Secours demandé par le maréchal Victor pour triompher de la résistance de Cadix. Il ne cessait de dire que si on lui procurait cinq ou six cents marins de plus, un millier de canonniers, des poudres et des projectiles en quantité suffisante, et un renfort de quelques mille hommes d'infanterie, il passerait le canal de Santi-Petri sur sa flottille, enlèverait à la baïonnette l'île de Léon, puis cheminerait par l'isthme sur la place de Cadix, tandis que le fort de Matagorda lancerait sur elle une masse formidable de feux. Il ajoutait encore qu'une flotte française paraissant pour quelques jours devant Cadix, où il n'y avait que huit vaisseaux anglais, cette ville se rendrait sur-le-champ. Cadix en notre pouvoir, cette flotte n'avait plus rien à craindre de l'ennemi, et serait là aussi sûrement qu'à Toulon. Quel résultat en effet n'eussent pas obtenu les dix-huit vaisseaux de l'amiral Ganteaume, se présentant avec 12 ou 15 mille hommes de débarquement, et un grand chargement de munitions! Ils auraient probablement changé la face des choses dans la Péninsule, car Cadix pris, on aurait pu envoyer immédiatement trente mille hommes sur Lisbonne, ce qui eût rendu presque certaine la chute des lignes de Torrès-Védras! Après avoir tant de fois remis au hasard le sort des flottes françaises, quelle plus heureuse occasion d'en risquer une, eût-elle dû périr! Jamais la grandeur du but n'aurait mieux justifié la grandeur du sacrifice.
Peu d'empressement du maréchal Soult à seconder le maréchal Victor dans l'exécution du siége de Cadix. Non-seulement le maréchal Victor ne recevait point le secours naval qu'il avait souvent demandé, mais le maréchal Soult ne le secondait d'aucune manière. Ces deux chefs militaires vivaient fort mal ensemble. Le maréchal Victor était persuadé que le siége de Cadix, parce qu'il devait être son ouvrage et son triomphe, n'avait pas la faveur du maréchal Soult; et il est vrai que ce dernier, loin de lui donner des renforts, lui enlevait fréquemment des détachements pour les envoyer soit dans les montagnes de Ronda, soit dans le comté de Niebla, et que de tous les objets, celui dont il paraissait le moins occupé, c'était Cadix.
Laborieuse campagne du maréchal Mortier en Estrémadure. Le modeste maréchal Mortier, qui nulle part n'était un obstacle, et partout savait se rendre utile en se contentant du second rang, n'avait pas eu une existence moins laborieuse que le général Sébastiani à Grenade, et le maréchal Victor devant Cadix. Obligé de courir avec le 5e corps tantôt à Badajoz contre les troupes de La Romana, tantôt dans le comté de Niebla contre les insurgés de cette contrée et les détachements sortis de Cadix, tantôt jusqu'à Jaen pour y aider le général Sébastiani, il avait eu à opérer à des distances de soixante lieues, et ses troupes étaient épuisées de fatigue. Il avait remporté des succès sans doute, car il avait pris ou tué 2 mille hommes à Mendizabal vers Llerena, et détruit à Fuente de Cantos la cavalerie portugaise. Mais rentré à Séville vers la fin de l'année 1810, il ne comptait pas, sur un effectif de 24 mille hommes, plus de 8 mille hommes capables de marcher.
