Projet du maréchal Soult de marcher contre l'armée de secours, mais après avoir pris le fort de Pardaleras. Le maréchal Soult conçut alors le projet d'aller les chercher dans le camp de Santa-Engracia, et de leur ôter la possibilité de renouveler de semblables opérations en détruisant l'armée de secours, pensée fort sage, car la garnison recevait de la présence de cette armée une force morale et matérielle considérable. Mais il fallait réunir les moyens de passer la Guadiana, ce qui n'était pas facile, vu l'abondance des eaux, et en attendant il voulut faire un pas vers l'enceinte en enlevant le fort de Pardaleras. Cet ouvrage consistait en un bastion flanqué de deux demi-bastions, et fermé à la gorge par une simple palissade. Il était possible par une surprise de l'enlever, et dès lors d'en faire le point d'appui d'un cheminement presque direct vers le point de l'enceinte qu'on avait le projet d'attaquer. Le chef de bataillon Lamare, officier du génie distingué[24], disposa deux colonnes de deux cents hommes chacune, composées avec des détachements des 21e et 28e léger, des 100e et 103e de ligne, précédées par des sapeurs du génie, et commandées par deux braves officiers, le chef de bataillon Guérin et le capitaine du génie Coste. Attaque et prise du fort de Pardaleras. Conformément au plan arrêté, ces deux colonnes sortirent le 11 février à sept heures du soir de nos tranchées, au milieu d'une obscurité profonde, s'avancèrent directement sur le saillant du fort de Pardaleras, se séparèrent ensuite pour passer l'une à droite, l'autre à gauche, en suivant la crête des glacis, afin d'assaillir l'ouvrage par la gorge. La colonne de droite, quoique égarée dans l'obscurité, trouva le moyen de descendre dans le fossé de la courtine, aperçut une poterne entr'ouverte, et s'y porta vivement. Le capitaine Coste qui la conduisait se jeta sur un officier espagnol accouru pour fermer la poterne, le frappa de son épée, entra audacieusement suivi de ses soldats, et parvint dans l'ouvrage au moment où la colonne de gauche, ayant réussi à le tourner, abattait à coups de hache les palissades qui en fermaient la gorge. Les deux colonnes se joignirent aux cris de Vive l'Empereur, se précipitèrent ensuite à la baïonnette sur les Espagnols, en tuèrent quelques-uns, en prirent un plus grand nombre, et mirent les autres en fuite vers la place. Elles se hâtèrent de commencer un épaulement tourné du côté de l'enceinte, pour se couvrir des feux qui dès ce jour devaient être tous dirigés sur l'ouvrage dont nous étions devenus les maîtres.
Cet acte hardi procurait à notre attaque du centre, la seule sérieuse, un appui solide, et propre à en accélérer le succès.
Toutefois le maréchal Soult songeait plutôt à se débarrasser de l'armée espagnole, campée au delà de la Guadiana, qu'à rendre plus rapides les opérations du siége. La difficulté n'était jamais de battre une armée espagnole en rase campagne. Mais ici il fallait franchir la Guadiana fort grossie par les eaux, aborder ensuite le camp de Santa-Engracia, en traversant à gué la Gevora sous le feu ennemi, sans cependant compromettre le siége, dont les ouvrages ne seraient plus gardés que par fort peu de troupes. Heureusement les Espagnols, malgré les sages conseils de lord Wellington, n'avaient ni élevé une palissade autour de leur camp, ni remué un cube de terre; de plus ils se gardaient mal, et, avec du secret et de la promptitude, il suffisait de 7 à 8 mille hommes pour les surprendre et les culbuter. Il devait en rester autant à la garde de nos tranchées, et c'était assez pour les protéger, l'ennemi n'étant pas prévenu de ce qui le menaçait.
