Indépendamment de ces soins accordés aux divers corps de l'armée, Napoléon s'occupa aussi de la garde impériale. Il avait avec lui les grenadiers et les chasseurs composant la vieille garde, les fusiliers et les tirailleurs composant la nouvelle. Il avait ordonné l'organisation des conscrits, formés, comme nous l'avons dit, non pas en prenant des hommes d'élite dans l'armée, mais en choisissant de bons sujets dans la conscription. Deux régiments de ces conscrits, l'un de grenadiers, l'autre de chasseurs, se trouvaient à Augsbourg, y remplissant une double tâche, celle de s'instruire, et celle de servir de réserve contre les mouvements du Tyrol et de la Souabe. Napoléon fit diriger sur Vienne les deux régiments qui étaient à Augsbourg, et sur Augsbourg les deux qui étaient en formation à Strasbourg. La réserve d'Augsbourg devait ainsi n'être pas diminuée. Cette réserve intéressait beaucoup Napoléon, dans la prévision de ce qui pouvait se passer sur ses derrières, à la suite de la commotion produite par les journées d'Essling. Elle se composait des détachements envoyés pour recruter l'armée, et qui faisaient des séjours successifs à Augsbourg; du 65e réorganisé, depuis sa mésaventure de Ratisbonne, tant avec des conscrits qu'avec des prisonniers de ce corps qu'on avait recouvrés moyennant échange; enfin de six régiments provisoires de dragons, formés avec les troisièmes escadrons des régiments servant en Espagne. Celles des demi-brigades provisoires qu'on ne devait pas dissoudre pour le recrutement de l'armée se réunissaient dans le même but à Wurzbourg, à Hanau, à Mayence. Le soin que Napoléon se donnait pour la recomposition du 65e à Augsbourg, il se le donnait en Italie pour la recomposition du 35e surpris à Pordenone, et illustré par son dévouement dans cette circonstance malheureuse. Comptant tirer des dépôts d'Italie, grâce aux mesures qu'il avait prescrites, sept ou huit mille hommes avec leur matériel, il envoya le général Lemarois à Osopo, pour s'occuper de tous ces mouvements d'hommes et de choses, sachant que sans un chef spécial chargé d'y veiller particulièrement, l'attention nécessaire manque souvent aux objets les plus essentiels, et qu'un détail négligé entraîne parfois des catastrophes. Une colonne de conscrits ayant déjà été prise dans le Tyrol, il prescrivit de diriger les nouvelles colonnes en force de quatre mille hommes au moins, sous un général de brigade, et par la route de Carinthie, que le prince Eugène devait suivre dans sa marche sur Vienne.
Opérations militaires en Italie pendant les événements survenus en Allemagne. Le prince Eugène venait effectivement d'arriver sur cette route, et l'effet moral de sa jonction avec Napoléon allait compenser l'impression produite par les journées d'Essling sur les esprits prévenus, qui croyaient à nos revers parce qu'ils les désiraient.
Le vice-roi avait pris la route de Carinthie à la suite de l'archiduc Jean, et le général Macdonald avait pris celle de la Carniole à la suite d'Ignace Giulay, ban de Croatie. Cette poursuite s'était continuée pendant les journées qui s'étaient écoulées avant et après la bataille d'Essling, avec le même avantage pour les Français, les mêmes pertes pour les Autrichiens. Le prince Eugène force les gorges des Alpes Carniques. Le 16 mai le prince Eugène parvint à l'entrée des gorges des Alpes Carniques, devant le fort de Malborghetto, qui interdisait tout passage à l'artillerie, tandis que l'archiduc Jean campait de l'autre côté, sur la position de Tarvis. On entra baïonnette baissée dans le village de Malborghetto, et on se contenta de bloquer le fort qui barrait la grande route. L'infanterie et la cavalerie dépassèrent Malborghetto, pour se porter devant Tarvis, où elles arrivèrent sans artillerie en présence des Autrichiens qui en avaient beaucoup. Il fallait sortir d'une telle situation, qui aurait pu devenir critique: le prince Eugène s'en tira par un coup de vigueur. À force de tourner autour du fort de Malborghetto, on finit par découvrir une position, sur laquelle on parvint à élever une batterie composée de plusieurs bouches à feu. Après avoir bien battu le fort, on résolut de l'enlever malgré le relief des ouvrages. On y réussit grâce à l'audace des troupes, qui escaladèrent des fortifications régulières sous la mitraille, en perdant tout au plus cent ou deux cents hommes. Nos soldats animés par la difficulté passèrent au fil de l'épée une partie des malheureux défenseurs du fort, prirent le reste, et arborèrent le drapeau français sur le sommet des Alpes Carniques. Cet acte audacieux eut lieu le 17 mai. On marcha dans la même journée sur Tarvis avec l'artillerie qu'aucun obstacle n'arrêtait plus. Les Autrichiens qui nous croyaient sans canons voulurent défendre les bords escarpés de la Schlitza. Mais ils furent bientôt détrompés par la mitraille qui pleuvait sur eux, et abordés vivement par les troupes que les avantages obtenus remplissaient d'élan. Ils perdirent 3 mille hommes et 15 pièces de canon. Dans le même moment le général Seras, détaché sur la route de Cividale, enlevait le fort de Predel avec la même vigueur et le même succès.
