Mars 1809. Époque choisie et plan de campagne adopté pour la prochaine guerre. Les préparatifs de guerre, les allées et venues de la diplomatie, ayant rempli le mois de février et une partie du mois de mars, on voulait être sur le théâtre des opérations au commencement d'avril, c'est-à-dire aux premiers jours où la guerre est possible en Autriche, car c'est à peine s'il devait y avoir alors de l'herbe sur le sol. On se fixa donc à Vienne sur le plan de campagne à adopter. D'abord il fut établi qu'on ne ferait agir vers l'Italie et vers la Gallicie que les moindres forces de l'empire. On résolut d'envoyer sous l'archiduc Jean une cinquantaine de mille hommes, pour seconder l'insurrection du Tyrol, et occuper par leur présence les forces des Français en Italie. On y ajouta huit à dix mille hommes pour batailler avec le général Marmont en Dalmatie. On destina l'archiduc Ferdinand avec 40 mille hommes à contenir l'armée saxo-polonaise, réunie sous Varsovie, et à observer les Russes qui s'avançaient en Gallicie.
Composition et direction de la principale masse des forces autrichiennes. La principale masse, celle qui contenait les troupes les meilleures, les plus nombreuses, devait agir en Allemagne, par le haut Danube, et tenter l'entreprise hardie de surprendre les Français avant leur concentration. C'était l'archiduc Charles qui devait la commander comme généralissime, et qui l'avait organisée comme ministre de la guerre. Il n'y avait par conséquent rien négligé. Elle était d'environ 200 mille hommes, forte surtout en infanterie, que l'archiduc s'était appliqué à rendre excellente, forte aussi en artillerie, qui avait toujours été très-bonne en Autriche, mais moins bien pourvue en cavalerie, que l'archiduc Charles n'avait point augmentée, et qui au surplus sans être nombreuse était aussi brave que bien exercée. Elle était divisée en six corps d'armée et en deux corps de réserve, répartis en Bohême et Haute-Autriche. C'était un total de 300 mille hommes de troupes actives, en y comprenant les troupes destinées à opérer en Italie et en Gallicie. Derrière cette masse principale, la réserve ainsi que l'insurrection hongroise devaient couvrir Vienne, et Vienne perdue, s'enfoncer en Hongrie, pour y recueillir les restes de l'armée active, et y prolonger la guerre. Cette seconde portion, forte de plus de 200 mille hommes de milices peu aguerries, mais déjà passablement instruites, portait au delà de 500 mille hommes les ressources de l'Autriche, qui n'avait jamais fait un pareil déploiement de forces.
Il s'agissait de savoir comment on emploierait les 200 mille hommes, composant la masse principale, destinés à agir en Allemagne, et à frapper les premiers coups. Le Conseil aulique, réputé la cause ordinaire des revers de l'Autriche, parce qu'il paralysait, disait-on, l'autorité des généraux, avait été privé de son influence au profit du généralissime, sans qu'il dût en résulter beaucoup plus d'unité dans le commandement, car il n'y a d'unité que là où règne une volonté énergique dirigée par un esprit ferme. L'archiduc, quoique un prince sage, éclairé, brave, et le meilleur capitaine de l'Autriche, n'avait pas la force d'esprit et de caractère nécessaire pour assurer l'unité du commandement, et le tiraillement qui n'allait plus se trouver dans le Conseil aulique devait se produire autour de lui, entre les officiers influents de son état-major. Restait, il est vrai, l'avantage d'établir ce tiraillement, quel qu'il fût, plus près du champ de bataille, et cet avantage n'était certainement pas à dédaigner.
