Siége et prise de la place de Raab. Sur ces entrefaites le général Lauriston, secondé par le général Lasalle, avait entamé le siége de Raab, laissant à l'armée d'Italie le soin de le couvrir, ce qui permettait à celle-ci de se reposer de ses fatigues. On manquait de gros canons; mais Napoléon en avait envoyé quelques-uns de Vienne avec des obusiers et des pièces de 12. Heureusement la place, mal réparée, encore plus mal armée, occupée tout au plus par deux mille hommes, ne pouvait pas tenir long-temps. Immédiatement après la bataille du 14, les travaux furent entrepris. On avait ouvert la tranchée, construit des batteries de siége, et commencé le feu de brèche. Après quelques jours de cette attaque improvisée et bien conduite par les généraux Lauriston et Lasalle, la place offrit de capituler. Comme on tenait médiocrement à la manière de la conquérir, mais grandement à la rapidité de la conquête, on fut facile sur les conditions demandées par la garnison. On entra dans Raab le 22 juin, sans en avoir endommagé les ouvrages, et sans y avoir dépensé ni beaucoup de munitions, ni beaucoup d'hommes.

D'après les ordres précis et fort détaillés de Napoléon, la place de Raab fut armée de nouveau, et mise en meilleur état de défense qu'auparavant. On y introduisit des munitions de guerre et de bouche; on lui composa une garnison formée de tous les hommes fatigués ou malades de l'armée d'Italie: on fit aux ouvrages les réparations indispensables; enfin Napoléon lui donna un illustre commandant: ce fut le comte de Narbonne, jadis ministre de la guerre sous Louis XVI, l'un des derniers survivants de l'ancienne noblesse française, remarquable à la fois par le courage, l'esprit et l'élégance des mœurs. Il venait de se rattacher à l'Empereur, qui, avant de l'employer dans des postes éminents, voulait lui faire acheter son entrée au service par une mission peu élevée, mais qui supposait une véritable confiance.

Napoléon échelonne ses corps d'armée sur Vienne. Napoléon fit ramener sur Vienne toute l'artillerie inutile à Presbourg et à Raab, replier sur les hôpitaux de la Lombardie et de la Haute-Autriche les blessés des armées d'Italie et de Dalmatie, ne voulant laisser en prise à l'ennemi ni un canon, ni un homme. Il ordonna au prince Eugène, aux généraux Macdonald, Broussier et Marmont, de se préparer à marcher au premier signal, de ne conserver dans le rang ni un écloppé, ni un malade, d'avoir leur artillerie bien attelée et bien approvisionnée, de confectionner du biscuit pour nourrir leurs troupes pendant une semaine, de se procurer de la viande sur pied prête à suivre, de tout disposer enfin pour être rendus à Vienne en trois jours au plus. Le prince Eugène, cantonné à Raab, pouvait franchir en trois jours la distance qui le séparait de Vienne. Les généraux Marmont, Broussier, Macdonald furent échelonnés de façon à exécuter le trajet dans le même espace de temps. Le maréchal Davout n'avait, lui, que deux marches à faire. Il fut convenu que le prince Eugène laisserait le général Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne devant Engerau, pour garder les approches de Presbourg, tandis que l'armée d'Italie se porterait tout entière sur Vienne. Napoléon, ne voulant pas consacrer à une simple surveillance de postes éloignés des troupes telles que celles de Montbrun et Lasalle, les échelonna de manière à pouvoir les attirer à lui en quarante-huit heures, et les remplaça sur la ligne de la Raab par douze ou quinze cents chevaux provenant des régiments de marche récemment arrivés. Le général Lasalle, qui, pendant le mois de juin, n'avait cessé de parcourir la ligne de Presbourg à Raab, et qui en connaissait les moindres particularités, eut ordre avant de se replier de placer lui-même les postes, et de donner aux commandants de ces postes les instructions dont ils auraient besoin afin de se bien garder.

