du Danube. En répétant ces critiques, il faut ajouter aussi que s'il eût agi de la sorte, il eût probablement trouvé à Aspern les forces qu'il n'aurait pas attirées ailleurs, et qui se seraient reportées sur le point qu'il aurait exclusivement attaqué. Après une si affreuse lutte, après de si héroïques efforts, il faut savoir admirer le dévouement, et se taire, quel qu'ait été le résultat, devant des actes d'énergie que les hommes ont rarement égalés.

Ce que l'archiduc Charles aurait pu faire après la bataille d'Essling. C'est pendant les jours qui suivirent que l'archiduc Charles eût pu exécuter des choses qu'il n'essaya même pas. L'armée française, en effet, partie dans l'île de Lobau, partie sur la rive droite du Danube, coupée en deux par la principale masse des eaux du fleuve, se trouvait dans une position critique. Certes Napoléon, dans sa jeune ardeur, quand général d'Italie il poursuivait si activement ses succès, n'aurait pas laissé échapper l'occasion qui s'offrait en cet instant. Il est vrai que s'il était impossible à l'archiduc Charles de forcer le petit bras du fleuve qui le séparait de la Lobau, de le forcer devant Masséna et les quarante-cinq mille hommes qui restaient à ce dernier, il n'était pas à beaucoup près aussi impossible de tenter au-dessus ou au-dessous de Vienne l'un de ces passages que Napoléon redoutait si fort, et contre la réalisation desquels il avait employé tant et de si ingénieuses précautions.

Effectivement, si l'archiduc Charles eût marché sur Presbourg, qu'il y eût traversé le Danube, et que, remontant la rive droite, il fût venu attaquer le maréchal Davout, qui n'aurait pas eu quarante mille hommes à lui opposer, il se serait donné sans doute de belles chances de nous faire essuyer un désastre. Mais il aurait eu quelque chance aussi d'en essuyer un lui-même, car il ne lui aurait pas fallu moins de deux jours pour descendre le Danube, deux pour le remonter, et dans ces quatre jours, il y avait beaucoup de probabilité que le grand pont rétabli momentanément permettrait à l'armée française de repasser sur la rive droite. Dans ce cas l'archiduc Charles aurait trouvé 80 mille hommes à combattre, n'en pouvant amener que 70 mille tout au plus, car la bataille d'Essling lui en avait coûté 26 ou 27 mille. Il pouvait donc être refoulé, détruit, rejeté en pièces sur la Hongrie. Il restait à tenter une autre opération, aussi hasardeuse, mais plus décisive encore, si elle eût réussi. C'était, au lieu de descendre le Danube, de le remonter au contraire, de rallier les 25 mille hommes de Kollowrath, ce qui eût reporté l'armée autrichienne à 95 mille combattants, de franchir le fleuve à l'un des points qui se trouvent entre Krems et Lintz, d'y surprendre le passage contre les Saxons de Bernadotte ou les Wurtembergeois de Vandamme, et de déboucher sur les derrières de Napoléon. Ici le passage était moins certain, puisqu'il fallait le disputer, mais il offrait de grandes chances de réussite contre les troupes qui gardaient le fleuve; il se faisait avec 25 mille hommes de plus, il amenait une concentration de forces supérieure à toutes celles que Napoléon pouvait exécuter dans le moment, il n'exigeait que deux ou trois jours; il procurait le moyen de battre en détail, avant leur réunion, les Saxons, les Wurtembergeois, les divisions du maréchal Davout dispersées entre Saint-Polten, Vienne, Ébersdorf; enfin, en cas de succès il plaçait Napoléon dans la position du général Mélas après la bataille de Marengo. Mais aussi en plaçant un tel adversaire, une telle armée, dans de telles extrémités, il provoquait de leur part des efforts extraordinaires, un dévouement dont il fallait peu se flatter de triompher, et par conséquent des périls immenses. Plus décisif encore, mais plus hasardeux, ce plan était donc moins présumable de la part de l'archiduc.

