L'armée dans cette nouvelle position parut confiante, assez satisfaite de sa manière de vivre, et pleine de l'espérance de reprendre bientôt sa tâche, lorsque des renforts venus de la Vieille-Castille par la route d'Alméida, ou de l'Andalousie par celle de Badajoz, se seraient joints à elle. En attendant, les préparatifs pour passer le Tage et pour attaquer Abrantès occupaient ses bras et son esprit. Masséna s'était hâté d'employer les moyens nécessaires pour faire arriver à Paris la connaissance de sa situation et de ses besoins. S'il n'eût été que devant une armée espagnole, il n'aurait pas eu fort à s'inquiéter, mais ayant affaire à une armée anglaise commandée par un sage et habile capitaine, placé à une grande distance de sa base d'opération, condamné à vivre de maraude pendant l'hiver qui s'approchait, campé près d'un fleuve dont il n'avait qu'une rive, tandis que son adversaire les possédait toutes deux, comptant en fait de forces un tiers de moins que l'ennemi, n'ayant de munitions que pour une seule bataille, entouré de tous côtés de partisans qui ne laissaient passer aucun courrier, le moins qui pût lui arriver c'était de manquer le but de la campagne, et de se retirer sans avoir forcé les lignes anglaises, tandis qu'il pouvait à tout moment essuyer un désastre, si à force de vigilance, de fermeté et de discernement dans le choix de ses positions, il ne savait se rendre inattaquable. Envoi du général Foy à Paris pour faire connaître à Napoléon la situation de l'armée, et en obtenir le secours que cette situation exige. Il se décida donc à expédier vers Paris un officier intelligent et brave, en le faisant accompagner par un petit corps de troupes, car ce n'était qu'à cette condition qu'on avait chance de rejoindre la frontière espagnole. Il désigna pour cette mission le général Foy, qu'il avait sous ses ordres depuis Zurich, qui était vif, attachant, doué du talent de bien exprimer sa pensée, et décoré d'une blessure reçue à Busaco. Il lui confia le soin d'exposer les opérations de l'armée depuis le départ d'Alméida jusqu'à l'établissement à Santarem. Indépendamment des dépêches qu'il lui remit, il le chargea de tout expliquer verbalement à l'Empereur, et de demander dans un délai très-rapproché des munitions, des vivres, des renforts, soit par Alméida, soit par Badajoz, promettant de finir bientôt la guerre contre les Anglais si ces secours arrivaient à temps, et pronostiquant de grands malheurs si on les lui faisait attendre.

Grandeur de la question que le maréchal Masséna et lord Wellington sont chargés de résoudre. Les deux hommes de guerre supérieurs que la destinée venait de placer en présence l'un de l'autre aux extrémités du Portugal ne pouvaient guère tenir une autre conduite que celle qu'ils tenaient en ce moment. L'un ne pouvait pas mieux défendre cette extrémité du Portugal, seule portion qui lui restât du sol de la Péninsule, l'autre ne pouvait pas mieux se préparer à l'attaquer. De ce promontoire extrême allait dépendre le sort des nations européennes, car les Anglais une fois expulsés du Portugal, tout devait tendre en Europe à la paix générale, et au contraire leur situation consolidée en ce pays, Masséna obligé de rebrousser chemin, la fortune de l'Empire commençait à reculer devant la fortune britannique, pour s'abîmer peut-être au milieu d'une catastrophe prochaine. La question était donc d'une immense gravité. La solution de cette question dépendant plus des deux gouvernements que des deux généraux. Mais elle dépendait moins des deux généraux chargés de la résoudre par les armes, que des deux gouvernements chargés de leur en fournir les moyens. À ces derniers était reportée la solution de cette grande question, qui n'était pas moins que celle de l'empire du monde. On va voir quel concours ces deux généraux reçurent, l'un d'une patrie agitée par les partis, l'autre d'un maître aveuglé par la prospérité.

