Réponse de lord Wellington aux inquiétudes exprimées par le cabinet britannique. Ces dépêches inspiraient au chef de l'armée de Portugal un dépit qu'il n'osait pas montrer tout entier, car il n'avait pas acquis encore assez d'ascendant pour se permettre les libertés de langage auxquelles il se livra depuis; mais il en laissait voir une partie, disant qu'il était bien pénible pour lui, malgré sa longue expérience de cette guerre, malgré deux années passées dans la Péninsule à la face des Français, de ne pas inspirer plus de confiance, et de ne pas voir venir un courrier d'Angleterre, pas un officier, pas un curieux, qui ne lui apportât l'expression de ces doutes humiliants; que s'il restait sur le sol du Portugal, c'est parce qu'il croyait pouvoir y demeurer sans péril, du moins d'après tous les calculs de la prudence humaine; que lorsque le danger serait réel, il n'hésiterait pas à se retirer plutôt que de compromettre l'armée britannique et sa propre gloire; que si, malgré cette confiance, il voulait garder la flotte de transport, dont la dépense était si coûteuse, c'est qu'il y aurait vraiment trop de témérité à considérer comme certain ce qui n'était que probable, et à se priver de tout moyen de transport comme s'il n'y avait eu aucune chance d'être expulsé de la Péninsule; qu'il croyait bien entrevoir que Napoléon n'enverrait pas beaucoup plus de forces en Espagne qu'il n'en avait envoyé jusqu'ici, mais qu'enfin ces divisions d'Essling dont on parlait tant pouvaient arriver, que l'Andalousie surtout pouvait détacher une force considérable sur Lisbonne; que si par exemple il venait 15 mille Français de Salamanque sous le général Drouet, 25 mille de Cadix et de Badajoz sous le maréchal Mortier, il aurait bientôt 90 mille hommes à combattre sur les deux rives du Tage; qu'au premier ordre du maréchal Masséna ces 90 mille hommes s'élanceraient comme des furieux sur les lignes de Torrès-Védras, qu'on ne pouvait pas se faire une idée, lorsqu'on ne les avait pas vus, de ce dont ils étaient capables, et que ce serait une grande témérité d'affirmer qu'ils ne viendraient point à bout de la première enceinte; mais que dans ce cas il lui resterait la seconde et la troisième, et que grâce à la triple ligne de ses retranchements il aurait encore le temps de s'embarquer; que c'était la réunion de la flotte et de ces retranchements qui rendait sa sécurité si grande, et ôtait à sa conduite ce caractère d'imprudence qu'on se plaisait à lui prêter trop souvent; que quant à la dépense il lui était impossible de la réduire; que nourrir la guerre par la guerre, chose si facile avec des Français, était une chimère avec des Anglais; que l'armée française n'était pas un ramassis d'hommes pris parmi ce qu'il y avait de pire dans le pays, et domptés par une discipline de fer, mais qu'elle était prise par la loi sur le gros de la nation, le bon et le mauvais mêlés ensemble, et le bon l'emportant de beaucoup; qu'elle allait chercher des vivres à vingt et trente lieues, puis retournait exactement au drapeau sans qu'il y manquât presque un seul homme; que si l'on croyait pouvoir faire avec des Anglais ce que le maréchal Masséna faisait avec des Français, on s'abusait étrangement; qu'après quelques jours de maraude accordés aux soldats anglais pour vivre, il ne reviendrait pas un homme au drapeau; qu'il fallait d'ailleurs qu'on se demandât si le libre pays d'Angleterre souffrirait qu'on traitât la vie de soldats mercenaires comme Napoléon traitait la vie de soldats citoyens, appelés par la loi, et dont il périssait une moitié de misère tous les ans, sans que les journaux de Paris en dissent rien à la nation; qu'il ne pouvait avoir des soldats qu'en les nourrissant, en les payant, en les tenant exactement sous les drapeaux; que s'il quittait la Péninsule, il donnerait le signal de la soumission générale à l'Espagne, peut-être à l'Europe, que la dépense qu'on ne voulait pas faire pour soutenir la guerre à Lisbonne, il faudrait la faire pour la soutenir entre Douvres et Londres; qu'il défendait l'Angleterre de l'invasion à Lisbonne bien plus sûrement qu'entre Londres et Douvres; qu'il fallait, enfin, que l'Angleterre supportât la dépense et l'inquiétude, lorsque lui et son armée supportaient quelque chose de bien pire, c'est-à-dire de formidables combats et d'horribles souffrances.