Deux plans en discussion dans l'état-major autrichien. Deux avis partageaient en ce moment l'état-major de l'archiduc Charles au sujet du meilleur plan à suivre. L'un consistait à prendre la Bohême pour point de départ (voir la carte no 28), et, supposant les Français encore dispersés en Saxe, en Franconie, dans le Haut-Palatinat, à déboucher sur Bayreuth, c'est-à-dire sur le centre de l'Allemagne, à les battre en détail, et à soulever les populations germaniques par cette apparition subite et ce prompt succès. Ce plan hardi qui conduisait les Autrichiens par Bayreuth et Wurzbourg jusqu'aux portes même de Mayence, avait l'avantage de les mener sur le Rhin par la route la plus courte, de porter le désordre dans les cantonnements des Français, et la plus vive émotion en Allemagne. Mais, par cela même qu'il était hardi, il supposait dans l'exécution un caractère que n'ont en général que les capitaines supérieurs, ordinairement heureux, et confiants parce qu'ils sont heureux. Il n'y en avait alors aucun de ce genre, ni en Allemagne, ni ailleurs, excepté en France. Ce plan supposait en outre un degré d'avancement dans les préparatifs militaires de l'Autriche, que son administration, plus laborieuse qu'expéditive, n'était pas encore parvenue à leur donner. C'est tout au plus si les corps qui devaient se rassembler en Bohême, y étaient concentrés dans les premiers jours de mars. Les troisièmes bataillons manquaient à beaucoup de régiments, et les charrois d'artillerie n'étaient point arrivés. Ce plan, destiné à surprendre les Français, eût été bon sans doute si on les eût surpris en effet, et si la hardiesse d'exécution eût répondu à la hardiesse de conception; mais dans le cas où on ne les aurait pas surpris assez complétement, il pouvait devenir funeste, car s'ils avaient eu le temps de se transporter de l'Elbe au Danube, de se rassembler entre Ulm et Ratisbonne, l'armée autrichienne était exposée à les avoir dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube, dispersant tous les détachements qu'elle avait laissés en Bavière, et peut-être même coupant sa ligne d'opération. Avec un général si fécond en manœuvres imprévues que l'était Napoléon, cette dernière chance était fort à redouter.
Le second plan, plus modeste, plus sûr, consistait à prendre la route ordinaire, celle du Danube, par laquelle les Français devaient naturellement arriver, à cause de la facilité des communications le long de ce grand fleuve, à leur faire face sur cette route avec la masse énorme de deux cent mille hommes, et à profiter de ce qu'on était plus préparé qu'eux, non pour les surprendre, mais pour les battre, avant qu'ils fussent en nombre suffisant pour disputer la victoire. Ce plan ne donnait lieu à aucune de ces combinaisons soudaines de Napoléon, qui ordinairement déjouaient tous les calculs, et n'exposait à aucune chance que celle du champ de bataille, toujours assez périlleuse contre un tel capitaine et de tels soldats.
Motif qui décide la préférence en faveur du second plan. Les deux plans dont il s'agit furent long-temps débattus entre deux officiers de l'état-major de l'archiduc Charles, le général Meyer et le général Grünn, et divisèrent les militaires les plus éclairés de l'Autriche. Mais, comme il advient toujours en pareille circonstance, on laissa à l'événement le soin de décider la question, et on prit son parti quand les espions répandus au milieu des troupes françaises eurent révélé la marche du général Oudinot sur Ulm, du maréchal Davout sur Wurzbourg. On comprit alors qu'on arriverait trop tard pour que la bonne chance se réalisât au lieu de la mauvaise, et qu'en débouchant par la Bohême sur Bayreuth on aurait les Français dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube. On prit donc brusquement la résolution de reporter vers la Haute-Autriche les corps qui devaient dans l'origine se réunir en Bohême. Les corps autrichiens brusquement reportés de la Bohème vers la Bavière. Seulement, on fit encore ce qu'on fait quand la direction est médiocre, on conserva quelque chose du premier plan, et le second ne fut adopté qu'en réduisant la masse principale des forces qui aurait dû être consacrée à son exécution. Ainsi une cinquantaine de mille hommes fut laissée en Bohême sous les généraux Bellegarde et Kollowrath, et environ 150 mille furent portés en Haute-Autriche, pour être dirigés à travers la Bavière sur Ratisbonne, à la rencontre des Français. Le premier de ces rassemblements devait déboucher par le Haut-Palatinat sur Bamberg, en étendant sa gauche vers Ratisbonne. (Voir la carte no 28.) Le second devait envahir la Bavière, remonter le Danube en étendant sa droite sur Ratisbonne, de manière que les deux masses, mises en communication le long du fleuve, pussent se réunir au besoin, mais avec beaucoup de chances aussi d'échouer dans cette réunion. On s'avança de la sorte à cheval sur le Danube, suspendu pour ainsi dire entre deux plans, toujours avec l'espérance d'agir avant les Français, et de se garantir contre leur marche de flanc par le versement d'une partie des forces autrichiennes de la Bohême dans la Bavière. Le général Meyer, qui avait, dit-on, soutenu le premier plan, fut envoyé de l'état-major de l'archiduc Charles à celui de l'archiduc Jean, pour y employer en Italie les talents dont on n'avait pas voulu en Allemagne, et le général Grünn, qui avait soutenu le second, resta seul auprès de l'archiduc Charles, comme son principal conseiller.