Quelque sérieux que soient à la guerre les embarras d'un chef d'armée, il faut se garder de croire que son adversaire n'ait pas aussi les siens. Napoléon, qui avait acquis au plus haut point la philosophie de la guerre, comme les hommes qui ont beaucoup vécu finissent par acquérir la philosophie de la vie, Napoléon aimait à dire qu'après une bataille chacun avait son compte, et que si les généraux étaient bien convaincus de cette vérité, ils ne se laisseraient pas si facilement décourager par les apparences ou même par la réalité d'un revers, et qu'en persévérant ils auraient souvent l'occasion de ramener la fortune. Si en effet le maréchal Masséna se trouvait dans une situation grave, lord Wellington de son côté n'était pas dans une situation exempte d'embarras. Tandis que le général français considérait comme difficile d'emporter les lignes de Torrès-Védras, le général anglais de son côté considérait comme très-difficile de les défendre, si les Français tenaient la conduite la plus naturellement indiquée. Difficultés de la situation de lord Wellington. Ainsi lord Wellington avait deux dangers à courir: c'était d'abord que les Français ne réunissent leurs forces vers Lisbonne pour l'en accabler, c'était ensuite que le gouvernement britannique, divisé comme devait l'être tout gouvernement libre en présence d'une question si importante, ne le rappelât du Portugal, ou ne prît des mesures qui rendraient sa persévérance impossible. Ces deux dangers également graves, mais point également probables, se présentaient cependant chacun avec assez de vraisemblance pour inquiéter profondément son âme, quelque forte qu'elle fût.

Ses craintes relativement aux projets des Français. Quant à la concentration des forces des Français devant Lisbonne, qui pouvait résulter à la fois de l'envoi des troupes réunies dans la Castille sous le général Drouet, et du refluement des armées d'Andalousie vers le Portugal, elle était fort à prévoir, et tellement indiquée, qu'il eût fallu être aveugle pour ne pas la craindre. On parlait beaucoup, en effet, de l'arrivée des fameuses divisions d'Essling (celles qui des mains du maréchal Oudinot avaient passé aux mains du général Drouet) et de leur influence probable sur le sort de la guerre; on parlait aussi de l'apparition du 5e corps sous le maréchal Mortier, qui s'était porté, comme on l'a vu, de Séville sur Badajoz. Relativement aux divisions d'Essling, récemment entrées sur le sol de la Vieille-Castille, lord Wellington, ordinairement bien renseigné, pensait qu'elles n'étaient pas aussi nombreuses qu'on le prétendait, qu'elles auraient beaucoup d'occupation dans le nord de la Péninsule, qu'au surplus elles viendraient renforcer Masséna par la rive droite du Tage, et ne lui apporteraient pas un moyen de plus de passer sur la rive gauche. Quoique l'arrivée de ces deux divisions fût un fait inquiétant, il y en avait un autre bien plus alarmant à redouter, c'était le refluement des troupes de l'Andalousie vers Lisbonne, lesquelles, partiellement ou en masse, pouvaient venir tendre la main au maréchal Masséna par la rive gauche du Tage, lui en assurer dès lors les deux rives, et lui procurer les moyens d'attaquer les lignes de Torrès-Védras avec des forces formidables. C'était là le principal souci du général anglais, qui craignait par-dessus toutes choses que les Français, négligeant les siéges de Cadix et de Badajoz, ne se portassent en masse sur Lisbonne, pour aider le maréchal Masséna à enlever les lignes de Torrès-Védras. Aussi pressait-il vivement la régence espagnole de donner aux Français le plus d'occupation qu'elle pourrait devant Cadix, de couper tous les ponts de la Guadiana afin qu'ils trouvassent de grandes difficultés à franchir cette rivière, et de faire d'Elvas, de Campo-Major, de Badajoz, des forteresses tellement importantes, qu'ils n'osassent pas les négliger pour marcher sur Lisbonne. Et comme lord Wellington doutait fort que ses conseils fussent exactement suivis, il aurait voulu transformer la belle province de l'Alentejo en un désert, comme il avait fait de la province de Coimbre, afin de mettre les Français, s'ils l'envahissaient, dans l'impossibilité d'y vivre. Mais il le demandait sans l'obtenir de la régence de Portugal, qui n'entendait pas, pour affamer les Français, s'affamer elle-même, et qui lui disait souvent avec aigreur qu'au lieu de combattre les Français par la famine, moyen également funeste aux deux partis, il ferait bien mieux de les combattre par les armes, et de délivrer le Portugal au lieu de le ruiner.