Il dépend de Napoléon, instruit de ce qui se passe en Espagne et en Angleterre, de réaliser toutes les craintes du gouvernement britannique. Telles étaient les difficultés que rencontrait cet habile et ferme général de la part d'un pays libre, où la pensée de la guerre et celle de la paix incessamment opposées l'une à l'autre, avec une force de raison presque égale, produisaient des tiraillements inévitables dans un ministère qui n'avait plus de chef. Il semble que l'illustre adversaire de lord Wellington, le maréchal Masséna, n'ayant affaire qu'à un homme de génie, à Napoléon, qui n'avait de lutte à soutenir que contre lui-même et en soutenait malheureusement trop peu, aurait dû trouver toute sorte de secours pour la solution d'une question militaire de laquelle dépendait le sort du monde! C'était le cas, en effet, pour Napoléon, instruit de ce qui se passait à Londres et à Lisbonne, c'était le cas de déployer les vastes ressources de son génie administratif afin de réaliser toutes les craintes de lord Wellington, et tous les désirs de son lieutenant, Masséna! On jugera de ce qu'il fit par le récit contenu au livre suivant.

Voyage du général Foy de Santarem à Paris, et sa présentation à l'Empereur. Le général Foy, expédié de Santarem pour porter à Paris les demandes de son général en chef, et répondre de vive voix à toutes les questions de l'Empereur, exécuta la traversée la plus périlleuse, mais en même temps la plus heureuse qui se pût imaginer en Espagne. On lui avait donné quatre cents bons marcheurs et bons tireurs, choisis dans plusieurs régiments, en lui indiquant comme la route la plus sûre la vallée du Zezère, qui passe au sud de l'Estrella, et va, par Sobreira-Formosa, Sarzedas, Belmonte, rejoindre Ciudad-Rodrigo. (Voir la carte no 53.) Le général Loison, des postes duquel il devait partir, dirigea une forte reconnaissance sur Abrantès afin d'en effrayer la garnison et de l'empêcher d'arrêter le détachement du général Foy dès sa première journée. La garnison d'Abrantès épouvantée prit cette petite troupe voyageuse pour l'avant-garde de l'armée française, et en se renfermant dans ses murs lui laissa le passage libre. Le général Foy se hâta de poursuivre sa marche, entre un corps espagnol qui gardait à Villa-Velha les bords du Tage, et les coureurs de Trent et de Silveyra qui rôdaient dans les environs. Il ne rencontra qu'une bande de deux cents hommes de la levée en masse portugaise, appelée l'Ordenanza, lui passa sur le corps, en fut quitte pour la perte de quelques hommes blessés ou fatigués, et après six ou sept jours de hasards et de dangers de tout genre arriva sain et sauf à Ciudad-Rodrigo.

Il y trouva le général Gardanne, que le maréchal Masséna avait laissé sur les derrières, pour nettoyer les routes, pour réunir les hommes sortis des hôpitaux, pour protéger l'arrivée des convois, et qui, assailli de tous les côtés par les bandes, n'avait pu remplir que la moindre partie de sa tâche. Le général Gardanne avait presque autant consommé de vivres qu'il en avait amassé dans les deux places frontières d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, et sur six mille hommes qu'on espérait tirer des hôpitaux, il en avait réuni à peine deux mille. Le général Foy transmit au général Gardanne l'ordre de partir sur-le-champ par la route que lui-même venait de suivre, lui laissa pour guide un de ses officiers qui avait été du voyage, et lui prescrivit en outre d'emmener sous l'escorte des hommes prêts à rejoindre toutes les munitions qu'il pourrait transporter.