Retraite de l'archiduc Jean sur Grätz. L'archiduc Jean ainsi poursuivi ne pouvait plus se jeter dans la Haute-Autriche, comme il en avait eu d'abord la pensée, et même reçu l'ordre, quand on s'était flatté de réunir les archiducs sur Lintz ou sur Saint-Polten, en avant de Vienne. La marche rapide de l'armée française la portant sur les routes du Tyrol et de la Haute-Autriche (voir la carte no 31), ne laissait au prince autrichien d'autre parti à prendre que celui de se diriger vers la Hongrie, où il avait chance de rendre encore d'utiles services, soit en renforçant l'archiduc Charles, soit en empêchant la jonction de l'armée d'Allemagne avec le prince Eugène, avec les généraux Macdonald et Marmont. Ce dernier rôle était celui qui convenait le plus au goût qu'il avait de s'isoler, et de s'acquérir une gloire à part dans cette guerre. Mais son frère le généralissime, par désir de tout faire concourir à l'action principale, était d'un avis différent, et voulait qu'il vînt se ranger derrière le Danube à Presbourg, en remettant à l'insurrection hongroise et au ban Giulay le soin d'occuper le prince Eugène, les généraux Macdonald et Marmont. L'archiduc Jean, placé entre ses désirs personnels et les instructions de son frère, se retira sur Grätz, pour y attendre les nouveaux ordres qu'il avait sollicités. Ayant perdu près de quinze mille hommes dans cette campagne, en ayant donné environ dix ou douze au ban Giulay, il ne lui en restait guère que quinze mille en marchant sur Grätz. Mais il comptait sur diverses jonctions pour se refaire une armée. Vues personnelles de l'archiduc Jean pour une campagne en Hongrie. Ne pensant plus qu'il y eût grand'chose à se promettre des Tyroliens, depuis le combat de Worgel, il avait cru devoir retirer du Tyrol le général Chasteler, qui s'y était enfermé avec environ 9 à 10 mille hommes, le général Jellachich qui s'y était réfugié avec 8 à 9 mille. Il avait ordonné à tous les deux de se faire jour à travers l'armée du prince Eugène, en se jetant à l'improviste ou sur son avant-garde, ou sur son arrière-garde, de manière à déboucher par Léoben sur Grätz. (Voir la carte no 31.) En supposant que ces deux généraux laissassent quelques détachements en Tyrol, pour servir d'appui aux insurgés, ils pouvaient amener une quinzaine de mille hommes en Hongrie, qui, ajoutés à ce qu'il conservait, lui formeraient un excellent corps d'environ trente mille combattants. Avec les 10 ou 12 mille de Giulay, avec l'insurrection hongroise et croate, avec quelques bataillons de landwehr, il espérait se procurer encore un rassemblement de 50 à 60 mille hommes, et tenir la campagne, en occupant toutes les forces françaises de l'Italie et de la Dalmatie.