Tout étant ainsi préparé sur cette ligne pour qu'on pût s'y dérober rapidement, en se couvrant par de simples arrière-gardes, Napoléon prit ses mesures sur le haut Danube pour que de ce côté on pût descendre sur Vienne avec une égale vitesse, et accroître dès qu'il le faudrait la masse des troupes destinées à livrer bataille. Il avait déjà attiré à lui le corps du maréchal Davout répandu en ce moment de Vienne à Presbourg, le corps saxon du prince Bernadotte, et la division française Dupas. Il n'avait laissé sur le haut Danube pour occuper Saint-Polten, Mautern, Mölk, Amstetten, Enns, Lintz (voir la carte no 32), que les Wurtembergeois et les Bavarois, fort réduits les uns et les autres par cette campagne, si courte mais si active. Les Wurtembergeois sous Vandamme étaient distribués entre Tulln, Mautern, Saint-Polten, Mölk. Les Bavarois chargés de défendre la Bavière étaient, la division du général Deroy à Munich, Rosenheim et Kufstein, les deux divisions du général de Wrède et du prince royal à Lintz. Quoique ce ne fût pas trop pour garder la Bavière dans les circonstances actuelles, c'était beaucoup sur le point particulier de Lintz, depuis que l'archiduc Charles, voulant de son côté concentrer ses troupes, avait amené le comte Kollowrath devant Vienne, en ne laissant que 6 à 7 mille hommes disséminés sur le Danube entre Passau, Lintz, Krems, Tulln et Klosterneubourg. Se doutant de cette circonstance d'après plusieurs reconnaissances exécutées au delà du Danube par le général Vandamme, Napoléon ordonna au maréchal Lefebvre de tenir prête à marcher l'excellente division de Wrède avec vingt-quatre bouches à feu. Les divisions du général Deroy et du prince royal, les Wurtembergeois suffisaient avec tout ce qui était en route, avec tout ce qui restait à Augsbourg, à Passau, à Ratisbonne, pour maintenir pendant quelques jours la sécurité sur nos derrières. À Ratisbonne se trouvait la division Rouyer, composée des contingents des petits princes allemands. Il n'y avait évidemment rien à craindre de ce côté, si la dernière bataille était gagnée. Si contre toute vraisemblance elle était perdue, les précautions étaient assez bien prises à Saint-Polten, à Mölk, à Amstetten, à Lintz, à Passau, pour que nos blessés, nos malades ne fussent pas compromis, pour que l'armée en se retirant trouvât partout des vivres, des munitions, et des points d'appui parfaitement solides.

Napoléon avait ainsi consacré le mois de juin à préparer la concentration de ses troupes sur Vienne. Il l'avait employé aussi, comme nous l'avons dit, à préparer le passage du Danube, et à le rendre tellement sûr cette fois, que l'accident arrivé à ses ponts pendant les journées d'Essling ne pût pas se reproduire. Travaux dans l'île de Lobau pour assurer le passage du Danube. C'est le moment de faire connaître par quels travaux gigantesques il avait aplani, presque annulé la difficulté de franchir un vaste cours d'eau, en présence de l'ennemi, avec des masses d'hommes que jamais jusqu'alors aucun capitaine, ancien ni moderne, n'avait eu à mouvoir. On a déjà vu par quelles raisons décisives il était obligé de passer le Danube devant l'archiduc Charles, pour aller lui livrer bataille au delà de ce grand fleuve. Rester en effet sur la rive droite, en laissant les Autrichiens tranquilles sur la rive gauche, c'était prolonger indéfiniment la guerre, perdre son prestige, multiplier les chances d'accident, accroître enfin l'ébranlement général des esprits en Europe, et même en France. À passer le fleuve, c'était à Vienne, comme nous l'avons encore dit, non au-dessus, non au-dessous, qu'il fallait le faire: car au-dessus c'était rétrograder en arrière de Vienne, abandonner les immenses ressources de cette capitale, l'effet moral de sa possession, le point principal d'intersection des routes d'Autriche, d'Italie et de Hongrie: au-dessous c'était allonger inutilement notre ligne d'opération, c'était se donner un point de plus à garder sur le Danube, et se priver d'un corps d'armée nécessaire le jour de la bataille. Il fallait donc passer à Vienne même. Une lieue de plus ou de moins n'y faisait rien, mais il fallait absolument passer en vue du clocher de Saint-Étienne.

