Effet produit sur l'armée par l'arrivée du général Foy. Ces lettres écrites, et sa colonne formée, le général Foy s'était mis en route le 27 janvier, et était parvenu au quartier général le 5 février. Son arrivée produisit sur l'armée une assez vive sensation, parce que tout plein des impressions reçues à Paris dans ses entretiens avec l'Empereur, il apportait la conviction que l'armée de Portugal était l'instrument de grands desseins, que ses longs sacrifices ne seraient pas un dévouement inutile, que des secours proportionnés à l'importance de sa mission allaient lui être envoyés, et qu'il ne fallait qu'un peu de patience pour qu'elle fût en mesure d'accomplir sa tâche glorieuse. Les discours du général Foy contribuent à réparer le mauvais effet produit dans l'armée par la faiblesse des derniers secours. Ses discours, tenus devant tous les généraux, répétés par ceux-ci à beaucoup d'officiers, établirent l'opinion qu'on n'était pas sacrifié à un but insignifiant; qu'il fallait pour atteindre ce but d'abord rester où l'on se trouvait, et ensuite opérer le passage du Tage. Ce fut un grand bien pour le moral de l'armée, et qui compensa en partie le fâcheux effet produit par la faiblesse des derniers secours. Par malheur l'arrivée du général Foy ajouta aux embarras du général Drouet, car un paquet de dépêches, qui lui fut remis en cette occasion, contenait l'instruction plus formelle que jamais de secourir Masséna, mais en ayant bien soin de ne pas se laisser couper d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Or, en demeurant auprès de l'armée de Portugal, le général Drouet était aussi coupé que Masséna lui-même. Ce fut une nouvelle persuasion à opérer, de nouveaux efforts à faire auprès du général. Toutefois le moment étant venu enfin de passer le Tage, l'imminence de cette opération était pour le général Drouet un argument auquel il ne résista pas. Il consentit à rester encore à Leyria, sur les derrières et le flanc de l'armée de Portugal.
Cette armée se trouvait, avec le dernier renfort amené par le général Foy, portée à une force totale de 55 mille hommes. Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur le passage du Tage. Masséna était disposé à tenter le passage, mais beaucoup d'objections s'étant élevées à ce sujet, il voulut conférer avec ses lieutenants, et les mettre d'accord sur une opération qui n'avait chance de réussir que par leur concours dévoué et sans réserve. D'ailleurs la présence du général Foy, dépositaire des volontés formelles de l'Empereur, ne pouvait qu'être d'un utile effet sur les généraux réunis. Il se décida donc à les convoquer, mais ne voulant point recourir à l'appareil d'un conseil de guerre, il fit réunir dans un déjeuner, donné par le général Loison à Golgao, la plupart des chefs de l'armée dont l'avis était bon à recueillir.
Cette réunion, qui sous une forme amicale devait avoir toute l'importance d'un conseil de guerre, eut lieu en effet le 17 février à Golgao. Le maréchal Masséna comme général en chef, le maréchal Ney, les généraux Reynier et Junot comme chefs des trois corps d'armée, le général Fririon comme chef de l'état-major, les généraux Éblé et Lazowski en qualité de commandants de l'artillerie et du génie, enfin les généraux Foy, Loison et Solignac à divers titres, se trouvèrent assis à la même table. Une fois le repas terminé, Masséna dit à ses lieutenants qu'il saisissait volontiers l'occasion qui les réunissait autour de lui, pour avoir leur avis sur la conduite à tenir, car il était urgent de prendre un parti, l'armée ne pouvant plus vivre où elle était, les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie mourant chaque jour de fatigue et d'inanition, la nécessité de changer de place devenant dès lors pressante, et le choix s'offrant entre une retraite sur le Mondego où il restait quelques ressources, et un passage du Tage qui permettrait de vivre dans l'Alentejo sans s'éloigner de Lisbonne, et qui, bien que fort difficile, fort dangereux, était devenu praticable, grâce au zèle et à l'habileté du général Éblé. En sollicitant leur avis, ajouta Masséna, il fallait qu'avant de le donner ils connussent les intentions de l'Empereur, recueillies de sa propre bouche par le général Foy lui-même, qui était présent et pouvait les faire connaître. Masséna invita alors le général Foy à rapporter tout ce qu'il avait entendu dans ses divers entretiens avec l'Empereur.
