Travaux dans l'intérieur de l'île de Lobau. Il y avait dans l'île de Lobau des terrains bas et marécageux, souvent exposés à l'inondation. On y voyait aussi de petits canaux, desséchés quand les eaux étaient basses, et qui devenaient de véritables rivières pendant les hautes eaux. On en avait eu l'exemple lors des grandes crues des 21, 22 et 23 mai. Napoléon fit élever des chaussées sur les parties basses de l'île, pour servir au passage des troupes en tout temps. Il fit jeter sur chaque petit canal desséché plusieurs ponts de chevalets, de façon à assurer et à multiplier les communications, quelle que fût la hauteur des eaux. Voulant que l'île devînt un grand dépôt qui pût se suffire à lui-même, quoi qu'il arrivât, il y fit construire un magasin à poudre, lequel reçut des arsenaux de Vienne une quantité considérable de munitions confectionnées. Il y fit construire des fours, transporter des farines tirées de Hongrie, et parquer plusieurs milliers de bœufs amenés vivants de la même contrée. Enfin il y envoya des vins en abondance, et de qualité telle, que l'armée française, excepté en Espagne, n'en avait jamais bu de pareils. L'aristocratie autrichienne et les couvents de Vienne, qui possédaient les plus riches caves de l'Europe, fournirent la matière de ce précieux approvisionnement. Ainsi rien ne devait manquer aux troupes dans ce vaste camp retranché, ni en pain, ni en viande, ni en liquides. Voulant rendre l'île de Lobau aussi facile à traverser la nuit que le jour, Napoléon en fit éclairer toutes les routes par des lanternes suspendues à des poteaux, absolument comme on aurait pu le faire pour les rues d'une grande ville.

Moyens employés pour assurer le passage du petit bras en face de l'ennemi. Restait la dernière et la plus difficile opération à préparer, celle du passage du petit bras, qui devait s'exécuter de vive force en face d'un ennemi nombreux, averti, et tenu toujours en éveil par notre présence dans l'île de Lobau. Quelque avantage qu'offrît le lieu choisi pour l'ancien passage, puisqu'il formait un rentrant (voir la carte no 49) qui permettait de couvrir de feu le point du débarquement, il n'était guère présumable qu'on pût s'en servir encore, l'ennemi devant avoir pris toutes ses précautions pour nous en interdire l'usage. Les Autrichiens en effet, se souvenant de ce qui leur était arrivé un mois auparavant, avaient en quelque sorte muré cette porte en élevant d'Essling à Aspern une ligne de retranchements hérissés d'artillerie. Une dernière raison enfin obligeait de renoncer à ce débouché, c'était le défaut d'espace pour le déploiement d'une armée considérable. L'ennemi était si averti que ce serait par l'île de Lobau qu'on ferait irruption sur la rive gauche, qu'on devait s'attendre à le trouver rangé en bataille vis-à-vis de soi, tandis que la première fois on avait eu le temps de défiler par le pont du petit bras, de traverser le bois, et de se mettre en ligne, un corps après l'autre, sans rencontrer aucun obstacle au déploiement. Il n'y avait plus à espérer que les choses se passassent de la sorte, et dès lors il fallait se préparer à déboucher presque en masse, pour combattre au moment même où l'on toucherait à la rive gauche.

Choix d'un nouveau point de passage. Par ces divers motifs le premier point de passage ne convenait plus. Napoléon songea à en chercher un autre, tout en feignant de persévérer dans la préférence donnée à l'ancien. Le petit bras de soixante toises qui restait à franchir, parvenu à l'extrémité de l'île, se détournait brusquement pour se diriger perpendiculairement vers le grand bras. (Voir les cartes nos 48 et 49.) Il décrivait ainsi sur le flanc droit de l'île de Lobau une ligne droite, longue de deux mille toises. Si pour le traverser on choisissait l'un des points de cette ligne, on descendait dans une plaine unie, fort commode pour le déploiement d'une armée nombreuse. C'est en effet par cette plaine que Napoléon résolut de déboucher. Il est vrai qu'on ne devait y être protégé par aucun obstacle de terrain; mais, en passant en une seule masse, on devait être protégé par cette masse même, et d'ailleurs il n'était pas impossible de suppléer à la protection du terrain, par des moyens d'artillerie habilement disposés.