Déc. 1810. Ces réponses irritaient le général anglais sans ébranler sa sage résolution, qui était toujours de ne pas risquer le sort d'une bataille contre les Français, car il était beaucoup plus sûr de les détruire par la misère que par des actions au moins douteuses s'il prenait l'offensive. Mais ce n'était pas sans peine qu'il persistait dans son plan, quelque bien conçu que ce plan pût paraître. Grande détresse dans l'intérieur de Lisbonne. Les vivres coûtaient prodigieusement cher dans Lisbonne, quoique la mer fut ouverte et protégée par le pavillon britannique. Le blé ne manquait pas, le poisson salé non plus, mais la viande était devenue fort rare; les légumes frais avaient disparu, et tous les aliments, quels qu'ils fussent, n'étaient accessibles qu'à l'opulence, à ce point qu'au lieu de payer au peuple de Lisbonne ses journées en argent, il avait fallu les lui payer avec des rations. On avait même été obligé de tarifer le prix des logements pour les malheureux qui avaient reflué des provinces dans la capitale. À ces vives souffrances se joignaient des anxiétés incessantes, car à chaque mouvement des Français on annonçait une attaque, et on en prédisait le succès. Souffrances de l'armée anglaise dans les lignes de Torrès-Védras. Dans l'armée anglaise elle-même, malgré sa rigoureuse discipline, malgré l'estime qu'elle avait pour son chef, il s'élevait plus d'un murmure, même parmi les officiers. Au lieu de marcher et de combattre, ce qui est pour l'homme de guerre la meilleure distraction des souffrances, rester sous toile, exposés sur ce promontoire élevé de Lisbonne à tous les vents de l'Océan et à des pluies continuelles, ne convenait guère aux soldats de lord Wellington et aux nombreux réfugiés couchés à terre au milieu des lignes de Torrès-Védras. Beaucoup d'officiers se plaignaient hautement, écrivaient à leurs compatriotes des lettres fâcheuses, et contribuaient à accroître les inquiétudes que l'on avait conçues en Angleterre sur le sort de l'armée britannique.

