Pensant bien qu'au moment même de l'opération le besoin de communications rapides entre les deux rives se ferait vivement sentir, Napoléon voulant réparer jusqu'à l'excès l'imprudence de son premier passage, fit réunir dans ces canaux intérieurs, des bois, des radeaux, des pontons tout prêts, pour jeter au besoin quatre ou cinq ponts de plus, pour hâter ainsi autant que possible le déploiement de son armée, et rendre, en cas de revers, la retraite aussi facile que sur un champ de bataille ordinaire.

Il avait fait venir, outre les marins de la garde, des constructeurs de France. Il en avait recueilli sur les bords du Danube, qui sous la direction des ingénieurs français concouraient à construire cette flottille d'un nouveau genre. Aspect de l'île de Lobau et de la ville de Vienne pendant le mois de juin 1809. Des milliers d'ouvriers de toute origine travaillaient ainsi avec une incroyable activité, dans cette île devenue semblable aux chantiers d'Anvers, de Brest ou de Toulon. Des courbes provenant des Alpes ou trouvées à Vienne, d'énormes poutrelles, d'innombrables madriers, transportés par les chevaux de l'artillerie, venaient de tous les points s'embarquer sur le Danube, qui les amenait jusqu'à Ébersdorf, de là étaient introduits dans les canaux intérieurs de la Lobau, et saisis par la hache des charpentiers prenaient la forme qui convenait à leur destination. Les marins de la garde dans des chaloupes armées d'obusiers croisaient sans cesse pour surveiller ces immenses travaux, pour fouiller les îles et les replis cachés du fleuve, pour acquérir ainsi une connaissance des lieux qui serait fort utile le jour de la grande opération. Napoléon avait recouvré un précieux débris de l'armée du général Dupont, c'était le brave capitaine Baste, commandant des marins de la garde dans la campagne d'Andalousie, aussi bon officier d'infanterie qu'habile officier de mer, et le seul auquel Napoléon eût pardonné la catastrophe de Baylen, car il l'avait élevé en grade tandis qu'il poursuivait sans pitié ses compagnons d'infortune. Le capitaine Baste, devenu colonel, commandait encore les marins de la garde, et devait être présent partout à l'heure du péril.

Juillet 1809. Napoléon partant presque tous les jours de Schœnbrunn à cheval, traversait au galop l'espace qui le séparait d'Ébersdorf, venait surveiller, diriger, perfectionner les ouvrages qu'il avait ordonnés, et à chaque visite concevait une idée ou une combinaison nouvelle, pour arriver à une réalisation plus certaine de ses projets. Moyens employés par Napoléon pour contenir, occuper et nourrir le peuple de Vienne pendant le séjour de son armée dans cette capitale. Les Viennois, sous les yeux, quelquefois même avec le concours desquels s'exécutait cette prodigieuse entreprise, frémissaient en secret, et, sans la puissante armée qui les contenait, auraient fini par se soulever, car s'ils étaient doux, ils étaient patriotes, et animés des sentiments qui conviennent à un grand peuple. Mais Napoléon avait pris des soins extrêmes pour les calmer. La discipline avait été rigoureusement observée. Pas un propos, pas un acte offensant n'étaient permis; toute infraction était réprimée à l'instant même. Les vivres manquant, Napoléon avait tiré de Hongrie des quantités considérables de grains et de nombreux convois de bestiaux, de telle sorte qu'on vivait à Vienne sans payer les subsistances trop cher. Il avait consenti à employer la bourgeoisie pour le maintien de l'ordre, parce que nos troupes ne parlant pas la langue du pays, étant d'ailleurs étrangères et ennemies, étaient moins propres qu'une milice nationale à se faire écouter quand il y avait du tumulte. Mais il avait limité à six mille les bourgeois employés à cet usage, et ne leur avait laissé que 1,500 fusils, nombre égal à celui des hommes qui étaient de garde chaque jour. Napoléon en outre exerçait une surveillance sévère sur les habitants. Sachant que beaucoup de soldats de l'ancienne garnison s'étaient cachés dans la ville, sous l'habit civil, prêts à seconder la première révolte populaire, il avait ordonné quelques actes de rigueur, en se bornant toutefois à ce qui était indispensable. Quant aux gens du peuple, qui avaient besoin de travail, il leur en fournissait à un taux raisonnable, et pas toujours pour le service de l'armée, souvent au contraire pour l'utilité ou l'embellissement de Vienne, afin que le pain qu'il leur procurait ne leur parût pas trop amer.