Sur la rive gauche, au point même où le petit bras se détournait brusquement pour rejoindre le grand bras, se trouvait située la ville peu considérable d'Enzersdorf (voir la carte no 49), couverte d'ouvrages défensifs et d'artillerie, comme Essling et Aspern: puis, un peu au-dessous, s'étendaient au loin la plaine ouverte dont il vient d'être question et enfin des bois touffus, qui couvraient le sol jusqu'au confluent des deux bras du fleuve. C'est entre Enzersdorf et ces bois que Napoléon résolut d'opérer le passage.

D'abord il fit tout pour persuader à l'ennemi qu'il passerait par l'ancien endroit, c'est-à-dire par la gauche de l'île, et, dans cette vue, il y multiplia les travaux, jugeant utile d'ailleurs d'avoir des ponts partout, à gauche comme à droite, car plus il y aurait de communications, plus il aurait de chances de franchir le fleuve et de se déployer rapidement après l'avoir franchi. Mais les travaux les plus importants furent accumulés sur la droite de l'île, le long de la ligne qui s'étend d'Enzersdorf à l'embouchure du petit bras dans le grand. Établissement de nombreuses batteries de gros calibre pour protéger le nouveau point de passage. Quelques îles semées au milieu de ce petit bras, et que l'armée avait qualifiées de noms de circonstance, tels que ceux d'île Masséna, île des Moulins, île Espagne, île Pouzet, île Lannes, île Alexandre, furent jointes au continent de la Lobau par des ponts fixes, et hérissées de batteries de gros calibre. Ces batteries armées de cent neuf bouches à feu, tant pièces de 24 qu'obusiers ou mortiers, étaient destinées à couvrir de projectiles lancés à une grande distance, tous les points où l'on se présenterait. Celles de l'île Masséna, de l'île des Moulins, de l'île Espagne, devaient accabler de feu Aspern, Essling et les ouvrages élevés de ce côté. Celles de l'île Pouzet devaient en deux heures réduire en cendres la malheureuse ville d'Enzersdorf. Celles enfin de l'île Alexandre devaient battre la plaine choisie pour le déploiement, et y vomir une telle masse de mitraille qu'aucune troupe ennemie ne pût y tenir. Le temps ne manquant pas, elles furent établies avec un soin infini, pourvues d'épaulements en terre, de plates-formes, de petits magasins à poudre. Les pièces de gros calibre, qu'une armée ne traîne jamais avec elle, avaient été prises dans l'arsenal de Vienne. Quant aux affûts, on les avait fait construire par les ouvriers de l'arsenal.

Indépendamment de ces moyens d'artillerie imaginés pour protéger le passage, Napoléon eut recours, pour le rendre rapide, simultané, foudroyant, à des combinaisons inconnues jusqu'à lui. Il voulait qu'en quelques minutes plusieurs milliers d'hommes, jetés au delà du petit bras, eussent fondu sur les avant-postes autrichiens pour les surprendre et les enlever; qu'en deux heures cinquante mille autres fussent déployés sur la rive ennemie pour y livrer une première bataille; qu'enfin en quatre ou cinq heures cent cinquante mille soldats, quarante mille chevaux, six cents bouches à feu eussent passé pour décider du sort de la monarchie autrichienne. Jamais de telles opérations n'avaient été ni projetées, ni exécutées sur une pareille échelle.

Lorsqu'on veut franchir un fleuve, on commence par transporter inopinément quelques soldats résolus dans des barques. Ces soldats, bien choisis et bien commandés, vont désarmer ou tuer les avant-postes ennemis, puis fixer des amarres auxquelles on attache les bateaux qui doivent porter le pont. Ensuite l'armée elle-même passe aussi vite que possible, car un pont est un défilé long et étroit, que des masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie ne peuvent traverser qu'en s'allongeant beaucoup.