En quoi consistait l'opération du passage du Danube par l'île de Lobau. On connaît également les propriétés de l'île de Lobau, si heureusement choisie par Napoléon pour faciliter l'exécution de ses projets. Cette île spacieuse, située au delà du grand bras, et séparée de la rive ennemie par un bras d'une médiocre largeur, réduisait l'opération du passage à l'entreprise de franchir un fleuve large comme la Seine sous Paris, au lieu d'un fleuve large comme le Rhin devant Cologne. L'entreprise, en restant difficile, devenait praticable. Mais pour y réussir, il fallait d'abord rendre infaillible le passage du bras principal, qui conduisait dans l'île, puis convertir l'île elle-même en un vaste camp retranché pourvu d'abondantes ressources, et y tout disposer à l'avance pour qu'on pût franchir sans danger le petit bras en présence de l'ennemi. C'est à quoi Napoléon employa les quarante jours qui s'écoulèrent du 23 mai au 2 juillet avec une activité, une fécondité d'esprit incroyables, et dignes du grand capitaine qui avait passé le Saint-Bernard et rendu possible la traversée du Pas-de-Calais.

Établissement de vastes ponts en pilotis sur le grand bras du Danube. Le pont de bateaux sur le bras principal, servant à communiquer avec l'île de Lobau, avait été rétabli quelques jours après la bataille d'Essling, comme on l'a vu ci-dessus, et avait fourni le moyen de reporter l'armée sur la rive droite, sauf le corps de Masséna, laissé dans l'île pour nous en assurer la possession. De nouveaux bateaux ramassés sur les bords du fleuve par les marins de la garde, fixés avec de meilleures amarres, avaient consolidé ce pont de manière à inspirer confiance. Il avait pourtant été coupé encore deux ou trois fois, par suite des crues du mois de juin, et ce n'était pas avec des communications incertaines, quoique beaucoup mieux établies, que Napoléon voulait s'engager au delà du Danube. Il résolut donc de lier l'île de Lobau au continent de la rive droite, de telle façon qu'elle ne fît qu'un avec cette rive qui devait être notre point de départ. Pour cela il y avait un seul moyen, c'était de jeter un pont sur pilotis. Napoléon s'y décida, quelque laborieuse que fût cette opération sur un fleuve comme le Danube au-dessous de Vienne. César avait exécuté une semblable entreprise dix-huit cents ans auparavant sur le Rhin. Elle était plus difficile aujourd'hui à cause des moyens de destruction dont l'ennemi disposait. Usage habilement fait de la grande quantité de bois existant à Vienne. C'est l'arme du génie qui fût chargée de cet ouvrage, tandis que l'artillerie eut la construction de tous les ponts de bateaux. Il y avait à Vienne des approvisionnements considérables de bois, descendus des cimes des Alpes par les affluents du Danube. Tous les soldats du génie, tous les charpentiers oisifs qui avaient besoin de gagner leur vie, tous les chevaux de l'artillerie devenus disponibles par l'interruption des combats, furent occupés, soit à préparer ces bois, soit à les transporter. Amenés de Vienne par un petit bras qui communique avec le grand, descendus ensuite jusqu'à Ébersdorf (voir la carte no 48), ils y étaient arrêtés pour être employés à l'œuvre immense qu'on avait entreprise. De nombreuses sonnettes existant à Vienne, où l'on exécute beaucoup de travaux en rivière, avaient été réunies devant Ébersdorf pour l'enfoncement des pilotis. Après une vingtaine de jours on avait vu soixante piles en bois s'élever au-dessus des plus hautes eaux, et sur ces piles s'appuyer un large tablier, qui pouvait donner passage à n'importe quelle quantité d'artillerie et de cavalerie. À vingt toises au-dessous de ce pont fixe, on conserva, en le consolidant, l'ancien pont de bateaux, qu'on voulut faire servir à l'infanterie, de manière que le défilé des diverses armes pût s'opérer simultanément, et que les communications avec l'île de Lobau en fussent plus promptes. On s'était procuré un grand nombre de bateaux, on avait trouvé à Raab de fortes ancres, et grâce à ces nouvelles ressources, les amarres devenues parfaitement sûres ne laissaient plus craindre les accidents qui avaient failli perdre l'armée à la fin de mai.