Fixation de la nuit du 4 au 5 juillet pour le passage du Danube.

Tel fut l'aspect de l'île de Lobau et de la ville de Vienne pendant le mois de juin. Au 1er juillet tout étant prêt, et les corps d'armée dont on pouvait disposer étant arrivés ou sur le point d'arriver, Napoléon donna ses ordres pour que les troupes commençassent à se réunir dans l'île de Lobau dès le 3 juillet, qu'elles y fussent rendues le 4, qu'elles passassent le petit bras dans la nuit du 4 au 5, pour combattre le 5 si on rencontrait l'ennemi en débouchant, le 6 s'il ne se présentait pas immédiatement. Réunion successive de l'armée dans l'île de Lobau pendant les journées des 1er, 2 et 3 juillet. Le 1er juillet il quitta Schœnbrunn, et alla établir son quartier général dans l'île de Lobau, laissant voir ainsi ce qu'on ne pouvait plus ignorer, que cette île serait son point de départ, mais ne laissant soupçonner à personne quelle serait la partie de cette île vers laquelle s'exécuterait le passage. Le corps du maréchal Masséna s'y trouvant déjà, Napoléon y fit venir successivement le corps du général Oudinot, la garde, le corps du maréchal Davout, la cavalerie légère, la grosse cavalerie, enfin l'immense artillerie de campagne qu'il avait préparée. La cavalerie et l'artillerie passaient le grand bras sur le pont de pilotis, l'infanterie sur le pont de bateaux. Le général Mathieu Dumas avait été chargé de veiller lui-même au défilé, afin d'éviter les encombrements. Des poteaux indiquaient l'emplacement de chaque corps d'armée. D'après les ordres expédiés, l'armée d'Italie devait arriver le 4 au matin, l'armée de Dalmatie et les Bavarois le 5 au plus tard. Les Saxons rendus à Vienne depuis quelques jours, ainsi que la division française Dupas, passèrent avec les premières troupes dans l'île de Lobau. Les corps étaient reposés, bien nourris, et animés des meilleures dispositions. Quelques bataillons et escadrons de marche, arrivés en juin, beaucoup d'hommes sortis des hôpitaux, avaient servi à réparer, non pas la totalité mais une partie des pertes. La garde était superbe, complète en toutes armes, mais surtout en artillerie. En additionnant les troupes de Masséna, d'Oudinot, de Davout, de Bernadotte, du prince Eugène, de Macdonald, de Marmont, du Bavarois de Wrède et de la garde, on pouvait supposer un total de 150 mille hommes, dont 26 mille cavaliers et 12 mille artilleurs servant 550 bouches à feu, force énorme que Napoléon n'avait pas encore réunie sur un même champ de bataille, et qui, si on consulte bien l'histoire du monde, n'avait encore figuré sur aucun[31]. Outre cette force si considérable, Napoléon avait auprès de lui l'invincible Masséna, meurtri d'une chute de cheval, mais capable de dominer un jour de bataille toutes les douleurs physiques; l'opiniâtre Davout, le bouillant Oudinot, l'intrépide Macdonald, et une foule d'autres qui étaient prêts à payer de leur sang le triomphe de nos armes. L'héroïque Lannes, mort des suites de ses blessures, à Ébersdorf, entre les bras de Napoléon et au milieu des regrets de toute l'armée, y manquait seul. La destinée le privait d'assister à une victoire à laquelle il avait puissamment contribué par sa conduite dans cette campagne, mais elle le dispensait aussi de voir les affreux revers qui nous frappèrent plus tard: il mourait heureux, puisqu'il mourait dans le cours du dernier de nos triomphes.

