Le maréchal Soult séjourna devant Olivença les 23, 24 et 25 janvier, et partit le 26 pour Badajoz. C'était la seconde place située sur la gauche de la Guadiana, du côté espagnol, et, il faut le dire, la seule importante. Celle-ci prise, il n'y avait aucun compte à tenir des trois autres, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque. Arrivée du maréchal Soult devant Badajoz, et investissement de cette place. Le maréchal Soult y arriva avec la seule division Girard, et avec celles des troupes du génie qui étaient déjà rendues au 5e corps. La division Gazan, comme nous venons de le dire, était encore en arrière occupée à escorter le grand parc. Le 27 on investit Badajoz, et la cavalerie balaya les troupes ennemies répandues dans les environs. On commença sur-le-champ la reconnaissance de la place.
Description de Badajoz. Badajoz, capitale de l'Estrémadure espagnole, peuplée de 16 ou 17 mille habitants, est située sur la gauche de la Guadiana, près du confluent d'une petite rivière qu'on appelle le Rivillas. (Voir la carte no 52.) Protégée le long de la Guadiana par le fleuve et un mur à redans, elle est défendue du côté de la campagne par neuf fronts régulièrement construits, et formant un demi-cercle qui appuie à la Guadiana ses deux extrémités. À l'une de ces extrémités, celle qui est tournée vers le nord-est, s'élève un château fort, bâti sur un escarpement qui domine à la fois le Rivillas et la Guadiana au point où ils se réunissent. Les neuf fronts composant l'enceinte sont protégés par une suite de demi-lunes avec chemin couvert et glacis, par plusieurs lunettes, et surtout par un ouvrage avancé qu'on appelle le fort de Pardaleras. La place est liée à la rive droite de la Guadiana par un pont en pierre, très-ancien et très-solide, et par une forte tête de pont. Sur cette même rive, à peu près vis-à-vis du château de Badajoz, se trouve le fort de Saint-Christoval, servant d'appui à un camp retranché établi sur les hauteurs de Santa-Engracia. La rivière de la Gevora se jetant dans la Guadiana, baigne et protége ce camp de Santa-Engracia. Armée de secours établie au camp de Santa-Engracia. À l'époque dont il s'agit, l'armée espagnole de La Romana, occupée à courir entre les différentes places de l'Estrémadure, avait l'habitude de se loger dans ce camp. Dispersée par les combats qu'elle avait soutenus contre le 5e corps, mais dispersée comme les armées espagnoles, qui se reformaient le lendemain de leurs défaites, elle se trouvait dans les environs de Badajoz, et attendait pour s'y porter d'être rejointe par le détachement qui avait été envoyé à Lisbonne. On l'avait redemandé à lord Wellington, qui n'avait pu refuser de le rendre, et qui l'avait laissé partir pour l'Estrémadure. Ce détachement de 7 à 8 mille hommes, un peu réduit par la saison et les maladies, arriva à Badajoz sans le général La Romana, qui venait de mourir à Lisbonne d'une maladie aiguë. L'armée entière, commandée par le général Mendizabal, pouvait, après avoir laissé dans Badajoz, c'est-à-dire à la gauche de la Guadiana, une garnison de 9 à 10 mille hommes, présenter sur l'autre rive, au camp retranché de Santa-Engracia, un corps d'environ 12 mille hommes, avec un pont en pierre pour communiquer, de manière que, dans certains moments, il était possible que les assiégeants eussent une vingtaine de mille hommes sur les bras.
La place, outre sa forte garnison, avait un excellent gouverneur, le général Menacho, des vivres et des approvisionnements pour six mois, et des ouvrages en parfait état de défense. Aux 20 mille Espagnols répandus sur les deux rives de la Guadiana et pouvant communiquer librement de l'une à l'autre, l'armée française avait à opposer 9 à 10 mille hommes, en attendant l'arrivée de la division Gazan, qui devait la porter à 15 ou 16 mille. Il faut ajouter qu'elle ne possédait aucun moyen de passage d'une rive à l'autre, si ce n'est un bac qui transportait quelques hommes à la fois.
Heureusement la qualité des soldats compensait largement cette infériorité numérique, et c'est avec un moindre nombre de troupes que le général Suchet avait pris des places infiniment plus fortes en quinze à vingt jours. Si le maréchal Soult prenait Badajoz en un pareil espace de temps, il pouvait être du 15 au 18 février en route pour Abrantès, moment où venaient de se tenir les conférences de Golgao, et où il était fort opportun de déboucher sur la gauche du Tage.