Quoi qu'il en soit de ces diverses combinaisons, l'archiduc Charles raisonna autrement, ou, pour mieux dire, il agit autrement, car dans ces occasions on ne raisonne pas, on agit instinctivement, d'après son caractère; et ce n'eût pas été un tort, si, en suivant le plan le plus conforme à son caractère, le généralissime autrichien avait fait tout ce qui était possible et convenable dans le système qu'il adoptait. Il n'avait su que le 23 mai, c'est-à-dire le lendemain des deux journées du 21 et du 22, s'il était vainqueur ou non, et bien qu'il écrivît partout qu'il l'était, il n'en avait pas la conviction sincère, car tout en ayant empêché Napoléon de déboucher au delà du Danube, il n'avait pu l'empêcher de se retirer paisiblement dans la Lobau, de garder son champ de bataille, et surtout de conserver des moyens ultérieurs de passage. Outre que sa victoire pouvait être considérée comme douteuse, l'archiduc se ressentait cruellement de ces deux jours de combats acharnés. Son armée diminuée de près d'un tiers était épuisée, et dans un état d'accablement dont ne se rendent pas compte ceux qui jugeant les généraux après l'événement, leur reprochent de n'avoir pas suivi des plans auxquels il n'y avait pas même à penser en face de la réalité des choses. Dispositions de l'archiduc Charles après la bataille d'Essling. Il était personnellement peu disposé à recommencer. Pour la première fois il se trouvait devant Napoléon sans avoir succombé, et tout étonné de ce triomphe inusité, il voulait en jouir avant de courir de nouvelles chances. Il avait dans ses pertes, dans l'insuffisance des forces qui lui restaient, dans la destruction de ses munitions, qui étaient entièrement consommées, il avait des motifs d'attendre, et de goûter en repos le plaisir d'un succès inespéré. Et il y avait bien, il faut le reconnaître, quelques considérations sensées à faire valoir en faveur de cette manière de se conduire. Il pouvait se dire, en effet, que le temps était à son avantage, que ne pas périr était beaucoup quand on se battait dans son pays, à portée de ses ressources, entouré de toutes les sympathies de l'Allemagne, qui ne demandait qu'une occasion pour éclater. Il pouvait se dire que Napoléon au contraire, à plusieurs centaines de lieues de sa frontière, vivant au milieu de populations ennemies, au sein d'une capitale conquise et frémissante, ne s'y maintenant que par le prestige de son invincibilité, avait besoin pour se soutenir de coups d'éclat continuels, et surtout d'en finir vite pour en finir à son honneur; que, pour le général français, passer le Danube était la condition indispensable de tout succès définitif, et qu'avoir échoué dans ce passage était un échec moral autant qu'un échec matériel; qu'il valait mieux par conséquent persister à lui opposer un genre d'obstacle qui seul l'avait arrêté jusqu'alors, et persévérer dans une tactique qui avait réussi, que d'aller soi-même s'offrir à ses coups, et risquer des batailles douteuses, en essayant un passage hasardeux, au-dessous ou au-dessus de Vienne. L'archiduc Charles pouvait se faire et se fit ces raisonnements, qui étaient sages, qui méritaient même d'être approuvés, si, adoptant un pareil plan, il le suivait dans toutes ses conséquences, s'il employait le temps qui allait s'écouler à renforcer l'armée autrichienne, à rendre le Danube de plus en plus difficile à franchir, et à soulever autour de Napoléon les résistances de toute nature, qu'un avantage obtenu sur lui devait naturellement provoquer. C'est au moins ce qu'il parut faire dans les premiers moments, s'attachant à garder plus fortement que jamais sa position vis-à-vis de Vienne, s'étudiant à augmenter les difficultés de tout passage ultérieur du Danube, concentrant sur ce point le plus de forces possible, donnant à l'archiduc Jean l'ordre de l'y rejoindre au plus tôt, et surtout chantant victoire en Allemagne, écrivant partout que les Français avaient été battus, presque détruits, parlant de trente à quarante mille morts ou blessés, d'autant de prisonniers, de façon que si ces bruits avaient été vrais il ne serait pas resté un soldat à Napoléon; parlant en outre d'une retraite inévitable et prochaine des Français sur Lintz, Passau et Strasbourg même, promettant enfin à tous leur délivrance générale et certaine, si l'Europe, et particulièrement l'Allemagne, voulait seconder l'Autriche par un seul effort. Heureusement pour Napoléon, ce que l'archiduc sut faire de mieux pour user de sa victoire, ce fut de se vanter du succès obtenu, et, vanité à part, c'était quelque chose d'utile, on le verra bientôt, que de se vanter beaucoup, même au delà de toute vérité et de toute mesure.