C'était là un rêve comme n'avait cessé d'en faire l'archiduc Jean pendant cette campagne, et ce rêve supposait vaincues toutes les difficultés qui restaient à surmonter pour opérer tant de jonctions diverses, en présence des forces du prince Eugène, du général Macdonald, du général Marmont. En effet, tandis que le prince autrichien s'était retiré sur Grätz, envoyant aux généraux Jellachich et Chasteler l'ordre de le rejoindre, le prince Eugène, pressé de se réunir à Napoléon sous Vienne, avait marché sur Léoben, en suivant la grande route qui du Frioul débouche par la Carinthie et la Styrie sur la Basse-Autriche. (Voir la carte no 31.) Défaite du général Jellachich dans la tentative qu'il fait pour rejoindre l'archiduc Jean en Styrie. Le général Jellachich, se conformant aux ordres qu'il avait reçus, avait quitté le Tyrol en toute hâte, et avait essayé de se glisser à travers l'armée française d'Italie, en se cachant dans les gorges des montagnes, pour épier l'occasion favorable. Menant 9 mille hommes avec lui, il pouvait passer sur le corps d'une avant-garde, ou d'une arrière-garde, et descendre ensuite sur Grätz. Il parvint ainsi le 25 mai, trois jours après la bataille d'Essling, à la position de Saint-Michel, en avant de Léoben, tandis que le prince Eugène se trouvait un peu à droite du côté de Grätz, où il s'était porté pour observer la marche de l'archiduc Jean vers la Hongrie. Les patrouilles de cavalerie eurent bientôt appris aux uns et aux autres la rencontre qu'ils venaient de faire, et Jellachich, séparé de l'archiduc Jean par le prince Eugène, n'eut aucun moyen d'éviter le combat. Il prit position sur les hauteurs de Saint-Michel près de Léoben, se flattant, grâce aux lieux, de résister à des forces infiniment supérieures. Mais l'armée du prince Eugène, qui après avoir détaché le général Macdonald n'était pas de moins de trente-deux à trente-trois mille hommes, qui était d'ailleurs en veine de succès et de témérités heureuses, ne pouvait guère s'arrêter devant un corps trois fois moins nombreux qu'elle. Il fallait franchir une rivière, puis gravir des montagnes pour aborder les 9 mille hommes de Jellachich. Tout cela fut exécuté avec une hardiesse extraordinaire, malgré la fusillade et la mitraille, et Jellachich enfoncé perdit en quelques heures environ 2 mille morts ou blessés, et 4 mille prisonniers. Il eut beaucoup de peine, en se dispersant dans tous les sens, et à la faveur d'un pays tout dévoué à l'Autriche, à sauver trois mille hommes, qu'il conduisit vers Grätz à l'archiduc Jean.
Il y avait bien moins de chances encore pour la jonction du général Chasteler, qui ne pouvait pas amener plus de 5 à 6 mille hommes, après les détachements laissés dans le Tyrol, et qui devait trouver la route de Carinthie et de Styrie définitivement occupée par les Français. Retraite de l'archiduc Jean derrière la Raab, et jonction du prince Eugène avec Napoléon. L'archiduc Jean voyait donc ses forces portées tout au plus à 18 mille hommes par la jonction des débris du général Jellachich, et ne savait encore ce que deviendrait le ban Giulay, qui, avec son détachement et les levées croates, avait affaire aux généraux Macdonald et Marmont. Croyant prudent de se rapprocher de la Hongrie, il mit une garnison dans la forteresse de Grätz, et se dirigea sur la Raab, attendant toujours les ordres de son frère le généralissime, et laissant le prince Eugène victorieux marcher sur Vienne, où aucun obstacle ne pouvait l'empêcher d'arriver, puisque le détachement du général Lauriston était à Bruck pour lui donner la main. Les avant-gardes françaises se reconnurent en effet aux environs de Bruck, s'embrassèrent, et le fait si important de la réunion des armées d'Italie et d'Allemagne fut dès lors consommé.
Marche du général Macdonald à travers la Carniole. Le général Macdonald, avec les 16 ou 17 mille hommes qui lui avaient été confiés, n'avait pas marché moins heureusement, sur la route d'Udine à Laybach. Il avait passé l'Isonzo, tourné le fort de Prévald qu'il avait fait tomber en le tournant, et avait débouché sur Laybach, enlevant tout entier un bataillon rencontré sur la route. Pendant ce temps l'un de ses détachements occupait Trieste. Parvenu devant Laybach, après avoir recueilli beaucoup de prisonniers, le général Macdonald y avait trouvé un vaste camp retranché, construit à grands frais, et défendu par une forte colonne de troupes qui en rendait la prise presque impossible. Le général Macdonald hésitait à l'attaquer avec ce qu'il avait de forces, craignant de s'affaiblir par une tentative infructueuse, et de n'être plus ensuite capable de tenir la campagne. Il allait donc passer outre, pressé qu'il était de rejoindre le prince Eugène, lorsqu'il avait reçu du commandant éperdu l'offre de traiter. Le général Macdonald ayant accepté cette offre, avait fait ainsi en passant quatre à cinq mille prisonniers, occupé les beaux ouvrages de Laybach, et regagné la route de Grätz, où il espérait retrouver le gros de l'armée d'Italie. Il y était arrivé le 30 mai, ayant heureusement traversé une vaste étendue de pays, et menant devant lui sept à huit mille prisonniers recueillis à Prévald, à Laybach, et sur la route. Heureuse arrivée du général Macdonald à Grätz, et sa réunion avec la droite du prince Eugène. Il s'arrêta à Grätz, pour y attendre les ordres du vice-roi, et il envoya des patrouilles sur les routes de la Carniole, pour avoir des nouvelles du général Marmont, qui du reste, ayant dix mille soldats avec lui et des meilleurs, n'avait rien à craindre des troupes du ban Giulay, et des rassemblements d'insurgés épars sur son chemin.