Choix du point d'attaque. La sanglante expérience que nous avons faite des propriétés de Badajoz, qui en deux ans fut pris et repris par les Français et les Anglais, nous a enseigné que vers le sud-ouest, devant un front saillant, peu flanqué, situé sur le côté opposé au château, et assez près de la Guadiana, se trouvait un point d'attaque avantageux pour l'assiégeant, qui, abordant la place par une partie proéminente de son périmètre, n'avait pas à essuyer les feux de flanc de l'assiégé. Il est probable qu'en attaquant résolûment Badajoz de ce côté, qui se présente le premier en venant d'Olivença, on aurait pu réussir assez promptement à s'en emparer, ce qui aurait permis d'arriver en temps utile sur le Tage. Mais à peine rendu devant Badajoz, de peur apparemment de se tromper, on l'attaqua par tous les côtés à la fois, par tous ceux au moins qui regardaient la campagne, et que ne bordait pas la Guadiana. On dirigea une attaque à notre gauche, en s'appuyant à la Guadiana, vers le front qu'il aurait fallu aborder exclusivement, une au centre, en face du fort de Pardaleras, enfin une à droite, au delà du Rivillas, d'où l'on pouvait envoyer quelques projectiles de peu d'effet sur le château et dans l'intérieur de la place. C'eût été bien si on avait eu beaucoup de troupes, beaucoup d'artillerie et de munitions, car on eût divisé la défense, en divisant l'attaque. Mais ayant peu d'artillerie et de munitions, et tout au plus 9 mille hommes d'infanterie, du moins jusqu'à l'arrivée de la division Gazan, c'était s'exposer, qu'on le voulût ou non, à rester quarante jours devant Badajoz au lieu de vingt.
Premiers travaux d'approche autour de Badajoz. On entreprit donc trois attaques assez décousues, et qui étaient tellement distantes les unes des autres, surtout à cause du Rivillas à traverser, qu'il fallait parcourir une lieue et demie pour communiquer de celle de droite à celle de gauche. La tranchée fut ouverte le 28 janvier, à 1000 mètres de l'enceinte vers la droite, à 500 vers le centre, et conduite avec une extrême lenteur, soit parce que l'on manquait de travailleurs, soit parce qu'on ne tenait pas à précipiter le résultat du siége. La tranchée ne fut pas plutôt ouverte qu'on se mit à construire quelques batteries, comme si on avait voulu commencer le feu presque aussitôt que les travaux d'approche. On remuait la terre au bruit d'une faible et lente canonnade, qui n'avait d'autre effet que de consommer inutilement des munitions. Il faut ajouter que les pluies continuelles de la saison ralentissaient encore les cheminements, et rendaient le sort des troupes vraiment digne de pitié, car tous les chevaux ayant été employés à amener la grosse artillerie, on n'avait pu aller fourrager au loin, et on manquait de pain. Pendant plusieurs jours les soldats ne furent nourris qu'avec de la viande, ce qui produisit parmi eux plus d'une maladie. Au lieu de quelques centaines de travailleurs dont on aurait eu besoin, on en avait à peine 150 par attaque, nouvelle preuve qu'il eût bien mieux valu concentrer sur une seule le peu de moyens dont on disposait.
Les premiers jours de travail furent donc peu fructueux, à cause du mauvais temps, de l'absence de la division Gazan, et du défaut d'empressement à accélérer le siége. Le gouverneur Menacho, voulant de son côté employer sa nombreuse garnison à ralentir nos travaux par de vives sorties, résolut de les multiplier et de les exécuter avec de fortes colonnes. Sortie de la garnison. Le 31 janvier il en dirigea une vers notre attaque du centre, en avant du fort de Pardaleras, avec quatre bataillons, deux pièces de canon et deux escadrons de cavalerie. Les Espagnols s'avancèrent si promptement et si résolûment, que nos travailleurs, ayant eu à peine le temps de se réunir et de saisir leurs armes, furent ramenés en arrière. Mais le général Girard, étant accouru avec trois compagnies de sapeurs et un bataillon du 88e, les arrêta brusquement, puis les reconduisit la baïonnette dans les reins jusqu'au chemin couvert de la place. Pendant ce temps la cavalerie espagnole ayant filé au galop le long de la Guadiana, puis s'étant rabattue sur notre attaque de gauche, avait surpris nos travailleurs, et sabré quelques-uns de nos officiers du génie, qui tenaient à honneur de ne pas évacuer leurs tranchées. Le chef de bataillon du génie Cazin avait été tué à coups de sabre. Le capitaine Vainsot de la même arme avait reçu onze blessures. Cette cavalerie fut ramenée à son tour et assez maltraitée. Nous perdîmes dans cette sortie une soixantaine d'hommes, et l'ennemi une centaine. Du reste, nos travaux étaient trop éloignés et trop peu avancés pour en souffrir beaucoup.