Grandes craintes en Angleterre sur le sort de l'armée anglaise. À Londres, peu de personnes, même parmi les membres du gouvernement, croyaient à la possibilité de se maintenir en Portugal. À tout moment on craignait d'apprendre que l'armée s'était embarquée, et on désirait qu'elle le fît spontanément, au lieu d'attendre qu'elle y fût contrainte par les Français. Aussi le ministère, plus vivement attaqué que jamais, ne cessait-il de recommander la prudence à lord Wellington, et de la lui recommander jusqu'à l'importuner, jusqu'à lui faire redouter un prochain abandon, ou du moins un très-faible concours. Un accident fâcheux arrivé en Angleterre avait tout à coup aggravé la situation du cabinet, et par suite rendu plus difficile encore celle de lord Wellington lui-même. Une rechute de George III, atteint d'aliénation mentale, amène le prince de Galles à la régence. Le roi George III venait d'éprouver une rechute dans sa santé, et d'être une seconde fois atteint d'aliénation mentale. On avait d'abord voulu se faire illusion, se persuader que l'atteinte ne serait que passagère, et gagner un mois avant de proposer au parlement les mesures que réclamait une telle défaillance de l'autorité royale. Le parlement et le public s'y étaient prêtés volontiers par respect pour George III, par éloignement pour le prince de Galles, appelé à exercer l'autorité royale sous le titre de régent. Cependant, après avoir attendu le plus longtemps possible, il avait fallu s'adresser enfin au parlement, et lui demander de déférer la régence au prince de Galles. Efforts du ministère pour limiter les pouvoirs du régent. Celui-ci était l'ami de tous les chefs de l'opposition, et on ne doutait pas alors qu'il ne leur confiât le pouvoir. Aussi le vieux parti de M. Pitt, resté le parti ministériel à travers toutes les transformations du cabinet britannique, et resté surtout le parti de la guerre, avait tout fait pour limiter les pouvoirs du régent, et l'opposition, au contraire, tout fait pour les étendre. Efforts de l'opposition pour faire déférer au régent la plénitude de l'autorité royale. Par une sorte de contradiction qui se rencontre souvent chez les partis, c'était l'opposition qui professait la doctrine la plus monarchique, et le gouvernement celle qui l'était le moins. L'opposition prétendait qu'il n'y avait pas de loi à rendre, car une loi, d'après la constitution anglaise, supposait l'action des trois pouvoirs, et notamment la sanction royale, qui était impossible ici, puisque le roi était incapable d'aucun acte. En conséquence de ces principes, elle voulait qu'on se bornât à présenter une adresse au régent pour qu'il se saisît de l'autorité royale, qui lui revenait de plein droit pendant l'incapacité de son auguste père, et pour qu'en la saisissant il l'exerçât tout entière, car l'autorité royale était une, indivisible, et ne devait, dans aucun cas, subir d'amoindrissement, si on tenait à conserver intact l'équilibre des pouvoirs. Le ministère, au contraire, soutenait qu'il fallait un bill, que la sanction royale serait suppléée par un ordre du parlement enjoignant aux dépositaires du sceau royal de sanctionner le bill; que l'autorité du régent devant être temporaire (on l'espérait du moins), ne pouvait être aussi entière que si elle avait dû être définitive; qu'il serait inconvenant de lui donner la faculté d'intervertir l'état de choses à ce point que le roi, s'il revenait à la santé, trouvât la marche du gouvernement tellement changée qu'il ne pût reprendre la politique de son règne. Cette argumentation était singulièrement sophistique, et prouvait que l'intérêt égarait le ministère dans sa logique, comme l'intérêt avait éclairé l'opposition dans la sienne. L'autorité royale déférée au régent avec de certaines limites. Mais la majorité faisant naturellement la loi, on avait déféré par un bill la régence au prince de Galles, et on la lui avait déférée incomplète, avec interdiction de nommer des pairs, de proposer certains bills, de s'occuper de la garde du roi, de choisir les officiers de sa maison. On n'avait pu cependant lui ôter la nomination des ministres, et on s'attendait à le voir appeler au ministère lord Holland, lord Grey, lord Grenville, parents ou anciens collègues de M. Fox. Toutefois le régent, quoiqu'il n'aimât point les ministres actuels, et en particulier M. Perceval, craignait d'opérer en ce moment un changement trop considérable en appelant ses amis de l'opposition, et de prendre une trop grande responsabilité en passant du système de la guerre à celui de la paix. Il voulait savoir, avant de se décider, si l'infirmité du roi serait assez longue pour qu'il valût la peine d'apporter une modification notable à la politique de l'État. Il avait à cet effet consulté les médecins, et fait part de ses doutes aux lords Holland, Grey et Grenville.

