La grande autorité du général Éblé, qui avait accompli une sorte de merveille en créant cet équipage de pont, et dont l'opinion fut appuyée par Masséna, entraîna tous les avis, et, sans s'en douter, on tourna le dos à la fortune, en négligeant l'île qui aurait pu être une seconde Lobau. Pourquoi Napoléon, dont le coup d'œil supérieur avait su si bien trouver le moyen de franchir le Danube devant deux cent mille Autrichiens, pourquoi n'était-il pas là, au lieu d'être à Paris, occupé à préparer la funeste expédition de Russie!...

Quoi qu'il en soit, dès que la possibilité de passer à Santarem était écartée, on ne savait plus à quel plan s'arrêter, le passage près d'Abrantès ayant déjà été repoussé par les raisons qui ont été données. On divaguait donc, lorsque le général Foy, tout plein de l'idée que les ordres impériaux seraient fidèlement exécutés, et que le maréchal Soult ne résisterait pas à la chaleur persuasive de ses lettres, dit que d'après toutes les probabilités le 5e corps devait, sous huit ou dix jours, paraître sur la gauche du Tage, qu'alors toutes les difficultés tomberaient d'elles-mêmes, car les Anglais à la vue du 5e corps ne resteraient pas vis-à-vis de Punhète, que la rive gauche serait ainsi nettoyée, et qu'on passerait le Tage en cet endroit comme en pleine paix. D'ailleurs, ajouta-t-il, après l'adjonction du 5e corps, on n'aurait plus à s'inquiéter de la division de l'armée sur les deux rives du fleuve, on pourrait même, le fleuve franchi, descendre le pont jusqu'à l'embouchure de l'Alviela, et se donner ainsi l'avantage de la concentration des forces près de Santarem. Il était probable de plus qu'on prendrait Abrantès, et qu'on y trouverait de quoi rendre le pont solide, indépendamment de ce que d'Abrantès même ne partiraient plus des moyens de le détruire.

Le passage du Tage remis à l'arrivée prochaine et généralement espérée du 5e corps, sous le maréchal Soult. L'arrivée du 5e corps, d'après ce qui avait été dit, paraissait si vraisemblable, que tout le monde se rendit aux raisons du général Foy; et si, en effet, le 5e corps devait venir de Badajoz, il n'y avait pas à hésiter, il fallait l'attendre, dût-on l'attendre dix jours et même vingt. Le maréchal Ney, resté longtemps silencieux, appuya fort cet avis. Tous les assistants s'y rangèrent avec entraînement, car cette solution les tirait d'embarras, excepté toutefois Reynier, qui affirmait ne pouvoir pas vivre plus de cinq à six jours où il était, sans manger en entier sa réserve. Quand on est fort intéressé à une éventualité, tour à tour on y croit trop, ou trop peu. Reynier dit que l'on comptait sur l'arrivée du 5e corps, qu'il voulait bien y compter aussi, mais qu'il la trouvait beaucoup moins certaine qu'on ne le prétendait; que les ordres avaient pu être retardés en route, que les ordres parvenus il faudrait tout disposer pour leur exécution, que le maréchal Soult avant de venir voudrait peut-être prendre Badajoz, que cette arrivée tant annoncée pourrait donc ne pas se réaliser aussitôt qu'on l'espérait, que dans l'intervalle ses soldats mourraient de faim, que dans l'état de détresse où ils étaient, il ne répondait pas longtemps de leur obéissance, que quelques jours plus tôt ou plus tard on serait forcé de prendre un parti, et alors avec bien plus d'embarras, puisqu'on aurait dévoré une portion de la réserve de vivres, et perdu une moitié en plus des chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, que mieux valait hasarder une tentative sur-le-champ, n'importe laquelle; que l'on pouvait au besoin employer toute l'armée au passage, car à lui seul il se chargeait de garder le camp de Santarem jusqu'aux sources du Rio-Mayor.