Le général Foy chargé d'exposer les intentions de l'Empereur. Le général Foy prit la parole et répéta ce que nous avons dit tant de fois de la grande utilité de tenir les Anglais en échec sous Lisbonne, jusqu'à ce qu'on les obligeât de se retirer ou par la famine ou par la force; de la nécessité, pour atteindre ce but, de passer le Tage, afin de se nourrir dans l'Alentejo, et de donner la main au 5e corps, qui ne pouvait manquer d'arriver sous peu de jours à la suite des ordres formels partis de Paris; enfin de la persuasion positive où était l'Empereur qu'on obtiendrait un immense résultat politique en chassant les Anglais du Portugal, et qu'on les amènerait ainsi à une paix prochaine. Le général Foy parlant de ce qu'il avait entendu dans ses conférences avec l'Empereur, en parlant avec la chaleur qui lui était naturelle, remplit tous ceux qui l'écoutaient de la pensée impériale et du désir de s'y conformer. Restaient à discuter les moyens d'exécution pour opérer le passage du Tage.
Masséna posa alors les questions suivantes: Fallait-il passer le Tage? Sur quel point fallait-il le passer, et au moyen de quelle opération? Si on apercevait des difficultés trop grandes à franchir ce fleuve en présence des Anglais, ou ce fleuve franchi à demeurer divisé sur ses deux rives avec un pont d'une solidité équivoque, ne serait-il pas plus sage, dans l'impossibilité de vivre plus longtemps où l'on se trouvait, d'exécuter un mouvement rétrograde de peu d'importance, de se retirer par exemple sur le Mondego, dont la vallée n'avait pas été dévastée, et qui offrait pour principal établissement la ville de Coimbre, d'où l'on pourrait tenir les Anglais en échec, et recevoir de France les secours dont on avait besoin?
Empressement de tous les généraux à se conformer aux intentions de l'Empereur, et à se prononcer pour une prolongation de séjour sur le Tage. À peine ces diverses questions étaient-elles posées, qu'avec un zèle de parole auquel il aurait fallu que les actes répondissent davantage, on se jeta sur la dernière question, comme si elle se fût présentée la première, et la seule, comme si c'eût été un crime de la soulever, et on la proclama indigne d'être discutée, parce qu'elle était tout à fait contraire aux volontés de l'Empereur. Le maréchal Ney, qui voyait des difficultés à rester, à s'en aller, à passer le Tage, à ne pas le passer, déclara ne vouloir à aucun prix de la retraite sur le Mondego, comme opposée d'abord aux intentions de l'Empereur, et puis comme remplie de graves inconvénients, car, selon lui, on trouverait toutes les routes détruites, et le pays de Coimbre aussi dévasté que celui de Santarem, car l'artillerie et la cavalerie achèveraient de perdre leurs chevaux dans le trajet, l'équipage de pont construit à grands frais serait sacrifié, et bien que l'on rétrogradât de la moitié du chemin seulement, on se donnerait aux yeux de l'ennemi l'apparence d'une armée définitivement en retraite, et on compromettrait ainsi l'honneur des armes. Après l'allocution du maréchal Ney, chacun renchérit sur son opinion, et appuya avec une extrême chaleur la pensée de l'Empereur, rapportée par le général Foy, comme si l'Empereur eût été présent, et on brûla devant l'image du dieu absent tout l'encens qu'on eût brûlé devant le dieu lui-même.
L'idée de rester sur le Tage ayant prévalu, il s'ensuit la nécessité de le passer pour vivre sur l'Alentejo. L'idée de la retraite sur le Mondego écartée, restait celle de passer le Tage, quelque périlleuse que l'opération pût être, et il semble par ce qui précède qu'on aurait dû s'attacher à en découvrir les facilités plutôt que les difficultés. Il n'en fut rien cependant, car le zèle pour l'exécution des volontés de l'Empereur une fois bien prouvé, restaient les dangers de l'opération proposée, que tout le monde sentait vivement. On partit d'abord de l'idée de choisir Punhète pour point de passage, les chantiers s'y trouvant établis, deux ponts ayant été jetés sur le Zezère, et l'armée étant ainsi rapprochée d'Abrantès, qu'elle était en mesure d'investir et de prendre. Avec de fortes têtes de pont sur le Zezère et sur le Tage, avec une division tout entière laissée pour les garder et pour conserver la possession de la rive droite, on pouvait avec le gros de l'armée occuper la plaine de l'Alentejo, y vivre, et y tendre la main au 5e corps. Junot appuyait fort ce projet, lorsque le général Loison, qui connaissait mieux que lui le confluent du Zezère dans le Tage, puisqu'il y était campé, fit sentir les dangers du plan proposé. On aurait, disait-il, à garder ces têtes de pont d'un côté contre le gros de l'armée britannique sortie de ses lignes, et de l'autre contre la garnison d'Abrantès, devenue par l'adjonction du corps de Hill une véritable armée. L'Alentejo, quoique très-fertile, devait être épuisé dans le voisinage du Tage par les fourrages qu'on y avait faits pour nourrir les troupes anglaises; il faudrait donc s'éloigner afin de trouver des vivres, et alors que deviendrait la division laissée sur la droite du Tage? Diverses manières de passer le Tage et d'en garder les deux rives. Ne courrait-elle pas les plus grands périls? N'était-ce pas le cas d'examiner tout de suite la question de savoir si on passerait entièrement dans l'Alentejo, en repliant l'équipage de pont sur la gauche du Tage, en cherchant quelque poste afin de le mettre à l'abri, et de s'en servir quand on en aurait besoin?