Cette crise dans les affaires intérieures de l'Angleterre avait lieu en décembre 1810, à l'époque même où le maréchal Masséna et lord Wellington étaient en présence l'un de l'autre devant les lignes de Torrès-Védras. C'est ordinairement l'espérance qui redouble l'ardeur et l'activité des partis. L'opposition anglaise, sentant que d'un succès au parlement, ou même d'un demi-succès, dépendrait la conduite du prince régent, multipliait ses attaques contre le cabinet, et il faut reconnaître que les événements donnaient une valeur véritable à ses critiques, qu'ils les auraient même rendues complétement vraies si on s'était conduit en France comme on aurait dû le faire.

Tentatives répétées de l'opposition pour amener un vote du parlement en faveur de la paix. Indépendamment des inquiétudes incessantes qu'excitait la guerre et des charges accablantes qui en résultaient, l'opposition anglaise avait à faire valoir les souffrances d'une crise commerciale des plus graves et des plus étranges. Les mesures de Napoléon, jointes à certaines circonstances, en étaient la cause. Les colonies espagnoles ayant refusé de reconnaître l'autorité de Joseph, et profité de l'occasion pour se déclarer indépendantes, avaient ouvert leurs ports au commerce britannique. Raisons sur lesquelles elle s'appuie. À cette nouvelle les manufacturiers anglais, se conduisant avec l'aveuglement de l'avidité, qui n'est pas moins grand que celui de l'ambition, avaient fabriqué bien au delà de ce que toutes les Amériques auraient pu consommer, et surtout payer. Ils avaient envoyé des masses immenses de marchandises dans les colonies espagnoles, et une partie de ces marchandises était revenue sans avoir pu être vendue. Celle qui avait trouvé des acheteurs avait été payée en denrées coloniales, qui transportées à Londres avaient ajouté à l'encombrement du marché. Tandis que ces choses se passaient en Amérique, les six à sept cents bâtiments partis de la Tamise pour porter dans la Baltique une portion du trop-plein, ayant été, comme on l'a vu, ramenés pour la plupart en Angleterre, l'avilissement des marchandises coloniales était devenu extrême. De plus, la faculté de déposer leurs denrées à Londres ayant été accordée aux colons espagnols et portugais, même aux colons français dont les possessions avaient été envahies, la masse des marchandises exotiques invendues s'était accrue au point que beaucoup de cargaisons en sucre, cafés, cotons, tabacs, bois, indigos, ne valaient plus les frais de magasin. Le papier émis sur ces valeurs était sans gage, la plupart du temps protesté, et la Banque qui l'avait dans son portefeuille se trouvait dans le plus sérieux embarras. Le billet de banque avait essuyé une nouvelle dépréciation, et le change anglais, déjà si abaissé, était descendu de 16 ou 17 pour cent de perte à plus de 20, de façon que l'Angleterre, obligée cette année de payer à l'étranger plusieurs centaines de millions afin d'entretenir son armée et sa marine, ne savait plus comment s'y prendre pour exécuter ces payements. On venait de voter un secours de 5 à 6 millions sterling au commerce et à l'industrie, faible soulagement dans une situation si fâcheuse. Les uns s'en prenaient à l'imprudence des manufacturiers, les autres à la Banque, et presque tous au gouvernement, qui, par son obstination à continuer la guerre, et surtout par ses ordres du conseil, était l'auteur de tous les maux qu'on déplorait.