En effet, Napoléon avait bien moins à redouter la conséquence matérielle de la bataille d'Essling que ses conséquences morales. En réalité, bien qu'il eût, comme nous l'avons déjà dit, échoué dans un passage du Danube tenté prématurément, il conservait en gardant l'île de Lobau la base de tout passage ultérieur, et il avait beaucoup plus affaibli l'ennemi en soldats qu'il ne s'était affaibli lui-même. Mais ce qu'on allait dire en Allemagne, en France, en Europe de ces deux grandes journées, pouvait provoquer des résistances imprévues, diminuer l'ascendant moral dont il avait besoin pour être obéi, et pour attirer à lui toutes les ressources de son empire. Cependant il ne s'inquiéta pas plus qu'il ne fallait de l'avantage qu'on allait tirer des derniers événements; il écrivit en tous lieux pour redresser l'opinion, pour que les deux journées d'Essling fussent envisagées comme elles devaient l'être, et, par-dessus tout, il prit des mesures vigoureuses afin de réparer cet échec apparent ou réel, afin d'en tirer même dans un avenir prochain des résultats inattendus et décisifs.

Le premier soin de Napoléon, après la bataille d'Essling, est d'envoyer dans l'île de Lobau des vivres et des munitions. Le premier danger auquel il fallait pourvoir, c'était une tentative de l'archiduc Charles pour passer le petit bras du Danube et envahir l'île de Lobau. Napoléon ne le craignait guère, moyennant que les quarante-cinq mille hommes demeurés sous Masséna dans cette île immense eussent des vivres, des munitions, des effets de pansement. Son premier soin, comme on vient de le voir, fut de leur en envoyer dans la nuit même du 22 et dans la journée qui suivit. Ce qui restait de bateaux du grand pont détruit fut employé à cet usage, et en trente-six heures Masséna eut assez de gargousses et de cartouches pour arrêter tout essai de passage, assez de biscuit pour préserver ses soldats de la faim. Les cerfs et les chevreuils, qui existaient abondamment dans l'île de Lobau, devaient fournir la viande à cette troupe de quarante-cinq mille chasseurs. Ainsi, grâce au dévouement des pontonniers, qui, malgré la crue extraordinaire du Danube, malgré les énormes corps flottants dont il fallait braver le choc, ne cessèrent d'opérer au milieu des plus grands périls un trajet extrêmement pénible, l'armée eut le nécessaire pour se défendre et pour vivre.

Le second soin de Napoléon est de rétablir les ponts du Danube, pour ramener l'armée sur la rive droite, et parer à un passage des Autrichiens sous Presbourg. Le second danger dont on devait s'occuper sur-le-champ, c'était la possibilité d'un passage vers Presbourg, le seul auquel Napoléon accordât quelque créance, parce que c'était celui qui exigeait le moins de hardiesse. Mais pour parer à celui-là, il fallait avoir vaincu une grave difficulté, c'était de rétablir le pont sur le grand bras, ne fût-ce que temporairement, car, sans ce pont, le maréchal Davout était exposé à se trouver seul avec deux de ses divisions, et avec ce qui n'avait point passé de la garde et de la grosse cavalerie, pour résister à l'archiduc Charles. La troisième division du maréchal Davout, celle de Morand, restée entre Saint-Polten et Vienne, serait évidemment indispensable pour contenir la capitale pendant que les deux autres combattraient. Il est vrai que ce vigoureux lieutenant de l'Empereur avait répondu sur sa tête d'arrêter avec 25 ou 30 mille hommes tout ce qui viendrait du côté de Presbourg, et on pouvait attendre de l'opiniâtre vainqueur d'Awerstaedt la réalisation de cette promesse. Mais c'était là une position fort critique, et il importait au plus haut point d'avoir rétabli promptement les communications entre la rive droite et l'île de Lobau, pour que l'armée pût au besoin se réunir tout entière sur cette rive. Napoléon s'y appliqua sans relâche, bien qu'il sût dans quel état il avait laissé l'armée autrichienne en repassant dans l'île de Lobau, et que la double expérience qu'il avait de la guerre et du caractère de son adversaire suffit pour lui apprendre qu'après deux journées comme celles d'Essling, il n'était pas à craindre d'en avoir immédiatement une troisième. Les marins de la garde, mandés de Boulogne à Strasbourg, de Strasbourg à Vienne, venaient heureusement d'arriver. Services rendus par les marins de la garde pour le rétablissement des communications entre les deux rives du Danube. On s'en servit pour accélérer le rétablissement des communications. Ils s'y consacrèrent avec leur zèle et leur habileté accoutumés. Toujours en croisière sur le Danube, soit pour transporter des munitions, soit pour arrêter les corps flottants lancés par l'ennemi, ils aidèrent à dominer l'obstacle que présentait ce fleuve immense, rapide comme un torrent et vaste comme un bras de mer. En attendant la reconstruction du pont, on commença à faire repasser dans des bateaux une partie de l'infanterie de la garde, de l'île de Lobau à Ébersdorf. Rétablissement des communications entre l'île de Lobau et Ébersdorf. Le 25, au moyen des pontons qui avaient servi pour le passage du petit bras, et des bateaux ramassés sur le fleuve, on parvint à établir un pont, sur lequel il n'eût pas fallu compter pour entreprendre une opération offensive, mais bien assez solide pour une retraite, qu'il suffisait d'opérer à intervalles successifs. Chaque détachement transporté sur la rive droite mettait le maréchal Davout en état de mieux résister à une attaque vers Presbourg, et quant à celle qui aurait pu être dirigée contre l'île de Lobau, elle n'était visiblement plus à craindre dès qu'elle n'avait pas été tentée le 23 ou le 24.