Grande diminution des trois corps composant l'armée d'Andalousie. Les trois corps composant l'armée d'Andalousie n'auraient pas réuni 40 mille hommes, bien qu'en réalité ils en comptassent 80 mille. Il est vrai que l'hiver venu la portion disponible avait considérablement augmenté, grâce à la fin des chaleurs, au repos et à la sortie des hôpitaux. Napoléon avait fort sévèrement blâmé les opérations du maréchal Soult, qui dirigeait les trois corps comme général en chef, et lui avait reproché tout ensemble le défaut de vigueur et le défaut de combinaison dans l'emploi de ses troupes. Il est certain qu'après avoir commis la faute de disperser ses forces en Espagne par l'invasion prématurée de l'Andalousie, on commettait la même faute en Andalousie en poursuivant tous les objets à la fois. Vouloir en même temps menacer Valence et Murcie, occuper Jaen, Grenade, Malaga, soumettre Ronda, fermer Gibraltar, garder Séville, assiéger Cadix, Badajoz, Elvas, Campo-Mayor, c'était s'exposer à ruiner complétement l'armée sans atteindre un seul de tous ces buts. Grave inconvénient résultant du système adopté, et qui consiste à vouloir tout faire à la fois. Bien que dès l'origine le mieux eût été, comme nous l'avons dit, de faire avant toute autre chose une campagne décisive contre les Anglais, pourtant en prenant le parti d'exécuter la campagne d'Andalousie concurremment avec celle de Portugal, il fallait alors porter toutes ses forces sur Cadix, et se borner à tenir de simples postes à Cordoue et à Séville, pour jalonner la route de Madrid. Cadix occupé, toute l'Andalousie eût été bientôt soumise, et on aurait pu avoir une force disponible pour l'employer partout où l'on aurait voulu, à Grenade ou à Abrantès. En différant l'occupation de Grenade par le 4e corps, on n'aurait pas rendu le général Blake beaucoup plus redoutable, puisque ce qu'on avait le plus à désirer c'était de voir les Espagnols se présenter à nous en corps d'armée, qu'avec quelques mille hommes on battait et mettait en fuite pour longtemps. On aurait même pu ne pas envoyer le 5e devant Badajoz, et laisser venir La Romana tout près de Séville, pour avoir l'avantage de lui livrer une grande bataille sans se déplacer. On aurait eu ainsi toutes ses forces rassemblées devant Cadix, et prêtes à marcher sur tous les points où un grand intérêt l'aurait exigé, sans compter qu'on aurait réuni sous les drapeaux un quart de plus de l'effectif, en s'épargnant des courses mortelles pour combattre des guérillas qu'on dispersait sans les détruire. En Espagne, il fallait d'abord poursuivre les grands buts, et des grands passer aux moindres. Faute d'en agir ainsi, l'armée d'Andalousie épuisée de fatigue, ruinée par les maladies, s'étendant il est vrai de Carthagène à Badajoz, pouvant dire l'Andalousie soumise, mais ne pouvant pas empêcher les guérillas de la désoler, n'avait pris ni Cadix, ni Badajoz, était incapable de prêter assistance à qui que ce fût, et était réduite au contraire à réclamer pour elle-même des renforts considérables. Le maréchal Soult venait en effet de terminer l'année en demandant à Napoléon le secours de vingt-cinq mille hommes d'infanterie, d'un millier de marins, d'un millier d'artilleurs, et d'une flotte. Avec ces moyens, il promettait d'avoir bientôt pris Cadix et conquis tout le midi de la Péninsule depuis Carthagène jusqu'à Ayamonte.
Il est facile de comprendre comment, après des demandes pareilles, le maréchal Soult dut accueillir l'ordre arrivé de Paris d'envoyer une partie de ses forces sur le Tage. Cet ordre lui avait été adressé plusieurs fois, sous des formes différentes, et toujours plus embarrassantes. D'abord on lui avait enjoint de faire tout ce qu'il pourrait pour talonner La Romana, et l'empêcher de nuire au maréchal Masséna; puis on lui avait prescrit d'opérer une diversion sur la Guadiana avec un détachement de dix mille hommes; enfin on venait de lui ordonner d'une manière formelle d'envoyer le 5e corps tout entier avec un équipage de siége sur Abrantès, tout objet, excepté le siége de Cadix, devant être sacrifié à cet objet suprême. Surprise et chagrin du maréchal Soult, en recevant, dans sa situation déjà très-difficile, l'ordre de secourir le maréchal Masséna sur le Tage. Lorsque ce dernier ordre parvint au maréchal Soult, il en fut surpris, et, nous pouvons le dire, consterné. On lui prescrivait effectivement une chose qui, sans être absolument impossible, était extrêmement difficile, même périlleuse, tout cela pour servir un voisin qu'à tort il regardait comme un rival, car la renommée de ces deux maréchaux n'était pas égale, et pour faire réussir l'œuvre d'autrui aux dépens de la sienne: c'était beaucoup attendre et beaucoup exiger du cœur humain.
Quant à la difficulté, elle est frappante d'après le seul exposé des faits. Le général Sébastiani tenait à peine Grenade; le maréchal Victor avait tout au plus de quoi garder ses redoutes; le maréchal Mortier, réduit à 8 mille hommes à la fin de l'été, disposant peut-être de 10 ou 12 mille à la fin de l'automne, était, sinon indispensable, au moins très-utile pour couvrir les derrières du maréchal Victor, occuper Séville, manœuvrer entre Séville et Badajoz. Et comment, sans l'exposer à de véritables dangers, vouloir qu'il se lançât dans l'Alentejo, en laissant cinq places sur ses derrières, Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, en ayant à ses trousses 15 à 18 mille hommes des troupes de La Romana, en étant exposé à rencontrer les Anglais, sans savoir si Masséna aurait tout disposé pour lui tendre la main vers Abrantès? Ces objections étaient fortes, et auraient rempli d'une juste anxiété le général qui aurait eu la meilleure volonté du monde d'exécuter les ordres qu'il avait reçus. Quelle puissance ne devaient-elles pas avoir sur un général auquel on demandait d'abandonner sa conquête, pour aller assurer celle d'autrui?