On comprend tout ce qu'une opposition près de saisir le pouvoir, et sincère d'ailleurs dans ses critiques, trouvait à dire au milieu de telles circonstances. Voilà, s'écriaient les lords Grenville, Holland, Grey, les députés des communes Tierney, Burdet, Brougham, Huskisson, voilà où nous a conduits une guerre prolongée au delà de toute raison. Pour avoir voulu humilier la France on l'a poussée de grandeurs en grandeurs à la domination de l'Europe, on l'a rendue souveraine d'une partie de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne, tout récemment de la Hollande, et, si on continue, qui sait où s'arrêtera l'extension de sa puissance? Nous percevons, ajoutaient ces orateurs, 37 millions sterling d'impôts (925 millions de francs) et nous en dépensons 56 (1,400 millions), ce qui exige 19 millions d'emprunt tous les ans (475 millions de francs). Il est impossible de demander chaque année une telle somme au crédit sans se ruiner, et en même temps on ne peut ajouter ni aux taxes indirectes, les impôts de consommation ayant atteint leur dernière limite, ni aux taxes directes, l'income-taxe étant devenu d'un poids accablant. La masse du papier monnaie sans cesse accrue va bientôt rendre les transactions commerciales impossibles au dedans, et les services de la guerre et de la marine impraticables au dehors. Il faut donc mettre un terme à cette guerre ruineuse par une paix honorable, et facile à conclure si on le veut. Les victoires dont on se flatte sont le plus dangereux de tous les leurres, car quoique l'armée britannique se soit bien conduite, elle est dans une situation alarmante pour les bons citoyens. Tandis qu'on donne à son chef des titres, des pensions, d'ailleurs fort mérités, elle a laissé prendre sous ses yeux deux forteresses importantes, Ciudad-Rodrigo et Alméida; elle a repoussé l'ennemi à Busaco, mais pour perdre le lendemain Coimbre et le reste du Portugal! Reléguée maintenant sur une langue de terre où elle ne vit que du pain apporté par mer, exposée à une attaque des Français, qui seraient bien malavisés s'ils ne réunissaient toutes leurs forces pour l'accabler, elle n'existe que par miracle, et peut à tout instant essuyer un désastre! Que deviendrait l'Angleterre si cette armée, notre unique espoir contre l'invasion, finissait par succomber, ou par signer quelque capitulation qui la constituât prisonnière de guerre? Quels sont les avantages politiques, quelles sont les conquêtes territoriales à mettre en balance avec de pareils dangers?...—Tel était le langage quotidien de l'opposition, et il faut dire que si les Anglais, habitués alors à des impôts écrasants, à un papier-monnaie déprécié, à des emprunts annuels, se résignaient à ces maux, en considération du développement inouï de leur commerce, ils frémissaient en songeant à la situation de leur armée. L'idée de la voir exposée aux coups de Napoléon les faisait trembler, et sous ce rapport ils sympathisaient complétement avec l'opposition. Chaque jour un vote imprévu pouvait donc amener le prince régent à changer le cabinet, et à substituer la politique de la paix à la politique de la guerre.

Le ministère anglais, effrayé par les critiques de l'opposition, fatigue lord Wellington de ses craintes et de ses objections. Le ministère recevant le contre-coup de toutes ces craintes, de toutes ces agitations, ne cessait d'écrire à Lisbonne les dépêches les plus pénibles pour lord Wellington. Son frère lui-même, le marquis de Wellesley, atteint de l'inquiétude générale, se laissait aller à craindre que son frère, par obstination de caractère, par ambition peut-être, ne commît quelque imprudence, et ne compromît l'armée anglaise en restant trop longtemps sur le continent. La correspondance ministérielle avec le général anglais était pleine de ces appréhensions, et pleine aussi de plaintes sur la dépense excessive de cette guerre, dépense qui, indépendamment du subside alloué au gouvernement portugais, n'était pas moindre de 250 millions par an, dont 75 ou 80 pour la flotte de transport. On lui demandait s'il ne lui serait pas possible de suivre l'exemple des généraux français, qui vivaient aux dépens du pays où ils faisaient la guerre, et s'il ne pourrait pas bientôt se passer de cette immense flotte de transport, toujours tenue sous voiles, et qui coûtait si cher; on le suppliait de ne point s'obstiner mal à propos, et de se retirer de la Péninsule plutôt que de faire courir un danger sérieux à cette armée britannique, considérée alors comme le bouclier de l'Angleterre contre une invasion, dont la crainte était fort diminuée sans doute, mais dont le vieux matériel de Boulogne, quoiqu'à moitié pourri, était le fantôme toujours inquiétant.