Cette échauffourée coûta à la division Dupas un millier d'hommes, la dispersion de ses deux bataillons saxons, qui s'étaient rendus aux Autrichiens avec trop d'empressement, et quelques mille hommes égarés à l'armée d'Italie. Heureusement que la cavalerie, lancée dans toutes les directions, eut bientôt ramené à leurs corps les soldats isolés. Notre armée, toujours aussi brave, était cependant moins expérimentée que celle d'Austerlitz ou de Friedland, et trop nombreuse, mêlée d'éléments trop divers, pour être ferme, solide, manœuvrière autant qu'autrefois. Du reste, c'était là un échec de peu de conséquence entre le merveilleux passage qui venait de s'accomplir, et l'éclatante victoire qu'on était fondé à espérer pour le lendemain.

Nuit du 5 au 6 juillet. Napoléon prescrivit à tous ses corps de bivouaquer dans les positions prises à la fin de la journée, son centre étant toujours d'une grande force, et capable de porter secours à celle de ses ailes qui en aurait besoin. Il n'y avait aucun bois dans la plaine, et on ne pouvait faire de feu, ce qui était une pénible privation, car, quoiqu'on fût en juillet, la nuit était froide. Chacun coucha dans son manteau. Les soldats se nourrirent de biscuit et d'eau-de-vie. Napoléon n'eut que le feu de quelques bottes de paille pour se chauffer à son bivouac. Il employa plusieurs heures à conférer avec ses maréchaux pour leur faire bien connaître ses intentions. Il les renvoya avant le jour, excepté Davout, qu'il garda jusqu'à l'aurore. C'était la troisième nuit qu'il passait debout ou à cheval.

Plan de bataille de l'archiduc Charles pour le lendemain 6 juillet. Pendant ce temps l'archiduc Charles avait enfin arrêté de sérieuses dispositions de bataille, car il fallait dès le lendemain culbuter l'armée française dans le Danube, ou rendre son épée au vainqueur de Marengo et d'Austerlitz. Le généralissime autrichien avait toujours eu la pensée, inspirée par l'étude très-ancienne de ce champ de bataille, d'opposer au mouvement offensif des Français sa gauche campée sur les hauteurs de Neusiedel à Wagram, puis, tandis que les Français seraient occupés devant cette espèce de camp retranché, de prendre à son tour l'offensive contre eux avec sa droite ployée en avant, de se jeter ainsi dans leur flanc, de les séparer du Danube, et une fois qu'il les aurait réduits à la défensive, de faire descendre des hauteurs de Wagram sa gauche elle-même, afin de les pousser dans le fleuve avec toutes ses forces réunies. Il espérait en outre que pendant que sa gauche défendrait les bords du Russbach, que sa droite attaquerait les Français en flanc, l'archiduc Jean, remontant de Presbourg, viendrait les assaillir par derrière, et qu'ils ne tiendraient point contre un tel concours d'efforts. Tout cela eût été possible, probable même, si, manœuvrant comme Napoléon, l'archiduc eût amené sur le champ de bataille 30 ou 40 mille hommes de plus qu'il aurait pu y avoir; s'il eût averti en temps utile son frère l'archiduc Jean; si, enfin, profitant de cette circonstance que le champ de bataille était connu d'avance, il eût accumulé entre Neusiedel et Wagram des travaux qui auraient rendu ce camp retranché inexpugnable. Alors une attaque de flanc sur les Français, déjà épuisés par une tentative infructueuse, aurait produit des résultats infaillibles. Mais l'archiduc Charles n'avait rien fait de tout cela, comme on l'a vu; il s'était borné à élever sur le terrain qu'il fallait défendre des baraques pour ses troupes, et il n'avait expédié à son frère l'archiduc Jean l'ordre de le joindre que la veille au soir, c'est-à-dire le 4. L'obstacle que ces baraques avaient présenté dans l'échauffourée de la nuit, et qu'elles présentèrent le lendemain, suffit pour prouver ce qui aurait pu arriver, si des ouvrages considérables avaient été ajoutés à la configuration des lieux.

Quoi qu'il en soit, dans l'une des maisons à moitié incendiées du village de Wagram, évacué par Bernadotte, l'archiduc Charles dicta ses ordres. Il prescrivit à sa gauche de n'entrer en action que lorsque sa droite, mise en mouvement dès la nuit même, aurait abordé les Français, et commencé à les ébranler par l'attaque de flanc dont elle était chargée. Cette aile, composée des corps de Klenau et de Kollowrath, devait se mettre en marche tout de suite, c'est-à-dire à une ou deux heures du matin, se précipiter sur notre gauche, qui n'était composée que du corps de Masséna, la repousser de Kagran sur Aspern, de Süssenbrunn sur Breitenlée. Immédiatement après, les réserves de grenadiers et de cuirassiers, formant entre Gerarsdorf et Wagram la liaison de la droite avec le centre, devaient s'avancer sur Aderklaa, et s'y joindre avec une partie du corps de Bellegarde, descendu à cet effet du plateau de Wagram. Ce mouvement une fois prononcé, la gauche, composée des corps de Hohenzollern et de Rosenberg, avait ordre de descendre à son tour sur Baumersdorf et sur Neusiedel, de franchir le Russbach, d'enlever les villages de Grosshofen et de Glinzendorf, qu'occupait le maréchal Davout, et de compléter ainsi cette double manœuvre de flanc et de front, qui d'après le généralissime devait amener le refoulement des Français dans le Danube.