Le maréchal Soult se décide à différer l'exécution des ordres qu'il a reçus, et entreprend le siége de Badajoz, sous le prétexte de rendre ainsi un grand service à l'armée de Portugal. Le maréchal Soult, considérant comme incontestable l'impossibilité de ce qu'on exigeait de lui, se crut dispensé d'obéir immédiatement, et différa l'exécution des ordres impériaux, en disant que ces ordres seraient la perte de l'Andalousie, probablement la perte du 5e corps lui-même, qui succomberait avant d'arriver au Tage, entre les Anglais qui l'attendraient, les Espagnols qui le poursuivraient, les Français qui ne pourraient pas étendre la main jusqu'à lui; que par ces divers motifs il croyait devoir différer l'exécution de prescriptions aussi funestes, et qu'il implorait l'envoi d'un officier pour venir examiner et constater l'exactitude de ses assertions. Néanmoins il ajoutait que voulant rendre service au maréchal Masséna, il allait se porter avec le 5e corps tout entier, et quelques détachements des deux autres, sur la Guadiana, afin d'entreprendre le siége de Badajoz, d'Olivença, d'Elvas, et que vraisemblablement ce serait là une diversion infiniment utile à l'armée de Portugal.
Cette dernière assertion ne pouvait pas être prise au sérieux. Exécuter en effet la conquête de Badajoz dans l'espace de deux ou trois mois, et à une distance de vingt-cinq lieues du maréchal Masséna, quand celui-ci avait besoin qu'on l'aidât tout de suite à passer le Tage, était un secours dérisoire. La seule raison plausible que pût faire valoir le maréchal Soult consistait dans la difficulté de ce qu'on lui demandait. Était-il possible, ne l'était-il pas, de venir au secours de l'armée de Portugal? Telle était la question qu'il fallait s'adresser. À quelles conditions le maréchal Soult aurait pu marcher sur le Tage. C'était chose impraticable assurément dans le système d'occupation qu'on avait adopté en Andalousie, car étant déjà faible, et trop faible sur tous les points, on allait perdre les postes qu'on dégarnirait, sans donner au 5e corps une force suffisante pour s'avancer en sécurité sur le Tage. Or ce système, Napoléon, sans l'approuver, l'avait en quelque sorte confirmé en le laissant pratiquer pendant une année: comment le changer tout à coup, sans son ordre formel, en faisant des sacrifices de territoire qui seraient aux yeux de l'ennemi de fâcheux mouvements rétrogrades? Et pourtant il n'y avait pas de milieu: si on voulait tenter quelque chose de possible, il fallait sur-le-champ retirer le 4e corps de Grenade, le porter à Séville, en laisser une moitié dans cette capitale pour parer aux accidents imprévus sur les derrières du maréchal Victor, puis avec le reste joindre le maréchal Mortier, tomber sur tout ce qu'il y avait d'Espagnols entre les cinq places de l'Estrémadure, marcher en toute hâte sur Abrantès avec une vingtaine de mille hommes, courir la chance d'y trouver les Anglais peut-être en très-grande force sur la rive gauche du Tage, mais remédier à ce danger en avertissant bien Masséna qu'on arrivait, de façon qu'il fût prêt à jeter son pont, et à mettre le pied sur la rive gauche au moment même où l'on y paraîtrait. Avec ces précautions, avec de grands sacrifices, avec beaucoup d'audace et de dévouement, cette opération était praticable. À de moindres conditions, sans renoncer à Grenade, sans placer un corps intermédiaire qui pût au besoin soutenir le maréchal Victor, sans renforcer beaucoup le 5e corps chargé de marcher sur le Tage, la chose était impossible, et le maréchal Soult était autorisé à la refuser. Si on voulait qu'il obéît, il aurait fallu lui tracer d'avance les sacrifices qu'il aurait à faire, les lui imposer, le laisser dès lors sans raison fausse ou vraie de désobéir, et commander enfin, non pas d'une manière vague, mais précise et absolue, comme on fait lorsqu'on songe sérieusement à ce qu'on ordonne, et qu'on ordonne avec la volonté d'être obéi. Malheureusement, se plaisant dans ses illusions, distrait par d'autres objets, croyant sérieusement sinon à l'existence de 80 mille hommes, du moins à celle de 60 mille en Andalousie, Napoléon ne pensait pas qu'il dût y avoir difficulté à l'exécution de ses volontés, et se bornait à prescrire au maréchal Soult de marcher sur Abrantès, dût-on, disait-il, se rendre un peu plus faible du côté de Grenade. C'était le seul sacrifice qu'il prévoyait et autorisait. Avec de telles conditions il devait être désobéi, et il le fut de la façon la plus grave et la plus fâcheuse pour l'ensemble des événements.