Moyens employés pour garantir les grands ponts du choc des corps flottants. Quoique ces deux ouvrages se protégeassent l'un l'autre, puisque le pont sur pilotis placé en amont garantissait le pont de bateaux, Napoléon cependant avait voulu les mettre tout à fait à l'abri du choc des corps flottants, et pour y parvenir il avait essayé des moyens de toute sorte. Le premier avait été de tirer de l'arsenal de Vienne une chaîne gigantesque, dont les Turcs s'étaient servis dans le siége de 1683, et qui était restée comme une de leurs dépouilles triomphales. Aujourd'hui que nos vaisseaux possèdent de ces chaînes énormes, on serait moins étonné des dimensions de celle que les Turcs avaient laissée à Vienne. Mais alors elle était regardée comme un des plus merveilleux ouvrages de ce genre. On résolut donc de la tendre sur le grand bras, pour qu'elle pût arrêter les corps lancés par l'ennemi contre nos ponts. Mais il fallut y renoncer, les machines manquant pour la tendre à une hauteur suffisamment égale au-dessus de l'eau. Napoléon imagina de construire une vaste estacade, consistant en une suite de gros pilotis profondément enfoncés, qui au lieu de couper perpendiculairement le cours du fleuve, le coupaient obliquement, pour donner moins de prise à la force du courant. Cette œuvre non moins extraordinaire que le pont sur pilotis fut achevée presque aussi vite. Mais elle ne parut pas d'une efficacité certaine, car on vit plus d'une fois la ligne des pilotis forcée par des bateaux chargés de matériaux qui s'étaient échappés des mains des ouvriers. Napoléon s'y prit alors autrement, il établit une surveillance continuelle au moyen des marins de la garde, lesquels circulant sans cesse dans des barques au-dessus de l'estacade, harponnaient les bateaux qui descendaient, et les amenaient sur les rives. De la sorte, si l'estacade ne suffisait pas absolument à les retenir, les marins accourant à force de rames devaient les arrêter, et les détourner de leur marche. Avec cet ensemble de précautions, les communications établies entre la rive droite et l'île de Lobau avaient acquis une certitude infaillible.

Mais ce n'était pas assez, aux yeux de Napoléon, que d'avoir mis ses ponts à l'abri de tout danger de la part du fleuve. Une surprise de l'ennemi, une invasion subite dans l'île de Lobau, peut-être une retraite en désordre après une bataille perdue, pouvaient les exposer à une destruction imprévue et inévitable. Vaste tête de pont en avant du grand bras. Napoléon voulut les protéger par une vaste tête de pont, élevée dans l'île de Lobau, de manière que cette île venant à nous être enlevée, quelques bataillons pussent les défendre, et que l'armée conservât ainsi le moyen de se retirer en sûreté de l'autre côté du fleuve.

Cette suite d'ouvrages liait d'une manière indissoluble l'île de Lobau tant à la rive droite qu'à la petite ville d'Ébersdorf, devenue notre base d'opération. Il fallait s'occuper encore des travaux à exécuter dans l'île elle-même, pour en faire un camp retranché, spacieux, sûr, commode, salubre, pourvu de tout ce qui serait nécessaire pour y vivre quelques jours. Napoléon satisfit à ce besoin avec autant de prévoyance qu'à tous les autres.