Dans ce plan, on ne sait pourquoi le corps du prince de Reuss, qui était contre le Danube même, plus près de ce fleuve que le corps de Klenau, et qui terminait près de Stamersdorf l'aile droite des Autrichiens, n'avait pas ordre de concourir aux opérations de cette aile, et de rendre ainsi plus irrésistible l'attaque qu'elle était chargée d'exécuter. Le besoin d'observer le débouché de Vienne n'était pas assez grand pour paralyser un corps tout entier, car il était évident par le passage des Français à travers l'île de Lobau qu'ils n'en méditaient pas un autre ailleurs. Enfin il aurait fallu que les ordres fussent calculés sous le rapport de la distance et du temps, de manière à faire agir chaque corps au moment opportun, et que la gauche, par exemple, qui à cause de sa proximité allait recevoir les ordres du généralissime bien avant la droite, ne se mît en mouvement que lorsque celle-ci aurait produit parmi les Français l'ébranlement de flanc qui permettrait de les attaquer de front avec succès. Mais il n'y a que les esprits nets qui, en toutes choses, guerre, administration ou gouvernement, sachent se faire comprendre et obéir.

Défaut de précision dans les ordres de l'archiduc Charles, qui amène un malentendu dans leur exécution. Les ordres du généralissime expédiés de Wagram dans la nuit parvinrent en moins d'une heure à la gauche, c'est-à-dire aux corps de Hohenzollern et de Rosenberg, qui étaient à une lieue, entre Wagram et Neusiedel, et exigèrent plus de deux heures pour être transmis à la droite, c'est-à-dire aux corps de Kollowrath et de Klenau, qui étaient à plus de deux lieues entre Gerarsdorf et Stamersdorf, et qu'il fallut chercher au milieu d'une extrême confusion. Par surcroît de malheur, dans la retraite opérée le soir, le corps de Klenau s'était trop rapproché de Gerarsdorf, et était venu occuper la place qui était destinée à celui de Kollowrath. Il fallut donc, soit pour joindre dans l'obscurité les corps composant la droite, soit pour leur faire prendre leur position de bataille, plus de temps qu'on ne l'avait supposé au quartier général, et il était déjà près de quatre heures qu'ils commençaient à peine à entrer en mouvement. Au contraire, à ce même moment la gauche, avertie plus vite, n'étant pas exposée à perdre du temps pour chercher sa position, allait agir la première, tandis qu'elle n'aurait dû agir que la seconde, et bien après la droite.

Profond repos dans le camp des Français, tandis qu'on se fatigue dans le camp des Autrichiens. Pendant que tout était en mouvement dans le camp autrichien, et que les troupes, pour rectifier des positions mal prises, se fatiguaient au lieu de se reposer, un calme profond régnait chez les Français. Couchés sur le terrain occupé la veille, ils dormaient, grâce à Napoléon, qui, ayant bien renforcé sa droite, à cause de l'arrivée possible de l'archiduc Jean, mais plus encore son centre, où il avait accumulé des forces considérables, n'avait qu'à se tenir tranquille, en attendant que l'ennemi prît le soin de démasquer ses desseins. Napoléon se décide, avant d'adopter un plan définitif, à laisser l'ennemi manifester ses desseins. Il avait donc ordonné à ses maréchaux d'être sous les armes à la pointe du jour, mais de laisser les Autrichiens se prononcer avant d'agir, pour saisir avec certitude le point où l'on pourrait les frapper mortellement. Il inclinait toutefois à faire enlever par Davout et Oudinot les hauteurs de Neusiedel à Wagram, à exécuter en même temps une percée au centre avec l'armée d'Italie, les Saxons et le corps de Marmont, tandis que Masséna se bornerait à contenir avec ses quatre divisions la droite des Autrichiens d'Aderklaa au Danube. Napoléon se réservait les Bavarois, la garde impériale, et la grosse cavalerie, pour parer aux cas imprévus. Ces desseins eux-mêmes étaient subordonnés à l'événement.