Passage de la Guadiana pour aller attaquer l'armée espagnole. L'opération projetée par le maréchal Soult fut aussi bien exécutée que bien conçue. Le 18 février, il était parvenu à se procurer par les soins du génie un moyen de passage sur la Guadiana, suffisant pour 6 mille hommes d'infanterie et 2 mille de cavalerie. On franchit la Guadiana dans la nuit du 18 au 19, avec des troupes d'élite prises dans les deux divisions Girard et Gazan. Les maréchaux Soult et Mortier marchaient à la tête de leurs soldats. À la pointe du jour du 19 on se trouvait sur l'autre rive de la Guadiana, ayant à droite dans la plaine la cavalerie composée des dragons de Latour-Maubourg et de deux régiments de chasseurs, au centre et à la gauche l'infanterie rangée en colonnes par bataillons. Comme on avait passé la Guadiana au-dessus de Badajoz, il fallait descendre la rive droite de cette rivière pour arriver près de Saint-Christoval et des hauteurs de Santa-Engracia, sur lesquelles était établi le camp espagnol. Un brouillard épais favorisait la marche de notre petite armée.
Bataille de la Gevora et dispersion de l'armée espagnole d'Estrémadure. Bientôt on parvint au bord de la Gevora, avant que les Espagnols eussent songé à nous la disputer. La cavalerie la franchit un peu au loin sur notre droite, et culbuta en un clin d'œil la cavalerie espagnole qui couvrait le camp du côté de la plaine. Notre infanterie, conduite par le maréchal Mortier, entra dans la Gevora, la traversa en ayant de l'eau jusqu'à mi-corps, et arriva ensuite dans le plus bel ordre au pied de l'escarpement de Santa-Engracia, au moment où le brouillard se dissipait.
Le général en chef, avant d'ordonner l'attaque, poussa d'abord sur notre gauche deux bataillons, pour les interposer entre le fort de Saint-Christoval et les Espagnols, et empêcher ceux-ci de se réfugier dans la place. En même temps il prescrivit à la cavalerie d'opérer un mouvement de conversion par notre droite, afin de déborder par ce côté, qui était en pente douce, le camp ennemi. Puis il donna le signal de l'attaque.
Nos soldats, qui craignaient peu les troupes espagnoles, abordèrent hardiment la hauteur de Santa-Engracia, sous un feu plongeant des plus vifs, et non sans faire des pertes. Mais en peu d'instants ils arrivèrent au sommet de l'escarpement, pendant que les deux bataillons envoyés à gauche interceptaient le chemin du fort de Saint-Christoval, et que la cavalerie lancée à droite dans la plaine gagnait les derrières de l'ennemi. Les Espagnols se voyant menacés de front par notre infanterie, de flanc et en queue par notre cavalerie, se formèrent en deux carrés assez gros et assez fermes dans leur attitude. Mais assaillis bientôt par notre infanterie et nos dragons, ils furent rompus, et perdirent ce que perdent des carrés lorsqu'on est parvenu à les rompre. On leur tua ou blessa près de 2 mille hommes. On en prit 5 mille avec toute l'artillerie, et un grand nombre de drapeaux. Des 12 mille hommes qu'ils avaient en bataille, les Espagnols en sauvèrent tout au plus 5 mille, lesquels s'enfuirent dans toutes les directions.
Quoique ce ne fût point une difficulté pour nos troupes de battre douze mille hommes avec huit, quand elles avaient affaire aux Espagnols sans les Anglais, c'était une opération infiniment méritoire que celle qui venait d'être exécutée, à cause de la position de l'ennemi, couverte par les hauteurs de Santa-Engracia et par le lit de la Gevora, à cause de la Guadiana qu'il fallait franchir pour aller livrer bataille au delà, à cause du siége enfin dont il fallait continuer de garder les travaux tout en allant combattre ailleurs. Ce sont toutes ces difficultés que le général en chef avait heureusement surmontées en agissant avec secret, promptitude et vigueur.