L'idée de faire de la plaine de l'Alentejo le siége principal de l'armée fut à l'instant repoussée par Junot, et elle présentait en effet de grands inconvénients, car il était plus difficile encore à un simple poste qu'à une division de se maintenir sur la rive droite du fleuve, et d'y assurer la conservation de l'équipage de pont. Il fallait donc regarder le matériel de passage comme définitivement sacrifié dans ce système, la rive droite comme perdue, et l'armée comme échangeant son rôle d'armée de Portugal contre celui d'armée d'Andalousie, chargée de prendre Lisbonne par la rive gauche du Tage. Sans doute les formidables lignes de Torrès-Védras n'existaient point sur la rive gauche (voir la carte no 53), mais de ce côté Lisbonne était protégée par le fleuve, puisqu'elle est située sur la rive droite; le fleuve devant cette ville était large de plus d'une lieue (il y prend le nom de mer de la Paille), et quand il se resserrait de nouveau vis-à-vis de Lisbonne même, il offrait encore un bras de mille mètres au moins, au delà duquel on pouvait bien jeter quelques bombes, mais sans beaucoup de résultat, sans beaucoup de chances d'émouvoir lord Wellington dans ses lignes. Bien évidemment tout projet d'attaque fondé sur une seule rive était faux en principe, car sur l'une il y avait l'obstacle des lignes de Torrès-Védras, sur l'autre l'obstacle du Tage, et la seule idée admissible était d'occuper les deux rives à la fois, pour en faire la base d'une double attaque et d'un blocus complet.
Mais les difficultés du partage de l'armée sur les deux rives, avec un pont incertain, avec des forces qui ne permettaient pas d'avoir de chaque côté un corps suffisant, se reproduisaient sans cesse. On fut ainsi conduit à examiner l'idée de passer plus bas, c'est-à-dire près de Santarem, où l'on était pour ainsi dire invincible, à entendre du moins le général Reynier, qui connaissait bien cette position, puisqu'il l'occupait depuis cinq mois. Celui-ci affirmait en effet que quiconque attaquerait de front la position de Santarem serait culbuté au pied des hauteurs, et que quiconque voudrait la tourner en passant le Rio-Mayor qui la relie à la chaîne de l'Estrella, serait enveloppé et pris. En admettant comme fondée cette double assertion, et en franchissant le Tage près de Santarem, on pouvait laisser Reynier flanqué par Drouet sur la droite du fleuve, se porter ensuite sur la gauche avec tout le reste de l'armée, et alors rapprochés les uns des autres, ayant le moyen de s'aider mutuellement pendant le passage, et, le passage opéré, ayant sur la rive droite la force de la position de Santarem, sur la rive gauche la force de la réunion des deux tiers de l'armée, il était permis de se regarder comme à peu près en sûreté. Au choix de ce point il y avait donc tous les avantages, sauf une difficulté, que déjà nous avons fait connaître, et qui malheureusement était capitale, c'était l'épanchement du fleuve devant Santarem, et surtout les incessantes variations de sa largeur suivant la crue ou la baisse des eaux. Toutefois, en sacrifiant quelque chose de l'avantage attaché à la proximité de Santarem, on pouvait trouver d'assez grandes facilités dans l'existence d'une île, située à l'embouchure de l'Alviela, petite rivière qui se jette dans le Tage sous la protection des hauteurs de Boavista. Cette île étant placée au delà de la principale largeur du fleuve, comme la Lobau par rapport au Danube, il ne restait plus, quand on y était parvenu, qu'un faible bras à franchir. En l'occupant pendant la nuit avec les forces nécessaires, il était facile d'y attacher le pont, qui aboutirait ainsi à un point fixe, invariable, aisé à défendre, et dès lors on ne pouvait plus considérer le bras restant que comme une espèce de fossé, sur lequel il suffirait d'avoir un pont-levis.
Possibilité de passer le Tage à Boavista méconnue par les chefs de l'armée. Il n'y avait à cette manière d'opérer qu'une seule objection, laquelle par malheur parut au général Éblé beaucoup plus grave qu'elle n'était réellement. L'équipage de pont était à Punhète; le transporter par terre jusqu'à l'embouchure de l'Alviela eût exigé des forces de traction qui manquaient, car tous les chevaux étaient épuisés, et aurait exigé en outre un temps qui suffisait pour dévoiler notre projet à l'ennemi: le descendre par eau sur le Tage demandait plus d'une nuit, et obligeait de passer en suivant les sinuosités du fleuve, le long de la rive ennemie, sous le feu tellement rapproché des Anglais, que l'équipage de pont courait danger d'être détruit.