En conséquence de ce nouveau système, le premier corps qui s'était formé à Saatz sous le lieutenant général Bellegarde, le second corps qui s'était formé à Pilsen sous le général d'artillerie Kollowrath, conservèrent les mêmes points de rassemblement, et eurent ordre de déboucher avec cinquante mille hommes par l'extrême frontière de la Bohême sur Bayreuth, vers les premiers jours d'avril (voir la carte no 14). Les corps de Hohenzollern, de Rosenberg, de l'archiduc Louis, qui s'étaient formés à Prague, Piseck, Budweis, le premier corps de réserve du prince Jean de Liechtenstein qui s'était formé à Iglau, et qui était composé de grenadiers et de cuirassiers, reçurent ordre de passer de Bohême en Autriche par la route de Budweis à Lintz, de franchir le Danube sur le pont de cette dernière ville, et d'être rendus devant l'Inn, frontière de la Bavière, vers les premiers jours d'avril. Ils devaient s'y trouver réunis au corps du lieutenant général Hiller, formé à Wels sur la Traun, et au second corps de réserve du général Kienmayer, formé à Enns sur l'Ens. Ces six corps devaient marcher ensemble sur la Bavière, la droite au Danube, tendant ainsi à rencontrer vers Ratisbonne la gauche de Bellegarde et de Kollowrath. Le signal des premières hostilités était également donné pour le commencement d'avril en Italie et en Pologne, aussi bien qu'en Bavière et en Bohême.
Toutefois on ne pouvait pas, sans pousser la dissimulation fort au delà des bornes permises, continuer à parler de paix lorsqu'on mettait les armées en marche, et qu'on leur expédiait l'ordre de franchir les frontières sous une quinzaine de jours. C'eût été trop imiter sur terre la conduite des Anglais sur mer, lesquels enlevaient ordinairement le commerce de l'ennemi sans aucune déclaration préalable. Communication ordonnée à M. de Metternich pour tenir lieu de déclaration de guerre. D'ailleurs on n'était pas tellement assuré de la victoire qu'on osât transgresser ainsi les règles du droit des gens, dans l'espérance de les violer impunément. En conséquence, on ordonna à M. de Metternich de faire au cabinet français une déclaration préalable, qui servît de transition entre le langage de la paix et le fait même de la guerre.
Le 2 mars, effectivement, M. de Metternich se présenta à Paris chez le ministre des affaires étrangères, M. de Champagny, et lui déclara au nom de sa cour, que l'arrivée subite de l'empereur Napoléon à Paris, l'invitation adressée aux princes de la Confédération de réunir leurs contingents, certains articles de journaux, divers mouvements des troupes françaises, la décidaient à faire sortir ses armées du pied de paix où elles avaient été tenues jusque-là, mais qu'elle n'adoptait cette résolution que parce qu'elle y était forcée par la conduite du gouvernement français, et que du reste elle prenait ces précautions indispensables sans se départir encore de ses intentions pacifiques.
Réponse de M. de Champagny à la communication de M. de Metternich. M. de Champagny répondit à cette communication avec froideur et incrédulité, disant que ce passage du pied de paix au pied de guerre datait de six mois, que depuis six mois en effet on se préparait en Autriche pour de prochaines hostilités, que l'empereur Napoléon ne s'y était pas trompé, et que de son côté il s'était mis en mesure; que les alarmes qu'on affectait aujourd'hui ne pouvaient être sincères, car lorsque les Français occupaient la Silésie avec des armées formidables, l'Autriche ne s'était pas crue menacée, tandis qu'à présent que la plus grande partie des troupes françaises avaient passé en Espagne, elle affectait les plus vives inquiétudes; que ce ne pouvait être là un langage de bonne foi; qu'évidemment la politique anglaise l'avait emporté à Vienne, qu'on s'y croyait prêt, et qu'on agissait parce qu'on supposait le moment favorable pour agir, mais qu'on ne surprendrait pas la France, et qu'on n'aurait à imputer qu'à soi les conséquences de la guerre, si ces conséquences étaient désastreuses.