La première de ces opérations était la plus difficile en présence d'un ennemi aussi nombreux, aussi préparé que l'étaient les Autrichiens. Napoléon pour la faciliter fit construire de grands bacs, capables de porter 300 hommes chacun, devant être conduits à la rame sur l'autre rive, et ayant, pour mettre les hommes à l'abri de la mousqueterie, un mantelet mobile qui en s'abattant servait à descendre à terre. Chaque corps d'armée fut pourvu de cinq de ces bacs, ce qui faisait une avant-garde de quinze cents hommes transportés à la fois, et à l'improviste, sur chaque point de passage. Or il était peu présumable que l'ennemi n'étant pas exactement informé du lieu où l'opération s'exécuterait, pût nous opposer des avant-postes aussi considérables. À l'instant une cinquenelle (câble auquel les bacs sont attachés, et le long duquel ils coulent dans leur mouvement de va-et-vient), une cinquenelle fixée à un arbre devait fournir le moyen de commencer les allées et venues, et de transporter successivement les troupes. Immédiatement après, l'établissement des ponts devait commencer. Tous les bateaux étant préparés, tous les agrès disposés, les lieux choisis, les hommes instruits de ce qu'ils avaient à faire, on était fondé à croire que deux heures suffiraient pour jeter un pont de soixante toises, opération qui exigeait autrefois douze ou quinze heures si on était prêt, vingt-quatre et quarante-huit si on ne l'était pas. Projet de jeter quatre ponts à la fois, et de faire déboucher simultanément trois corps d'armée. Napoléon décida que quatre ponts au moins, deux de bateaux, un de pontons, un de gros radeaux (celui-ci pour la cavalerie et l'artillerie) seraient jetés sur le petit bras de manière à faire déboucher trois corps d'armée à la fois, ceux du maréchal Masséna, du général Oudinot et du maréchal Davout. Ainsi plusieurs milliers d'hommes, transportés dans des bacs en quelques minutes, suffiraient pour accabler les avant-postes ennemis. Cinquante à soixante mille hommes, débouchant en deux heures sous la protection de batteries formidables, tiendraient tête aux forces que l'ennemi aurait le temps de réunir en apprenant le point du passage. Enfin, en quatre ou cinq heures, l'armée aurait débouché tout entière, prête à livrer bataille, et pourvue de moyens de retraite aussi assurés que si elle n'avait pas eu un grand fleuve sur ses derrières. Il était même probable que l'opération serait terminée avant que l'ennemi eût pu la troubler, car la nuit, le feu de batteries puissantes, la simultanéité des passages, devaient le plonger dans une extrême confusion.

Cependant, aux yeux de Napoléon, ce n'était pas assez que d'avoir réduit à deux heures l'établissement d'un pont de 60 toises, qui en exigeait quelquefois douze, vingt-quatre, quarante-huit: il voulait qu'une colonne d'infanterie pût déboucher à l'instant même, et aussi vite que les avant-gardes transportées dans les bacs. Pour y parvenir, il inventa un pont d'un genre tout nouveau, dont il confia l'exécution à un officier fort intelligent, le commandant Dessalles. Pour accélérer l'établissement des ponts, Napoléon invente un pont d'une seule pièce, qui peut être jeté en quelques minutes. Ordinairement c'est en amarrant l'un à côté de l'autre une suite de bateaux qu'on réussit à établir un pont. Il imagina d'en jeter un d'une seule pièce, composé de bateaux liés d'avance entre eux avec de fortes poutrelles, qu'on descendrait le long de la rive où l'on désirait l'établir, qu'on attacherait par un bout à cette rive, qu'on livrerait ensuite au courant qui le porterait lui-même à la rive opposée, où des hommes iraient le fixer en le traversant au pas de course. Cela fait, il ne resterait plus qu'à jeter quelques ancres pour lui servir de points d'appui dans sa longueur. On avait calculé, et le résultat le prouva depuis, que quelques minutes suffiraient à cette prodigieuse opération.

L'inconvénient de ce pont construit à l'avance était d'indiquer, par le lieu où on le préparait, le lieu où il serait jeté. On remédia à cet inconvénient par le moyen que voici. L'île de Lobau avait été couverte de chantiers, comme aurait pu l'être un des grands ports de France. Ces chantiers étaient placés au bord de plusieurs flaques d'eau, aboutissant par des canaux intérieurs au petit bras. C'était là que l'on construisait les nombreux bateaux, pontons, radeaux, destinés à l'établissement des ponts, sans indication du lieu où s'opérerait le passage. Il y avait derrière l'île Alexandre, sur le flanc droit de la grande île Lobau, au-dessous d'Enzersdorf, vis-à-vis de la plaine où l'on avait le projet de déboucher, un canal intérieur, large, long, assez profond, et où devaient s'achever les derniers ajustements de chaque ouvrage. C'est là qu'on disposa le pont d'une seule pièce, avec projet de le faire sortir au dernier moment, pour l'introduire dans le petit bras. Cependant, comme ce canal présentait un coude à son extrémité, Napoléon poussa la prévoyance jusqu'à faire adapter plusieurs articulations au pont d'une seule pièce, afin qu'il pût tour à tour se courber et se redresser, suivant les inflexions du canal dans lequel il avait été préparé.