Inquiétude conçue par Napoléon à l'occasion du départ supposé de l'archiduc Charles pour Presbourg. Napoléon, transporté dans l'île de Lobau, fut saisi d'une inquiétude subite: il craignit, d'après quelques indices, que l'archiduc Charles ne lui eût échappé en descendant le Danube jusqu'à Presbourg. Il est certain que l'archiduc aurait pu recourir à cette manœuvre, et la preuve qu'elle eût été bien conçue de sa part, c'est que son adversaire la redoutait singulièrement. En quittant la position qu'il occupait vis-à-vis de Vienne, sur les hauteurs de Wagram, il aurait, il est vrai, livré sans combat le passage du Danube; mais avec les moyens imaginés par Napoléon, il y avait peu de chances d'empêcher ce passage, et en s'enfonçant en Hongrie, il obligeait les Français à s'affaiblir par l'allongement de leur ligne d'opération, à laisser un corps pour garder Vienne, tandis que les Autrichiens se renforçaient de l'archiduc Jean et de l'insurrection hongroise. Il aurait donc pu concevoir ce plan sans commettre une faute, et on pouvait avec quelque fondement lui en prêter la pensée. Napoléon, pour dissiper ses doutes, fit une tentative hardie, qui, tout en l'éclairant sur les projets du généralissime autrichien, était destinée à tromper ce dernier sur le véritable point du passage.

Reconnaissance pour s'assurer de la présence de l'armée autrichienne entre Essling et Wagram. La division Legrand du corps de Masséna avait été placée près du rentrant qui avait servi au premier passage. Un brave et habile officier de pontonniers, le capitaine Baillot, avait été chargé de jeter de ce côté un pont de bateaux. Vers la nuit l'artillerie fut répartie à droite et à gauche du rentrant; les voltigeurs de la division Legrand s'embarquèrent dans des nacelles, sous la direction de l'aide de camp de Masséna, Sainte-Croix, franchirent le petit bras, et s'emparèrent du débouché, malgré les avant-postes autrichiens, qu'ils repoussèrent. En moins de deux heures le capitaine Baillot, opérant avec des matériaux préparés à l'avance, sur un terrain bien étudié, réussit à établir un pont de bateaux, et la division Legrand passant sur ce pont en toute hâte, puis traversant le petit bois qui s'étend au delà, vint déboucher entre Essling et Aspern. Après avoir ramassé quelques prisonniers et tué quelques hommes, la division attira, en se montrant, une vive canonnade de la part des redoutes ennemies, et quand le jour fut venu, elle aperçut un déploiement de forces qui ne laissait aucun doute sur la présence en ces lieux de la principale armée autrichienne. Dès ce moment Napoléon n'avait plus à craindre que l'ennemi eût disparu; il était certain au contraire de l'avoir devant lui, et de pouvoir bientôt finir la guerre dans la vaste plaine du Marchfeld.

Irrésolutions de l'archiduc Charles. L'archiduc Charles se trouvait en effet vis-à-vis, sur les hauteurs de Wagram, flottant entre mille projets, ne sachant auquel s'arrêter, et, comme d'usage, ne s'attachant à en exécuter aucun. Il avait employé les premiers jours qui avaient suivi la bataille d'Essling à se laisser féliciter de sa victoire, à se prêter même à des exagérations ridicules, qui pouvaient toutefois avoir un côté sérieux, celui d'agir utilement sur les esprits. Mais il n'avait rien fait pour se procurer, après un succès douteux, un succès incontestable. Ce n'est pas assurément de n'avoir point envahi la Lobau, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'on pouvait l'accuser; ce n'est pas non plus de n'avoir point essayé, au-dessus ou au-dessous de Vienne, un passage qui aurait pu amener la délivrance de l'Autriche, mais aussi sa ruine totale; mais sans imposer au généralissime des plans compliqués et hasardeux, pourquoi, puisque la bataille d'Essling lui avait paru une merveille, pourquoi ne pas profiter de la leçon, et ne pas en tirer une autre bataille d'Essling plus complète et plus décisive? Cet événement tant vanté par les Autrichiens était l'expression de la difficulté militaire que Napoléon avait à vaincre, et qui consistait à passer un grand fleuve, pour livrer bataille avec ce fleuve à dos. Il fallait dès lors ne rien négliger pour accroître cette difficulté, et la rendre même insurmontable, si on le pouvait. C'était là un jeu simple, sûr, éprouvé, et sans y faire de prodige, il suffisait qu'on eût encore une fois arrêté Napoléon au bord du Danube, pour le chasser bientôt de l'Autriche. Il y avait pour cela deux mesures fort simples à prendre, c'était d'abord d'ajouter au terrain du combat, qui était connu d'avance, toute la force qu'une position défensive peut recevoir des efforts de l'art; c'était ensuite d'employer la ressource des grandes manœuvres pour y concentrer toutes les armées de la monarchie. De ces deux mesures, l'archiduc, heureusement, n'en avait pris aucune.