La chaleur de Reynier provoqua des répliques fort vives, et on allait se disputer au lieu de prendre une résolution, lorsque Masséna interrompit la conférence. Il voyait bien qu'on inclinait généralement à ajourner l'opération jusqu'à l'arrivée du 5e corps, arrivée que du reste on espérait de bonne foi, et il annonça qu'on attendrait en effet quelques jours. On convient de fournir des secours en vivres au général Reynier pour lui donner le temps d'attendre. Il fut convenu, pour apaiser Reynier, que chacun l'aiderait à vivre, et qu'on lui permettrait de fouiller les îles du Tage, où il y avait de grandes ressources, et où l'on n'avait pas voulu se montrer de peur d'y attirer l'ennemi, et de compromettre quelques-uns des bateaux si laborieusement construits. Ces choses arrêtées, on se sépara dans l'espérance de voir toutes les difficultés bientôt résolues par l'apparition du 5e corps, et dans l'opinion qu'il fallait l'attendre, opinion que tout le monde partageait, à l'exception de Reynier dont nous venons d'exposer les motifs, à l'exception de Masséna dont l'esprit simple, positif et d'une infaillible justesse, ne se berçait jamais de vaines illusions. Raisons qui empêchent Masséna d'insister pour la retraite sur le Mondego, plan qu'il croyait le plus sage. Masséna joignait à son grand coup d'œil sur le champ de bataille, un jugement fin et sûr, développé par les traverses de la vie militaire, où les hommes ne sont pas autres qu'ailleurs, et il ne se flattait nullement que le maréchal Soult vînt à son secours. Il connaissait assez l'Espagne et les hommes pour n'en rien croire. Aussi penchait-il à se retirer tout de suite sur le Mondego, car il ne prévoyait pas un secours du côté du midi, et l'arrivée du général Drouet lui avait appris à n'en pas attendre du côté du nord. La position de Coimbre, moins gênante il est vrai pour les Anglais, moins offensive envers eux, dès lors moins imposante, mais située dans un pays neuf encore, près de la frontière d'Espagne, à portée des ressources qu'on en pouvait tirer, à portée au moins de la division Claparède, lui semblait la position qu'il eût été sensé de prendre immédiatement, avant la contrainte du besoin, avant la perte d'un plus grand nombre des chevaux de l'artillerie et du train. Mais la flatterie, même à distance, envers l'Empereur, ayant empêché qu'on fît à cet avis seulement l'honneur de l'examiner, il en coûtait au maréchal Masséna de l'adopter malgré l'opinion de tous les généraux de l'armée; d'ailleurs un tel avis reposant sur l'invraisemblance des secours annoncés, quelqu'un eût-il cru le maréchal, sauf Reynier que la faim éclairait, quelqu'un l'eût-il cru, s'il avait dit que l'armée d'Andalousie ne paraîtrait sous Abrantès, ni sous dix jours, ni sous vingt? et ne l'eût-on pas blâmé universellement de quitter le Tage avant une nécessité démontrée?

Confiance de l'armée dans la prochaine apparition du maréchal Soult à la tête du 5e corps. Chacun, après cette conférence de Golgao, rentra dans ses quartiers, attendant à défaut du secours qui n'était pas venu de la Vieille-Castille, celui qui devait arriver d'Andalousie. De fortes détonations entendues de temps en temps du côté de Badajoz, distant d'une vingtaine de lieues, faisaient supposer que le maréchal Soult assiégeait cette place, et que le siége terminé il marcherait sur le Tage. Chaque jour on appliquait l'oreille à terre pour saisir plus distinctement ces signes de voisinage donnés par les Français, et selon que les vents les apportaient ou les détournaient, on était joyeux ou triste dans cette armée de Portugal si cruellement négligée, quoiqu'en elle résidassent les destinées de la guerre et de l'Empire!

Événements de l'Aragon et de l'Andalousie pendant la longue attente de l'armée de Portugal. Pour juger de la probabilité des secours tant promis et si impatiemment attendus, il faut se reporter ailleurs, et savoir ce qui se passait en Andalousie, et même en Aragon, provinces dont les opérations se liaient les unes avec les autres. On a vu dans le livre précédent que l'habile direction imprimée par le général Suchet au siége de Lerida, lui avait valu la mission d'assiéger successivement Mequinenza, Tortose, Tarragone, que par ce motif une partie de la Catalogne avait été adjointe à son commandement, et que ces siéges terminés le général devait descendre sur Valence. Le maréchal Macdonald, commandant de la Catalogne, devait combiner ses mouvements de manière à seconder ceux du commandant de l'Aragon. Le général Suchet administrant toujours avec le même soin sa province et son armée, avait réussi à maintenir celle-ci à 28 mille combattants sur 40 mille hommes d'effectif. Dans ce nombre 12 mille gardaient les principaux postes, et 16 mille exécutaient les opérations actives. Prise de Mequinenza. Donnant autant d'attention au matériel qu'au personnel de son armée, le général Suchet avait su réunir de puissants moyens d'attaque, et pris en quelques jours Mequinenza, place très-petite, mais d'un abord difficile, et très-importante parce qu'elle domine une partie du cours de l'Èbre. Importance de Tortose et de Tarragone. Il lui restait à prendre Tortose et Tarragone, les deux places les plus fortes de la Catalogne et de l'Aragon, peut-être même de l'Espagne, si l'on en excepte Cadix. Tortose est située sur le bas Èbre, presque à son embouchure, et commande, outre le débouché de ce fleuve vers la mer, la communication directe entre la Catalogne et Valence. Tarragone, située plus au nord, entre Tortose et Barcelone, sur le rivage de la mer, au centre d'un pays fertile, entourée d'ouvrages formidables, défendue à la fois par les Espagnols du côté de terre, par les Anglais du côté de la mer, avait la double importance de sa force et de sa position, et était au nord-est de la Péninsule ce que Cadix était au midi, et Lisbonne au sud-ouest. C'est de Tarragone comme d'un centre que l'insurrection espagnole de la Catalogne, de l'Aragon, de Valence, sous les ordres du général Blake, et plus récemment sous ceux du général O'Donnell, rayonnait dans tous les sens, pour pénétrer par Lerida en Aragon, quand Lerida n'était pas pris, pour menacer Barcelone par la route d'Ordal, pour déboucher par Tortose et le bas Èbre sur Valence. Mais il fallait isoler Tarragone avant d'essayer de la prendre, et c'est dans cette vue que le général Suchet, après s'être emparé de Lerida qui la liait avec l'Aragon, voulait se rendre maître de Tortose qui la liait avec Valence.