La bataille de la Gevora aurait rendu possible un mouvement sur le Tage, pourtant le maréchal Soult reprend lentement le siége de Badajoz. Le maréchal Soult profita de sa victoire pour investir la place sur la droite de la Guadiana, et la priver de toute communication avec le dehors. S'il eût voulu en profiter pour accélérer la reddition de Badajoz, il aurait certainement terminé ce siége avant le 1er mars, et alors les deux places d'Olivença et de Badajoz prises avec les garnisons qu'elles contenaient, toutes les armées espagnoles de l'Estrémadure étant dispersées, il pouvait s'avancer sans grand péril sur le Tage, et avec beaucoup de chances de donner une immense impulsion aux événements. Restait, il est vrai, le danger d'agrandir du double la distance qui le séparait du maréchal Victor. Mais en prenant sur lui d'évacuer Grenade, ou du moins de n'y laisser que très-peu de monde, et de porter le plus gros du 4e corps vers Ronda, entre Grenade et Cadix, de manière que dans une circonstance pressante le 4e corps et le 1er pussent se réunir rapidement, le danger de son mouvement sur Abrantès eût été fort diminué. En tout cas l'effet moral d'un grand succès sur le Tage eût compensé les inconvénients de son absence, tandis qu'en laissant le maréchal Masséna seul, condamné à se retirer, il s'exposait à une cruelle punition, celle d'avoir bientôt sur les bras les Anglais débarrassés du maréchal Masséna. À tout prendre, après le succès qu'il venait d'obtenir, et en considérant l'avenir, il y avait encore moins de périls dans une imprudente générosité, que dans une prudente réserve. On en jugera du reste par les résultats.
Le maréchal Soult, délivré des Espagnols, reprit tranquillement et lentement les travaux du siége de Badajoz. Sentiments divers du maréchal Masséna et de lord Wellington en entendant le canon de Badajoz. Pendant ce temps lord Wellington et Masséna attendaient avec des sentiments bien divers l'issue des opérations autour de cette place. Les Français ayant des troupes en Estrémadure, en ayant aussi en Castille, car la division Claparède était arrivée à Viseu, lord Wellington avait de la peine à comprendre comment ils ne se réunissaient pas en masse sur les deux rives du Tage, à la hauteur d'Abrantès. Il s'y attendait et le redoutait par-dessus tout. Pour ce cas il regardait sa situation comme difficile, car il pouvait avoir 75 mille combattants sur les bras, si la division Claparède et le 5e corps se joignaient au maréchal Masséna, et avec l'énergie de ce dernier il avait beaucoup à craindre, même derrière les lignes de Torrès-Védras. Il semble donc que tout aurait dû engager les Français à se réunir, et lord Wellington, jugeant qu'on ferait contre lui ce qu'il était si raisonnable de faire, ne cessait de presser les Portugais de ravager l'Alentejo, et d'enfermer dans Lisbonne ce qu'on pourrait transporter. Mais il ne réussissait guère à les persuader, les Portugais, quoique fort animés contre les Français, ne voulant pas, pour empêcher qu'on leur prît leur blé ou leur bétail, commencer par le détruire eux-mêmes. Loin de songer à livrer bataille au maréchal Soult, si celui-ci quittait l'Andalousie pour venir au secours de l'armée de Portugal, il avait ordonné au maréchal Béresford, qui commandait à Abrantès, de défendre les affluents du Tage qui traversent l'Alentejo, de les défendre assez pour retarder l'arrivée des Français, point assez pour perdre une bataille, et lui avait surtout recommandé de rentrer entier dans les lignes de Torrès-Védras, devenues son objet unique, et effectivement le plus important. La route se serait ainsi trouvée ouverte devant le maréchal Soult, et il n'aurait couru d'autre danger que celui de s'éloigner de Séville, et de priver ses lieutenants de son appui quelques jours de plus. Tout était donc préparé sur son chemin pour qu'il pût accomplir facilement une grande chose. Il est vrai qu'il l'ignorait, et que le fantôme de l'armée anglaise se dressait devant lui à l'idée de marcher sur Abrantès.