Le général Foy traversa ensuite la Vieille-Castille, désolée par les guérillas dont l'audace s'accroissait chaque jour, trouva les Espagnols pleins de confiance et les Français de découragement en voyant la guerre traîner en longueur malgré les nombreux renforts envoyés cette année, en voyant l'expédition d'Andalousie se réduire à la prise de Séville, celle de Portugal à une marche jusqu'au Tage. Il trouva le général Drouet n'ayant encore réuni qu'une de ses deux divisions à Burgos, et attendant la seconde, enfin le général Dorsenne ayant la plus grande peine avec 15 à 18 mille hommes de la garde à protéger la route de Burgos à Valladolid. Il donna à tout le monde des nouvelles de l'armée de Portugal, dont on ne savait rien, que ce qu'en disaient les Espagnols avec leur jactance accoutumée; il pressa le général Drouet de s'acheminer vers Coimbre et Thomar, et se rendit à Paris, en mettant environ vingt jours pour se transporter des bords du Tage à ceux de la Seine. Il y arriva vers les derniers jours de novembre, et fut immédiatement présenté à l'Empereur.

FIN DU LIVRE TRENTE-NEUVIÈME.

LIVRE QUARANTIÈME.
S D'OÑORO.

Dispositions d'esprit de Napoléon au moment de l'arrivée du général Foy à Paris. — Accueil qu'il fait à ce général et longues explications avec lui. — Nécessité d'un nouvel envoi de 60 ou 80 mille hommes en Espagne, et impossibilité actuelle de disposer d'un pareil secours. — Causes récentes de cette impossibilité. — Derniers empiétements de Napoléon sur le littoral de la mer du Nord. — Réunion à l'Empire des villes anséatiques, d'une partie du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. — Mécontentement de l'empereur Alexandre en apprenant la dépossession de son oncle le grand-duc d'Oldenbourg. — Au lieu de ménager l'empereur Alexandre, Napoléon insiste d'une manière menaçante pour lui faire adopter ses nouveaux règlements en matière de commerce. — Résistance du czar et ses explications avec M. de Caulaincourt. — L'empereur Alexandre ne désire pas la guerre, mais s'y attend, et ordonne quelques ouvrages défensifs sur la Dwina et le Dniéper. — Napoléon informé de ce qui se passe à Saint-Pétersbourg se hâte d'armer lui-même, pendant que la Russie engagée en Orient ne peut répondre à ses armements par des hostilités immédiates. — Première idée d'une grande guerre au nord. — Immenses préparatifs de Napoléon. — Ne voulant distraire aucune partie de ses forces pour les envoyer dans la Péninsule, il se borne à ordonner aux généraux Dorsenne et Drouet, au maréchal Soult de secourir Masséna. — Illusions de Napoléon sur l'efficacité de ce secours. — Retour du général Foy à l'armée de Portugal. — Long séjour de cette armée sur le Tage. — Son industrie et sa sobriété. — Excellent esprit des soldats, découragement des chefs. — Ferme attitude de Masséna. — Le général Gardanne parti de la frontière de Castille avec un corps de troupes pour porter des dépêches à l'armée de Portugal, arrive presque jusqu'à ses avant-postes, et rebrousse chemin sans avoir communiqué avec elle. — Le général Drouet, dont les deux divisions composent le 9e corps, traverse la province de Beira avec la division Conroux, et arrive à Leyria. — Joie de l'armée à l'apparition du 9e corps. — Son abattement quand elle apprend que le secours qui lui est parvenu se réduit à sept mille hommes. — Arrivée du général Foy, et communication des instructions dont il est porteur. — Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur l'exécution des ordres venus de Paris, et résolution de rester sur le Tage en essayant de passer ce fleuve pour vivre des ressources de l'Alentejo. — Divergence d'avis sur les moyens de passer le Tage. — Admirables efforts du général Éblé pour créer un équipage de pont. — On se décide à attendre pour tenter le passage que l'armée d'Andalousie vienne par la rive gauche donner la main à l'armée de Portugal. — Événements survenus dans le reste de l'Espagne pendant le séjour sur le Tage. — Suite des siéges exécutés par le général Suchet en Aragon et en Catalogne. — Investissement de Tortose à la fin de 1810, et prise de cette place en janvier 1811. — Préparatifs du siége de Tarragone. — Événements en Andalousie. — Éparpillement de l'armée d'Andalousie entre les provinces de Grenade, d'Andalousie et d'Estrémadure. — Embarras du 4e corps obligé de se partager entre les insurgés de Murcie et les insurgés des montagnes de Ronda. — Efforts du 1er corps