La tranchée ouverte hardiment, très-près de l'enceinte, avait été poussée avec vigueur, et de manière à perdre peu de temps en travaux d'approche. Effectivement en quelques jours on était parvenu au pied des ouvrages, et très-près du chemin couvert. La garnison multipliait ses sorties, dans l'intention de ralentir nos travaux, et le 28 décembre notamment, elle en avait exécuté une considérable, non par les fronts attaqués, ceux du sud, mais par ceux de l'est, afin de surprendre nos tranchées en les tournant. Grande sortie de la garnison. Trois mille hommes vigoureusement conduits avaient brusquement assailli nos travailleurs, tué plusieurs officiers du génie, et commencé à mettre le désordre dans nos tranchées, lorsque les généraux Habert et Abbé, accourant avec les réserves des 44e, 116e de ligne et 5e léger, les avaient arrêtés court, et ramenés dans la place la baïonnette dans les reins, après leur avoir pris ou tué 400 hommes. Dans cette action vigoureuse, un officier, destiné à parcourir une grande carrière, le capitaine Bugeaud, à la tête des grenadiers du 116e, avait été vu poussant les Espagnols jusqu'au pied des murs, avec une intrépidité admirée de toute l'armée. Malgré cette énergique sortie, l'ouverture du feu n'avait pas été différée d'un jour, et le lendemain 29 décembre, après quelques réparations indispensables à nos ouvrages, quarante-cinq bouches à feu de gros calibre, partagées en dix batteries, avaient vomi sur la place une grêle d'obus, de bombes et de boulets, et partout démantelé les murailles attaquées. Le 30, deux grandes brèches, l'une à droite, au fort élevé d'Orléans, l'autre à gauche, au bastion Saint-Pierre, avaient commencé à se former, et promettaient sous deux jours un libre accès au courage de nos soldats. Après avoir employé la journée du 31 à perfectionner les approches, le 1er janvier on avait repris le feu, et rendu les brèches tout à fait praticables. Les braves soldats de l'armée d'Aragon, devenus très-habiles et très-hardis dans cette guerre de siéges, réclamaient l'assaut à grands cris, lorsque le drapeau blanc arboré sur la place avait annoncé l'intention de capituler. Reddition de Tortose. Mais le gouverneur ayant demandé que la garnison pût se retirer librement à Tarragone, le général Suchet avait refusé, et recommencé le feu, quand tout à coup le drapeau blanc avait paru une seconde fois sur les murailles. Des informations venues de l'intérieur de Tortose apprenaient que cette hésitation tenait au refus de la garnison de se rendre prisonnière, et d'obéir au gouverneur. Alors le général Suchet s'était présenté audacieusement aux portes du château, y était entré avec quelques officiers, avait menacé le gouverneur de passer la garnison au fil de l'épée, si on ne lui remettait le château, s'en était fait livrer les portes, et avait obtenu le 2 janvier que la ville se rendît, et que 9,400 prisonniers défilassent devant lui en déposant leurs armes.
Ce beau siége, conduit avec encore plus de vigueur que celui de Lerida, avait coûté à l'armée d'Aragon dix-sept jours, dont treize de tranchée ouverte, et cinq à six cents hommes. Le général du génie Rogniat, le général d'artillerie Valée, y avaient déployé autant d'habileté que d'énergie.
Le siége de Tarragone devait être autrement difficile, autrement long, et tout annonçait que l'armée serait retenue en Catalogne une partie de l'année 1811. Il était par conséquent impossible que l'armée d'Andalousie en pût recevoir un secours prochain.
Opérations en Andalousie. Pendant ce même temps, de juin 1810 à janvier 1811, l'armée d'Andalousie n'avait pas été moins occupée que celle d'Aragon.