Départ du maréchal Soult pour l'Estrémadure. Le maréchal Soult rêvait depuis longtemps d'exécuter lui-même le siége de Badajoz, siége beaucoup moins important que celui de Cadix, mais destiné à être son ouvrage, tandis que celui de Cadix devait être attribué spécialement au maréchal Victor, et il l'avait déjà proposé à Napoléon bien avant qu'on lui eût enjoint de marcher sur le Tage. En recevant ce dernier ordre il imagina, comme manière de s'y conformer, de se transporter tout de suite sur la Guadiana, pour entreprendre outre la conquête de Badajoz, celle du double rang de places que le Portugal et l'Espagne avaient jadis construites en Estrémadure, et qui, tournées autrefois les unes contre les autres, l'étaient aujourd'hui exclusivement contre nous. Il partit donc immédiatement pour l'Estrémadure avec le 5e corps, en laissant le maréchal Victor réduit à lui-même, mais en recommandant au général Sébastiani, s'il venait de Gibraltar ou d'ailleurs quelque force ennemie sur les derrières de Cadix, de s'y porter sur-le-champ. Il se mit en route au commencement de janvier 1811 avec la division Girard, et se fit suivre de la division Gazan, qui devait marcher plus lentement afin d'escorter l'équipage de siége. Il n'y avait pas moins de quarante lieues de route détestable de Séville à Badajoz, et, avec les guérillas qui infestaient même les pays soumis, la précaution de laisser la division Gazan en arrière était fort nécessaire.
Siége et prise d'Olivença en quelques jours. Le 11 janvier on arriva devant Olivença, qu'on investit sans retard. Cette place, construite sur la gauche de la Guadiana, destinée à servir aux Espagnols contre les Portugais, avait appartenu depuis deux siècles tantôt aux uns, tantôt aux autres, et depuis 1801 elle était la propriété des Espagnols. Elle comptait 5 mille âmes de population, une garnison de 4 mille hommes, et un faible gouverneur. Assez régulièrement fortifiée, et enfermée dans une enceinte de neuf fronts, elle aurait pu opposer une certaine résistance, si le gouverneur avait pris ses précautions d'avance et avait eu soin d'armer les ouvrages extérieurs. Mais il n'y avait pas une seule demi-lune armée, et les chemins couverts n'étaient ni palissadés ni occupés. Il aurait donc été possible à la rigueur de se porter sur-le-champ au pied des murs et de tenter une escalade. Mais les escarpes en maçonnerie étant assez élevées, la tentative aurait pu être inutilement sanglante. On se contenta d'enlever une lunette qui n'était pas armée, et de commencer les travaux d'approche fort près de l'enceinte. Les officiers et les soldats du génie, bien secondés par l'infanterie, dirigèrent ces travaux avec une grande hardiesse et une extrême rapidité, et les eussent exécutés encore plus vite si les outils n'avaient manqué. Dans certains moments l'infanterie du maréchal Mortier, excitée par la présence de son noble chef, remua la terre avec la pointe de ses baïonnettes. Heureusement il survint une compagnie du génie avec un chargement d'outils, et en dix jours la batterie de brèche put ouvrir le feu et renverser un large pan de muraille. À l'aspect de nos colonnes prêtes à monter à l'assaut, la population, qui avait montré d'abord beaucoup d'ardeur, se troubla. La garnison et son chef ne cherchèrent pas à la raffermir, et le 23 janvier la place ouvrant ses portes, nous livra quelques magasins, un peu d'artillerie, et 4 mille prisonniers. Si on avait conduit aussi vite et aussi bien le siége de Badajoz, on aurait été en mesure de tenir bientôt la singulière promesse de secourir le maréchal Masséna après la conquête des places.