pour commencer le siége de Cadix. — Difficultés et préparatifs de ce siége. — Opérations du 5e corps en Estrémadure. — Le maréchal Soult ne croyant pas pouvoir suffire à sa tâche avec les troupes dont il dispose, demande un secours de 25 mille hommes. — L'ordre de secourir Masséna lui étant arrivé sur ces entrefaites, il s'y refuse absolument. — Au lieu de marcher sur le Tage, il entreprend le siége de Badajoz. — Bataille de la Gevora. — Destruction de l'armée espagnole venue au secours de Badajoz. — Reprise et lenteur des travaux du siége. — Détresse de l'armée de Portugal pendant que l'armée d'Andalousie assiége Badajoz. — Misère extrême du corps de Reynier et indispensable nécessité de battre en retraite. — Masséna, ne pouvant plus s'y refuser, se décide à un mouvement rétrograde sur le Mondego, afin de s'établir à Coimbre. — Retraite commencée le 4 mars 1811. — Belle marche de l'armée et poursuite des Anglais. — Arrivé à Pombal, Masséna veut s'y arrêter deux jours pour donner à ses malades, à ses blessés, à ses bagages le temps de s'écouler. — Fâcheux différend avec le général Drouet. — Craintes du maréchal Ney pour son corps d'armée, et ses contestations avec Masséna sur ce sujet. — Sa retraite sur Redinha. — Beau combat de Redinha. — Le maréchal Ney évacue précipitamment Condeixa, ce qui oblige l'armée entière à se reporter sur la route de Ponte-Murcelha, et de renoncer à l'établissement à Coimbre. — Marches et contre-marches pendant la journée de Casal-Novo. — Affaire de Foz d'Arunce. — Retraite sur la Sierra de Murcelha. — Un faux mouvement du général Reynier oblige l'armée à rentrer définitivement en Vieille-Castille. — Spectacle que présente l'armée au moment de sa rentrée en Espagne. — Obstination de Masséna à recommencer immédiatement les opérations offensives, et sa résolution de revenir sur le Tage par Alcantara. — Refus d'obéissance du maréchal Ney. — Acte d'autorité du général en chef et renvoi du maréchal Ney sur les derrières de l'armée. — Difficultés qui empêchent Masséna d'exécuter son projet de marcher sur le Tage, et qui l'obligent de disperser son armée en Vieille-Castille pour lui procurer quelque repos. — Affreux dénûment de cette armée. — Vaines promesses du maréchal Bessières devenu commandant en chef des provinces du nord. — Avantageuse situation de lord Wellington depuis la retraite des Français, et triomphe du parti de la guerre dans le parlement britannique. — Lord Wellington laisse une partie de son armée devant Alméida et envoie l'autre à Badajoz pour en faire lever le siége. — Tardive arrivée de ce secours, et prise de Badajoz par le maréchal Soult. — Celui-ci, après la prise de Badajoz, se porte sur Cadix pour appuyer le maréchal Victor. — Beau combat de Barossa livré aux Anglais par le maréchal Victor. — Le maréchal Soult trouve les lignes de Cadix débarrassées des ennemis qui les menaçaient, mais il est bientôt ramené sur Badajoz par l'apparition des Anglais. — À son tour il demande du secours à l'armée de Portugal qu'il n'a pas secourue. — Les Anglais investissent Badajoz. — Cette malheureuse ville, assiégée et prise par les Français, est de nouveau assiégée par les Anglais. — Projet formé par Masséna dans cet intervalle de temps. — Quoique fort mal secondé par l'armée d'Andalousie, il médite de lui rendre un grand service en allant se jeter sur les Anglais qui bloquent Alméida. — Ce projet, retardé par les lenteurs du maréchal Bessières, ne commence à s'exécuter que le 2 mai au lieu du 24 avril. — Par suite de ce retard, lord Wellington a le temps de revenir de l'Estrémadure pour se mettre à la tête de son armée. — Bataille de Fuentès d'Oñoro livrée les 3 et 5 mai. — Grande énergie de Masséna dans cette mémorable bataille. — Ne pouvant débloquer Alméida, Masséna le fait sauter. — Héroïque évasion de la garnison d'Alméida. — Masséna rentre en Vieille-Castille. — En Estrémadure, le maréchal Soult ayant voulu venir au secours de Badajoz, livre la bataille d'Albuera, et ne peut réussir à éloigner l'armée anglaise. — Grandes pertes de part et d'autre, et continuation du siége de Badajoz. — Belle défense de la garnison. — Situation difficile des Français en Espagne. — Résumé de leurs opérations en 1810 et en 1811; causes qui ont fait échouer leurs efforts dans ces deux campagnes qui devaient décider du sort de l'Espagne et de l'Europe. — Fautes de Napoléon et de ses lieutenants. — Injuste disgrâce de Masséna.