Réunion des cortès de Cadix le 24 septembre 1810. La junte centrale, réfugiée dans Cadix après la prise de Séville, s'était démise, comme on l'a vu, en faveur d'une régence royale et des cortès. Les cortès s'étaient réunies à Cadix, avec beaucoup de solennité, le 24 septembre 1810, et après avoir assisté à une grande cérémonie religieuse, cette célèbre assemblée avait commencé par proclamer que la souveraineté nationale résidait dans les cortès, que la royauté était maintenue dans la maison de Bourbon, qu'en attendant la délivrance de Ferdinand VII cette royauté serait suppléée par la régence récemment instituée, et que les cortès exerceraient le pouvoir législatif dans la plus grande étendue. Résolutions de cette assemblée. Après avoir rendu ces décrets, l'assemblée de Cadix avait exigé que la régence vînt les accepter et leur prêter serment. L'évêque d'Orense ayant voulu éluder ce serment, avait été obligé de se soumettre, à la suite d'une scène assez ridicule pour lui, et ces préliminaires terminés, l'assemblée s'était mise à discuter des lois, dans le but d'opérer la réforme de la monarchie espagnole. La régence, et dans la régence le général Castaños en particulier, concertaient avec le général Blake, avec les autres commandants d'armée, avec Henry Wellesley, frère de lord Wellington, les opérations militaires.
Forces en hommes et en matériel réunies dans Cadix. Cadix et l'île de Léon étaient abondamment pourvus de troupes et de toutes sortes de ressources, surtout de celles qu'on peut se procurer par mer. Lord Wellington y avait d'abord envoyé 5 mille hommes, dont il avait été autorisé à retirer 3 mille depuis l'entrée en campagne du maréchal Masséna. Aux 2 mille qui étaient restés, il s'en était bientôt joint 5 mille, venus de Sicile, par la faute de Murat, qui, après avoir fait tous les préparatifs d'une expédition contre cette île, avait ensuite publié qu'il y renonçait. Outre 7 mille hommes de troupes anglaises, Cadix renfermait encore 17 ou 18 mille soldats, débris de toutes les armées régulières de l'Espagne. Les blés, les viandes salées apportés d'Amérique, les vins tirés de tous les côtés abondaient dans la place, à un prix fort élevé toutefois. On n'y était privé que de viande fraîche et de fourrages, mais cette privation était peu de chose au milieu de l'exaltation qui animait les habitants, l'armée et les cortès. Il n'y manquait que l'union, et l'union même y renaissait dans les dangers extrêmes.
Forces des Espagnols dans le royaume de Grenade, l'Andalousie et l'Estrémadure. À cette force réunie dans Cadix se joignait à droite (à droite pour les Espagnols), dans la province de Murcie, un rassemblement d'une vingtaine de mille hommes, composé des troupes qui s'étaient retirées des défilés de la Sierra-Morena vers Grenade, et des insurgés de Murcie aidés souvent par les Valenciens. Au centre, entre Grenade et Séville, se trouvaient, outre les montagnards très-féroces de Ronda, les contrebandiers des environs de Gibraltar, oisifs en ce moment et fort habiles dans le métier de guérillas. Enfin à gauche, à l'embouchure de la Guadiana, s'agitaient dans le comté dit de Niebla, d'autres contrebandiers fort actifs, et, plus haut sur la Guadiana, entre Badajoz, Olivença, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque, se tenait l'armée de La Romana, forte de 27 à 28 mille hommes, dont 7 à 8 mille avaient joint lord Wellington sous le marquis de La Romana lui-même.
Leur plan et la nature de leurs opérations. C'est avec ces divers rassemblements, favorisés par les lieux et la saison, que les généraux Castaños et Blake avaient réussi à paralyser entièrement les trois corps qui formaient l'armée d'Andalousie. Leur plan consistait à profiter de la présence des troupes anglaises et espagnoles réunies à Cadix et à Gibraltar, pour faire des sorties fréquentes sur le front et les ailes du 1er corps, et contrarier autant que possible le maréchal Victor dans les préparatifs du siége de Cadix, pour soutenir par d'autres sorties, tant de Cadix que de Gibraltar, les montagnards de la Ronda, et tourmenter de toutes les façons le général Sébastiani du côté de Grenade et de Malaga, pour exécuter enfin des descentes continuelles aux bouches de la Guadiana, y donner la main aux insurgés du comté de Niebla, et courir sans relâche entre les cinq places d'Olivença, d'Elvas, de Badajoz, de Campo-Mayor, d'Albuquerque, de manière à ne pas laisser un moment de repos au 5e corps et au maréchal Mortier qui le commandait. Forte occupation donnée aux trois corps français. Être battu n'était rien, pourvu qu'on ne fût jamais soumis, qu'on ne restât pas un jour immobile, qu'on ne laissât pas un instant de repos aux Français. Une fois l'amour-propre de gagner des batailles mis de côté par les Espagnols, cette guerre de partisans, appuyée sur Valence, Murcie, Gibraltar, Cadix, la mer, la Guadiana, et les cinq places de l'Estrémadure, devait leur être aussi avantageuse que celle qu'ils faisaient au nord; et en effet toute cette année 1810, en réalisant leurs espérances, avait démontré la faute des Français de s'être portés en Andalousie avant d'avoir pacifié le nord de l'Espagne et expulsé les Anglais du Portugal.