Après la garde on fit repasser la division Demont, ensuite la cavalerie légère, qu'il importait d'envoyer en reconnaissance autour de Presbourg, puis la grosse cavalerie, et enfin le corps de Lannes tout entier, qui depuis la blessure mortelle de ce dernier avait été mis sous les ordres du général Oudinot, et ne pouvait pas être en meilleures mains. Ces passages de troupes achevés, et ils le furent dans la journée du 27 mai, on n'avait plus rien à redouter, car le maréchal Davout avait au moins 60 mille hommes à sa disposition, et aucune tentative de l'archiduc Charles sur la rive droite ne présentait dès lors de chance de succès. Napoléon dirigea Lasalle et Marulaz sur Haimbourg, pour surveiller et contenir, avec neuf régiments de cavalerie légère, ce qui pourrait venir de Presbourg, que ce fût l'armée de l'archiduc Charles, ou simplement l'insurrection de Hongrie, qui commençait à se réunir. (Voir la carte no 32.) Il dirigea Montbrun sur Œdenbourg, de l'autre côté du lac de Neusiedel, pour observer les routes de la Hongrie et de l'Italie, par où pouvait se montrer l'archiduc Jean, en retraite devant le prince Eugène. Le général Lauriston n'avait pas cessé de se tenir à Bruck avec les Badois et la cavalerie du général Bruyère, pour tendre la main au prince Eugène engagé dans les routes de la Styrie. Distribution de l'armée autour de Vienne. Napoléon plaça, comme il avait déjà fait, la grosse cavalerie en arrière afin de soutenir la cavalerie légère. Enfin le maréchal Davout, avec les deux divisions Friant et Gudin, avec la division Demont, avec tout le corps d'Oudinot et la garde, c'est-à-dire avec 50 ou 60 mille hommes, était à Ébersdorf, prêt à se jeter sur l'archiduc Charles, de quelque côté qu'il se montrât.

Napoléon résolut d'amener encore quelques forces sur Vienne. Pensant que les Bavarois suffiraient à défendre leur pays, non-seulement du côté des montagnes du Tyrol, mais vers le Danube, il ordonna au maréchal Lefebvre d'envoyer une division bavaroise à Lintz pour y remplacer la division Dupas et les Saxons qui, sous les ordres du maréchal Bernadotte, gardaient ce point. Le général Vandamme dut rester avec les Wurtembergeois à Krems, tandis que le maréchal Bernadotte, avec ses 18 mille hommes, eut ordre de s'avancer sur Vienne, pour y augmenter l'accumulation des forces. Le corps de Masséna, dont nous n'avons pas parlé dans cette énumération, fut laissé tout entier dans l'île de Lobau, afin de garder cette île, qui, malgré l'usage qu'on venait d'en faire, était encore le lieu le plus propre au passage du Danube. Napoléon, dans la profondeur de sa pensée, avait déjà cherché et trouvé le moyen de s'en servir d'une manière si nouvelle, que l'ennemi, bien qu'averti par une tentative antérieure, y fût sûrement trompé. Il avait calculé que soit pour réunir et employer le matériel nécessaire, soit pour laisser venir la saison des basses eaux, il lui faudrait tout un mois, et qu'il ne serait prêt à porter le coup qui devait terminer la guerre, que vers la fin de juin, ou le commencement de juillet. C'était aussi le temps qu'il lui fallait pour recevoir ses renforts, organiser plus complétement sa ligne d'opération, et amener sous Vienne l'armée du prince Eugène. Il se mit donc à préparer l'accomplissement de ces divers desseins, avec un imperturbable sang-froid, une incroyable activité, et une attitude aussi fière qu'il aurait pu l'avoir le lendemain d'une grande victoire.