Mémorable bataille de Wagram, livrée le 6 juillet 1809. À quatre heures du matin, le 6 juillet, journée à jamais mémorable, le feu commença d'abord à la gauche des Autrichiens, et à la droite des Français. Le prince de Rosenberg, sur l'indication mal donnée qui lui désignait quatre heures comme le moment d'entrer en action, descendit des hauteurs de Neusiedel, signalées au loin par une grosse tour carrée, traversa le Russbach au village même de Neusiedel, et se porta en deux colonnes sur Grosshofen et Glinzendorf, qu'il attaqua avec une extrême vigueur. Commencement de l'action à notre droite, entre le prince de Rosenberg et le corps du maréchal Davout. Le maréchal Davout avait à sa disposition ses trois divisions ordinaires, Morand, Friant, Gudin, la petite division Puthod, composée des quatrièmes bataillons[40], six régiments de cavalerie légère sous le général Montbrun, trois de dragons sous le général Grouchy, les quatre régiments de cuirassiers Espagne sous le général Arrighi (depuis duc de Padoue). La gauche du général Friant, la droite du général Gudin envoyèrent des détachements à la défense du village de Glinzendorf, tandis que la division Puthod se chargea de disputer à l'ennemi le village de Grosshofen, derrière lequel elle avait bivouaqué. Le maréchal Davout repousse l'attaque de Rosenberg sur Glinzendorf et Grosshofen. De fortes levées de terre s'étendaient de l'un de ces villages à l'autre. Nos soldats, placés avec intelligence derrière ce retranchement naturel, firent un feu de mousqueterie bien nourri, qui causa infiniment de mal aux Autrichiens, sans que ceux-ci nous en fissent essuyer beaucoup. Au bruit de ces détonations, Napoléon envoya le général Mathieu Dumas porter à ses lieutenants l'ordre de ne risquer aucun mouvement offensif, de se borner à bien disputer le terrain qu'ils occupaient, jusqu'à ce qu'il leur eût adressé ses instructions définitives, et il courut à droite où se trouvait le maréchal Davout. En chemin il aperçut très-distinctement les deux colonnes autrichiennes, qui, débouchant au delà du Russbach, attaquaient les villages de Glinzendorf et de Grosshofen. Il était suivi par une brigade des cuirassiers de Nansouty, pourvue de quelques batteries d'artillerie légère. Napoléon les fit diriger sur le flanc de la colonne qui attaquait Grosshofen, ce qui exécuté instantanément vint fort à propos, car cette colonne fatiguée d'essuyer inutilement une mousqueterie meurtrière, avait assailli ce village et l'avait emporté à la baïonnette. Mais le général Puthod, résolu à le reprendre, s'y jeta à son tour à la tête d'une réserve, et, secondé par l'artillerie légère de Nansouty, réussit à s'en rendre maître. Les Autrichiens, repoussés ainsi de front, mitraillés en flanc, furent obligés de rétrograder jusqu'au Russbach. Même chose arriva à la colonne qui, ayant débouché de Neusiedel sur Glinzendorf, trouva en face la droite de Gudin, la gauche de Friant, et en flanc l'artillerie légère des cuirassiers du général Arrighi. Elle fut obligée de se replier également sur le Russbach. Cette première tentative allait être renouvelée avec une plus grande énergie par le prince de Rosenberg, lorsque l'archiduc Charles, pensant avec raison que sa gauche commençait la bataille prématurément, lui ordonna de ralentir son action, et de ne pas trop s'engager encore. Le prince de Rosenberg reprit alors sa position sur les pentes de Neusiedel, en arrière du Russbach.

En ce moment le bruit de la fusillade et de la canonnade était devenu général sur ce front immense de trois lieues, le long duquel trois cent mille hommes et onze cents pièces de canon étaient en présence. Napoléon, qui voyait partout une sorte d'attaque simultanée de la part de l'ennemi, sans projet clairement dessiné, jugea néanmoins qu'il fallait, dans tous les cas, enlever les hauteurs de Neusiedel, afin d'occuper le point vers lequel l'archiduc Charles et l'archiduc Jean pouvaient se rejoindre. Dispositions projetées par Napoléon pour l'attaque des hauteurs de Neusiedel et de Wagram. L'inspection des lieux indiquait comment il fallait s'y prendre pour triompher de cette espèce de camp retranché. Jusqu'à Neusiedel les hauteurs composant le plateau de Wagram longeaient les bords du Russbach. À Neusiedel et à la tour carrée, elles faisaient un détour en arrière, et s'éloignant du Russbach, elles ne présentaient qu'une pente infiniment adoucie, d'accès très-facile. Il suffisait donc de passer le Russbach un peu plus à droite et loin du feu de l'ennemi, puis de se ployer pour embrasser la ligne des hauteurs, et prendre en flanc la position des Autrichiens. La cavalerie légère de Montbrun, les dragons de Grouchy furent chargés de préparer rapidement les moyens de passage. Ensuite les divisions Morand et Friant eurent ordre de franchir le Russbach, de s'avancer en formant un angle droit avec les divisions Gudin et Puthod, et pendant que celles-ci attaqueraient le plateau de front de l'attaquer par côté et à revers. Une fois l'angle, dont la tour carrée marquait le sommet, enlevé, Napoléon se promettait de faire assaillir Baumersdorf par Oudinot, Wagram par l'armée d'Italie. Ces divers points emportés, l'archiduc Jean pouvait paraître sur le champ de bataille: il n'y viendrait que pour assister à un désastre.

Tandis que Napoléon préparait l'attaque des hauteurs de Wagram, on l'appelle au centre pour y porter secours. Ces dispositions étaient à peine arrêtées avec le maréchal Davout, qu'une multitude d'aides de camp, dépêchés par Masséna et Bernadotte, venaient annoncer à Napoléon un mauvais commencement de journée tant à gauche qu'au centre, et réclamer à la fois sa présence et ses secours.