Napoléon avait, dans cette jonction, qui lui procurait, à lui, environ 45 à 50 mille hommes de renfort, et tout au plus 15 à 18 mille à l'ennemi, un sûr moyen de se venger des journées d'Essling. Voulant dédommager son fils adoptif du tort qu'avait pu lui faire la journée de Sacile, prenant plaisir à le récompenser de ses succès pendant sa marche de Vérone à Léoben, attachant surtout une grande importance à publier les précieux avantages qui devaient résulter de la réunion de toutes les armées françaises, il rédigea un ordre du jour brillant, où il paya à l'armée d'Italie un juste tribut d'éloges, et exposa ses hauts faits avec une certaine exagération qui n'était pas, d'ailleurs, fort éloignée de la vérité, car, depuis Vérone, le prince Eugène et le général Macdonald n'avaient pas enlevé en morts, blessés ou prisonniers, moins de 20 mille hommes à l'ennemi[30], contre 4 à 5 mille hommes, fatigués ou blessés, qu'ils avaient laissés en route.
Juin 1809. Force effective que procurait à Napoléon la jonction avec l'armée d'Italie. En supposant que le prince Eugène pût fournir en présents sous les armes 30 mille hommes, le général Macdonald 15 mille, c'était, sans compter le général Marmont, qu'on pouvait au besoin laisser en Styrie ou en Hongrie, une force de 45 mille hommes, et de 40 mille au moins, ajoutée à l'armée française sous Vienne. En les joignant aux 100 mille que devait procurer la réunion du maréchal Davout, du maréchal Masséna, du général Oudinot, de la réserve de cavalerie, de la garde impériale, et des Saxons, Napoléon allait avoir sous la main, même avant l'arrivée de ses renforts, la masse énorme de 140 mille hommes, bien suffisante pour livrer une bataille décisive au delà du Danube. L'archiduc Charles n'était pas en mesure d'en réunir autant, ni d'une aussi bonne qualité, eût-il l'art, qu'il ne fallait guère présumer de lui, de concentrer ses forces le jour de la bataille, comme il était certain que Napoléon saurait le faire, quand le moment serait venu. Napoléon avait donc le moyen de finir la guerre, dès que ses immenses préparatifs pour passer le Danube seraient achevés. Cependant résolu cette fois à jouer à coup sûr, il ne voulait livrer cette action dernière et décisive, que lorsque d'une part le Danube serait vaincu par des travaux d'une solidité infaillible, et lorsque de l'autre le prince Eugène, les généraux Macdonald et Marmont, seraient prêts à concourir directement ou indirectement aux opérations devant Vienne.
Instructions au prince Eugène pour les opérations ultérieures dont il est chargé. C'est vers cette fin que furent dirigées toutes les instructions au prince Eugène, qu'il conduisit dès qu'il l'eut à sa portée, comme un fils, comme un élève, dont il était aussi jaloux de faire briller les talents, qu'impatient de s'assurer la coopération dans les grands événements qui se préparaient. Vous avez maintenant, lui écrivit-il dans une suite de lettres admirables, divers buts à vous proposer: le premier, d'achever la poursuite de l'archiduc Jean, afin qu'il ne reste sur la droite du Danube et à la frontière de Hongrie aucun rassemblement capable de nous inquiéter, pendant que nous manœuvrerons autour de Vienne; le second, en acculant ce prince au Danube, de le réduire à passer le fleuve à Komorn plutôt qu'à Presbourg (voir la carte no 14), de manière que l'arc qu'il décrira étant le plus étendu possible, il ait moins de chances que vous d'être présent à la prochaine bataille; le troisième, de séparer l'archiduc Jean de Chasteler, de Giulay, de tous ceux qui pourraient grossir son rassemblement, tandis que vous au contraire vous rallierez Macdonald et Marmont; le quatrième enfin, d'occuper la rivière de la Raab, qui tombant dans le Danube près de Komorn, forme une barrière dont on peut se couvrir contre la Hongrie, de s'emparer pour cela de la place de Raab, qui commande cette rivière vers son embouchure, et de la citadelle de Grätz qui la domine près de sa source, de façon que quelques détachements laissés sur cette ligne puissent la défendre, pendant que l'armée d'Italie, dérobant sa marche, viendra former sous Vienne l'une des ailes de la grande armée.—Tels étaient les buts principaux que Napoléon assignait au prince Eugène. Il lui assignait, comme buts accessoires, de profiter lui-même, et de faire profiter la grande armée, des vastes ressources de la Hongrie en grains, fourrages, bétail, chevaux, matériel de navigation.