Négligence apportée par l'archiduc à défendre les abords de la rive gauche. Ainsi Napoléon avait accumulé les redoutes sur tout le pourtour de l'île de Lobau pour déboucher sous la protection d'une puissante artillerie de gros calibre: n'était-il pas dès lors naturel d'élever vis-à-vis des redoutes qui rendissent la rive opposée inabordable? La grosse artillerie ne manquait pas à une puissance qui se battait chez elle, et qui était l'une des mieux fournies de l'Europe en matériel. Or, l'archiduc avait retranché Essling, Aspern, Enzersdorf, parce qu'on s'était battu sur ces trois points; mais d'Enzersdorf au confluent des deux bras, sur toute la droite de la Lobau, dans la plaine unie que Napoléon avait choisie pour déboucher, il s'était borné à construire une redoute, près d'un endroit dit la Maison-Blanche, armée de six canons, et à loger quelques troupes dans le petit château de Sachsengang, situé au milieu des bois. La possibilité du débouché par notre droite, qui était la combinaison sur laquelle Napoléon avait médité quarante jours, n'avait pas un moment frappé l'archiduc Charles, et il n'avait construit de véritables ouvrages que d'Aspern à Essling, d'Essling à Enzersdorf. (Voir la carte no 49.) Encore ces ouvrages n'étaient-ils pas de force à résister à des soldats aussi impétueux que les soldats français.

Après avoir rendu le passage du Danube aussi difficile que possible, en couvrant d'ouvrages puissants la rive opposée à l'île de Lobau, il restait à se créer en arrière, dans la plaine du Marchfeld, qui était le champ de bataille inévitable des deux armées, une position défensive telle, qu'on eût pour soi toutes les chances. Or, en supposant que l'ennemi fût parvenu à franchir le Danube, si on gagnait sur lui une bataille défensive, on pouvait, le lendemain ou le jour même, passer de la défensive à l'offensive, et essayer, avec grande probabilité d'y réussir, de le jeter dans le fleuve. Le terrain offrait pour cela des ressources nombreuses. Nature du terrain entre l'île de Lobau et Wagram. La plaine du Marchfeld allait en s'élevant doucement pendant deux lieues; puis surgissait une petite chaîne de hauteurs, de Neusiedel à Wagram, dont le pied était baigné par un gros ruisseau, profond et marécageux, le Russbach. (Voir les cartes nos 48 et 49.) C'était derrière ce ruisseau que l'archiduc avait campé ses principales forces. Il y avait placé trois de ses corps d'armée, le premier sous Bellegarde, le deuxième sous Hohenzollern[32], le quatrième sous Rosenberg, c'est-à-dire 75 mille hommes environ. Il eût été facile, en profitant des hauteurs et du ruisseau qui circulait à leur pied, d'y élever des ouvrages formidables, qu'aucune impétuosité, même française, n'aurait pu vaincre. Cette position venait se relier au Danube par une seconde ligne de hauteurs en forme de demi-cercle, passant par Aderklaa, Gerarsdorf et Stamersdorf, dont l'accès n'était pas interdit par un ruisseau profond, mais qui n'en avait pas besoin, car c'est le côté par lequel on aurait dû prendre l'offensive, pendant qu'on aurait opposé sur l'autre une défensive obstinée et invincible. L'archiduc avait là encore 65 ou 70 mille hommes, se composant du troisième corps sous Kollowrath[33], du cinquième sous le prince de Reuss[34], du sixième sous Klenau[35]. Ce dernier gardait le bord du fleuve. La double réserve de cavalerie et de grenadiers, cantonnée entre Wagram et Gerarsdorf, liait les deux masses de l'armée autrichienne. Celle de gauche, qui campait entre Neusiedel et Wagram, aurait pu défendre les hauteurs opiniâtrement, et pendant ce temps celle de droite, qui s'étendait de Gerarsdorf à Stamersdorf, aurait dû prendre l'offensive, se porter dans le flanc des Français, les séparer du Danube, ou les jeter dans ce fleuve. L'archiduc pensait effectivement à se conduire de la sorte, comme on le verra bientôt, mais sans avoir construit aucun des ouvrages qui auraient rendu inabordable la position entre Wagram et Neusiedel.