C'est à quoi le général Suchet venait d'employer la fin de 1810 et les premiers jours de 1811. La grande difficulté que le général Suchet avait à vaincre pour assiéger Tortose consistait dans le transport d'un matériel d'artillerie considérable; mais heureusement la prise de la petite place de Mequinenza avait fourni, outre beaucoup d'objets utiles à un siége, la possession des gorges à travers lesquelles l'Èbre coule vers la mer. L'habile général Valée, avec ce qu'il y avait de meilleur à Lerida et à Mequinenza, avait composé un vaste parc d'artillerie; il y avait joint les outils et les munitions nécessaires, et le tout, embarqué sur une vingtaine de grosses barques, avait attendu au pied de Mequinenza les crues d'eau pour descendre jusqu'à Tortose. Mais comme ces crues pouvaient ne pas avoir lieu avant l'hiver, le général Suchet avait entrepris de construire une route de terre, qui, traversant les montagnes de la basse Catalogne, venait déboucher par le chemin le plus court sur le bas Èbre. Les soldats travaillant au milieu des chaleurs et des piqûres des moustiques avaient cruellement à souffrir, là comme dans toutes les parties de l'Espagne; mais bien nourris, bien payés, ils avaient patiemment supporté leurs souffrances, et vaillamment exécuté les travaux dont ils étaient chargés. Pendant qu'on s'occupait de cette route, le général Suchet avait investi Tortose sur les deux rives de l'Èbre en portant la division Habert sur la gauche, la division Leval sur la droite du fleuve, et tour à tour rejeté O'Donnell sur Tarragone, et ramené Caro avec les Valenciens sur Valence. Siége de Tortose. Enfin pour que le maréchal Macdonald, chargé de prendre position près de lui et de le seconder, n'eût aucune peine à vivre, il lui avait abandonné une portion des magasins formés par sa prévoyance.

Ces opérations préliminaires n'avaient pas exigé moins de plusieurs mois, et enfin l'automne étant venu, les crues d'eau ayant permis d'amener sous Tortose les parties du matériel impossibles à transporter par terre, le général Suchet ouvrit la tranchée devant cette place du 19 au 20 décembre. (Voir la carte no 52.)

Description de Tortose. La place de Tortose, située sur la gauche de l'Èbre, pas très-loin de son embouchure, mais assez loin cependant pour que la marine anglaise ne pût lui prêter secours, était construite au pied des contre-forts détachés de l'Alba, partie au bord du fleuve, partie sur l'extrémité des hauteurs, de manière que son enceinte longeant alternativement la plaine ou gravissant les collines, suivait toutes les sinuosités du sol. Elle était régulièrement fortifiée, pourvue d'une enceinte bastionnée, d'un château, et de plusieurs ouvrages avancés. La portion qui bordait l'Èbre avait pour défense le fleuve même, et au delà une tête de pont très-solidement construite. La place comptait 11 mille hommes de garnison, un bon gouverneur et des approvisionnements considérables.

Choix du point d'attaque. Le général Haxo, appelé à Dantzig, avait été remplacé par le général Rogniat, esprit bizarre mais énergique, et officier d'un haut mérite. Le point d'attaque avait été choisi au sud, entre les montagnes et le fleuve, dans un terrain plat, devant les bastions Saint-Pierre et Saint-Jean, à cause de la facilité des travaux dans cette partie du terrain. Notre attaque principale, s'appuyant par la gauche à l'Èbre, devait être précédée par une attaque secondaire, celle de la tête de pont. À droite elle était exposée aux feux d'un fort extérieur, construit sur les hauteurs, et nommé fort d'Orléans, en mémoire du duc d'Orléans, qui prit la place en 1708 par ce côté. On avait donc aussi ouvert la tranchée devant ce fort, pour en détourner les feux, et le prendre en temps et lieu, lorsque le moment des assauts serait venu.