Déc. 1810. Entrevue de Napoléon avec le général Foy. Le général Foy, si célèbre depuis comme orateur, joignait à beaucoup de bravoure, à beaucoup d'esprit une imagination vive, souvent mal réglée, mais brillante, et qui éclatait en traits de feu sur un visage ouvert, attrayant, fortement caractérisé. Napoléon aimait l'esprit, bien qu'il s'en défiât. Le général le charma par sa conversation, et à son tour il l'éblouit, car c'était la première fois qu'il l'admettait familièrement auprès de lui. Les nouvelles arrivées par cette voie étaient les seules qu'on eût reçues de l'armée de Portugal, et jusque-là on avait été réduit à en chercher dans les journaux anglais. Le général Foy trouva Napoléon parfaitement convaincu de l'importance de la question qui allait se résoudre sur le Tage, car sur la situation générale il en savait plus que personne, et il était persuadé que battre les Anglais, ou même les tenir longtemps en échec devant Lisbonne, c'était donner les plus grandes chances à la paix européenne. Mais le général Foy le trouva plein encore d'illusions sur les conditions de la guerre d'Espagne, bien changées depuis 1808, sur l'immense consommation d'hommes qu'elle exigeait, sur la peine qu'on avait à faire vivre les armées dans la Péninsule, sur la difficulté de battre les Anglais; il le trouva très-injuste envers Masséna, aimant mieux s'en prendre à cet illustre lieutenant de n'avoir pas fait l'impossible, qu'à lui-même de l'avoir ordonné. Injustice de Napoléon envers Masséna, et fausse idée qu'il se fait de la guerre d'Espagne. Napoléon avait toujours à la bouche le chiffre faux de 70 mille Français et de 24 mille Anglais, comme s'il eût été un de ces princes paresseux et ignares qui jugent des choses d'après le dire de ministres courtisans, et sont trop indolents pour chercher la vérité, ou trop peu intelligents pour la comprendre. Napoléon, qui avait ordonné itérativement de livrer bataille, se plaignait maintenant de ce qu'on eût tenté l'attaque de Busaco; lui qui avait voulu qu'on poussât les Anglais l'épée dans les reins, se plaignait maintenant de ce qu'on ne s'était pas arrêté à Coimbre, et malgré sa prodigieuse sagacité, il avait de la peine à se figurer comment, au lieu de 70 mille Français menant tambour battant 24 mille Anglais, nous étions 45 mille braves soldats vivant par miracle devant 70 mille Anglo-Portugais bien nourris et presque invincibles derrière des retranchements formidables. Cependant, au fond, la difficulté de le convaincre ne venait pas de la difficulté d'éclairer un si admirable esprit, mais de l'impossibilité de lui faire admettre des vérités qui contrariaient ses calculs du moment.

Le général Foy défendit bien son chef, et prouva que dans toutes les occasions les opérations reprochées au maréchal Masséna avaient été commandées par les circonstances. Il soutint qu'une fois arrivé devant Busaco il fallait ou se retirer honteusement en sacrifiant l'honneur des armes, ou combattre; que si on n'avait pas enlevé la position, on avait produit au moins chez les Anglais cette immobilité craintive qui avait permis de les tourner, que s'arrêter à Coimbre après y avoir paru eût été un aveu d'impuissance tout aussi fâcheux que le refus de combattre à Busaco; que d'ailleurs on ignorait à Coimbre l'existence des lignes de Torrès-Védras, ce qui était beaucoup plus excusable que de les ignorer à Paris, au centre de toutes les informations; qu'être parvenu devant ces lignes, même pour y rester immobiles, n'était pas à regretter, puisqu'on y bloquait les Anglais, puisqu'on les faisait vivre dans des perplexités continuelles; qu'on devait même obtenir bientôt un résultat décisif, si des secours suffisants arrivaient en temps utile par les deux rives du Tage; qu'en un mot si tout était engagé, rien du moins n'était compromis, pourvu qu'averti par l'expérience, on proportionnât les moyens au grand but qu'on avait en vue.