Les jours suivants les pluies, les ouragans furent si violents, que tout travail devint impossible. Le ruisseau du Rivillas débordé nous emporta des hommes et des chevaux. Arrivée de la division Gazan. Heureusement la division Gazan arriva enfin avec environ 6 mille fantassins, du gros canon, et des outils. On pouvait dès lors compter sur un peu plus de 12 mille hommes d'infanterie, sur 1200 hommes du génie et d'artillerie, et sur 2,500 cavaliers, faisant en tout environ 16 mille combattants. Difficultés que la saison ajoute à toutes celles que présente le siége. Disposant d'une infanterie plus nombreuse, on apporta un peu plus d'activité dans les travaux. On leur donna vers la droite la forme d'une longue ligne de contrevallation, plutôt pour se couvrir contre les Espagnols du dedans et du dehors que pour entreprendre de ce côté une attaque sérieuse. Au centre on tendit à s'approcher du fort de Pardaleras, qu'on avait l'intention d'enlever afin d'en faire la base de l'attaque principale, et à gauche on enveloppa d'une ligne circulaire un mamelon dit le Cerro del viento, sur lequel s'appuyait l'extrémité de notre ligne. Quelques jours s'écoulèrent à débarrasser nos tranchées de la boue qu'y apportait la pluie, et à repousser les sorties de l'ennemi; pendant ces huit jours on avança peu et on se borna à jeter quelques bombes sur la place pour inquiéter la population.
Arrivée de l'armée espagnole destinée à secourir Badajoz. Le 6 février on apprit l'apparition de l'armée de secours, revenue en partie de Lisbonne, ainsi qu'il a été dit plus haut. En réunissant ce qui arrivait des lignes anglaises à ce qui tenait ordinairement la campagne en dehors de Badajoz, l'ennemi pouvait présenter en troupes actives environ 10 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie. Les uns et les autres vinrent prendre position sur la droite de la Guadiana, au camp de Santa-Engracia, établi derrière la Gevora contre le fort de Saint-Christoval. Se trouvant en communication avec la place par le pont de pierre de Badajoz, ils pouvaient, joints à la garnison, former une force de 21 mille hommes prêts à se jeter en masse sur l'armée française. En manœuvrant bien et en débouchant vivement sur un seul point, il n'était pas impossible qu'ils arrêtassent le siége, et peut-être même le fissent lever. Il est vrai qu'il leur était difficile de pousser aucune opération à fond, n'ayant point, quoique braves, le talent de tenir en rase campagne.
Grande sortie tentée le 7 février, et repoussée par les Français. Le premier emploi qu'ils firent de leurs forces fut de tenter le 7 février une grande sortie. Après avoir exécuté une fausse démonstration sur notre gauche, ils débouchèrent sur notre droite en passant le Rivillas sous la protection des feux du château. Marchant avec vigueur en une masse compacte de 7 à 8 mille hommes, ils parvinrent jusqu'à nos lignes. Nos détachements accourus sur ce point n'étaient pas assez forts pour résister soit à leur nombre, soit à leur élan. Comme dans presque toutes les sorties, ils tinrent la campagne un instant et bouleversèrent quelques ouvrages de peu de valeur, surtout vers notre attaque de droite, qui, n'ayant pas été entreprise sérieusement, n'offrait rien de bien important à détruire. Mais le maréchal Mortier les arrêta bientôt par le déploiement de plusieurs bataillons qu'il leur présenta de front, et puis profitant de ce qu'ils s'étaient fort avancés, il jeta sur leur flanc deux bataillons, un du 88e, un du 64e, tirés de l'attaque du centre et portés rapidement au delà du Rivillas. Poussés en tête, menacés en flanc, les Espagnols après un premier moment d'impétuosité se replièrent d'abord avec ordre, puis avec confusion, et laissèrent dans nos mains 700 hommes morts ou blessés. Malheureusement la tentation trop ordinaire de les poursuivre jusque sous les feux de la place nous coûta une centaine de morts et environ 300 blessés.