Embarras du général Sébastiani à Grenade. Le général Sébastiani, occupé alternativement dans la Ronda ou dans les Apulxaras, avait été obligé une fois de se porter en masse sur Blake, qu'il avait battu à Baza, une autre fois de livrer à Fuencirola un combat aux Anglais, qu'il avait contraints de se rembarquer. Réuni enfin à un détachement du 5e corps sorti de Séville, il s'était vu forcé de brûler les principaux villages de la Ronda, sans y étouffer l'insurrection, bien qu'il fût parvenu à rejeter dans Gibraltar les troupes qui fomentaient sans cesse les troubles de ces montagnes.
Pénibles efforts du maréchal Victor pour préparer le siége de Cadix. La campagne du 1er corps avait été moins fatigante, moins coûteuse en hommes, parce qu'il n'avait pas eu autant à se déplacer, mais elle n'avait pas été moins laborieuse à cause des travaux d'investissement qui constituaient sa tâche. Le maréchal Victor, secondé par l'habile général d'artillerie Sénarmont, celui qui avait montré à Friedland, à Uclès, tant de hardiesse et de présence d'esprit, avait embrassé dans une suite de redoutes parfaitement placées, et très-bien adaptées à leur objet, tout l'espace qui s'étendait de Puerto-Santa-Maria à Puerto-Real, de Puerto-Real à Santi-Petri. (Voir la carte no 52.) Il les avait armées de 250 bouches à feu du plus gros calibre, toutes fondues à Séville. Il avait enlevé de vive force à l'ennemi le Trocadéro et le fort de Matagorda, qui, formant une pointe avancée dans la rade, pouvait couvrir Cadix de projectiles. Il avait fait fondre à Séville un mortier d'un nouvel échantillon qui lançait des bombes à 2,400 toises, portée bien suffisante pour incendier la malheureuse ville de Cadix. On en préparait un grand nombre de ce genre à Séville, afin de les placer au fort de Matagorda. Le maréchal Victor avait recueilli, radoubé, ou même construit cent cinquante chaloupes canonnières armées de gros canons, avec des bateaux de transport pour dix mille hommes, et les avait fait conduire, en côtoyant le rivage, des bouches du Guadalquivir à l'embouchure du Guadalète. Mais pour les amener de ce point dans la rade intérieure de Cadix, où l'on en avait besoin, il aurait fallu doubler la pointe de Matagorda si près des feux ennemis, qu'il y aurait eu danger pour cette précieuse flottille. Afin d'éluder cette difficulté, le maréchal les avait fait poser sur des rouleaux, et traîner par terre de Puerto-Santa-Maria à Puerto-Real. Les travaux préalables étaient donc fort avancés. Toutefois, il manquait encore des matelots pour manœuvrer la flottille, le bataillon des marins de la garde n'étant pas assez nombreux; il manquait des canonniers pour servir cette immense artillerie, et une masse de projectiles et de munitions proportionnée à l'usage extraordinaire qu'on en devait faire. Il aurait fallu enfin un renfort d'infanterie, car le maréchal Victor, qui, sur un effectif de plus de 30 mille hommes, avait réussi à mettre en ligne jusqu'à 21 ou 22 mille combattants, en avait à peine 15 mille d'actuellement disponibles.