D'abord il s'occupa de préparer partout des matières. Vienne était remplie de bois: il en ordonna la recherche, le choix, le transport sous Ébersdorf. Préparatifs d'un passage ultérieur, et mesures pour réparer les pertes de l'armée. Les ouvriers de Vienne manquaient d'ouvrage: il résolut de les employer, en les payant avec le papier-monnaie autrichien, dont regorgeaient les caisses publiques qu'on avait saisies. Il attira dans l'île de Lobau des constructeurs, et en fit même venir de France, qui durent être transportés en poste. Il commanda des bateaux de toute forme, de toute dimension, d'après un plan que nous ferons connaître, quand le moment en sera venu. Enfin, sans perdre un seul jour, il donna les ordres suivants pour le recrutement de l'armée. Comme il avait eu soin de remplir les dépôts, soit à l'aide d'une anticipation sur la conscription de 1810, soit à l'aide d'un nouvel appel sur les classes antérieures, il pouvait en tirer aujourd'hui les hommes levés précédemment, certain qu'ils seraient remplacés par les derniers appelés. En conséquence il fit acheminer sur Strasbourg tous les conscrits déjà instruits, en les réunissant en bataillons de marche qui devaient porter les numéros des divisions militaires où étaient situés les dépôts. Mais il avait un moyen plus sûr encore de se procurer immédiatement des hommes tout formés, c'était de les prendre dans les demi-brigades provisoires, qu'il avait organisées dans le Nord, sur les frontières du Rhin, et même en Italie, en les composant de quatrièmes et cinquièmes bataillons. Il ordonna d'y puiser, pour les corps de Masséna, d'Oudinot, de Davout, de nombreuses recrues, en envoyant les unes directement à leur régiment, en incorporant les autres dans les régiments auxquels elles n'appartenaient pas d'origine. Napoléon avait déjà eu recours à ce dernier moyen: il persista à l'employer, vu l'urgence des circonstances, et il l'appliqua à trois régiments revenus depuis une année du Portugal, et restés sur les côtes de Bretagne, où ils avaient été largement pourvus de jeunes soldats. Il en tira trois à quatre mille hommes parfaitement instruits, et qui, moyennant leur incorporation dans d'autres régiments, pouvaient servir à recruter ceux dont les dépôts manquaient de conscrits. Il désigna ainsi vingt à vingt-cinq mille fantassins qui devaient être fournis par les dépôts de France, et six à huit mille par ceux d'Italie. Il adopta les mêmes mesures pour la cavalerie, qui avait dans ses dépôts des ressources considérables, vu qu'on n'y avait pas beaucoup puisé jusqu'alors, et il fit diriger de nombreux escadrons de marche du Rhin au Danube. Il travailla surtout à la remonter, car elle avait perdu des chevaux plus encore que des hommes. Napoléon prescrivit la formation de deux dépôts: un en Bavière, pour acheter des chevaux allemands de grosse et moyenne cavalerie; un en Hongrie, pour se procurer des chevaux de cavalerie légère. Il s'occupa enfin, avec un soin tout particulier, d'augmenter son artillerie. Celle de l'ennemi lui avait tant fait de mal à Essling, que pour renforcer la sienne il eut recours à un essai que l'expérience ne justifia pas, c'était de donner aux régiments d'infanterie des canons servis par les régiments eux-mêmes, au moyen de fantassins exceptionnellement dressés à ce service. La difficulté de tirer des canonniers des dépôts, en nombre suffisant, en temps utile, l'avait décidé à cet essai, que son tact supérieur l'aurait conduit à repousser dans toute autre circonstance, car il était facile de prévoir qu'en fait d'armes spéciales, rien ne pouvait remplacer chez les hommes une éducation prolongée, et surtout que l'infanterie ne saurait jamais soigner le matériel comme un corps exclusivement destiné à ce service était capable de le faire. Napoléon résolut de donner deux cents bouches à feu à l'infanterie, sur le pied de quatre par régiment, en consacrant à cet usage les pièces de calibre inférieur, celles de 3 et de 4, par exemple. Il voulut, en outre, porter de soixante pièces de canon à quatre-vingt-quatre la réserve d'artillerie de la garde, en tirant d'Italie et de Strasbourg les compagnies d'artilleurs dont il aurait besoin. Il comptait se procurer ainsi sept cents pièces de canon, masse de feux accablante, qui supposait environ quatre pièces par mille hommes, et dépassait toutes les proportions admises jusqu'à ce jour. Ces divers appels devaient amener de France et d'Italie environ quarante mille hommes, sous un mois ou deux. C'était un renfort qui compensait et au delà toutes les pertes de la campagne, dont on pouvait se passer à la rigueur pour livrer une bataille décisive, car on recevait en ce moment le recrutement demandé après Ratisbonne, mais qui dans tous les cas mettrait Napoléon en état de continuer la guerre, quelles qu'en fussent les alternatives.