Le général Drouet ayant pris par la vallée du Mondego, suivit la rive gauche et non la rive droite de ce fleuve, afin d'abréger. Il traversa presque sans obstacle la Sierra de Murcelha, déboucha sur Leyria, vivant de ce qu'il trouvait sur son chemin, et n'ayant pas de peine à disperser les coureurs qui rôdaient autour de lui. Impatience d'avoir des nouvelles de France, éprouvée par toute l'armée. L'armée de Portugal, aux oreilles de laquelle était parvenu le bruit de la tentative du général Gardanne, éprouvait la plus vive impatience de voir arriver une troupe française, fût-ce même une simple colonne de quelques centaines d'hommes. On soupirait après les communications avec la Vieille-Castille et avec la France, autant qu'après un secours. On voulait savoir enfin si on était oublié ou non, si on était destiné ou non à quelque chose de grand, de praticable, de simplement intelligible, car on n'avait pas reçu un courrier de France depuis le 16 septembre 1810, jour du passage de la frontière de Portugal, et on était au milieu de janvier 1811. Aussi, malgré la répugnance pour les combats de détail, chacun s'était-il prêté aux plus hardies reconnaissances, exécutées avec des colonnes de douze et quinze cents hommes, et dans tous les sens, le long du Tage jusqu'à Villa-Velha, le long du Zezère jusqu'à Pedragosa, et sur le Mondego jusqu'à Coimbre. Chaque fois on avait fait fuir les paysans ainsi que les milices de Trent et de Silveyra, et tout s'était réduit à tuer du monde, à brûler des villages, à ramener du bétail, quelquefois des grains, consolation précieuse, il est vrai, dans l'état de pénurie dont on était menacé, mais qui ne dédommageait pas des nouvelles si impatiemment et si vainement attendues. Depuis quelques jours notamment on avait vu sur la rive gauche du Tage des masses de paysans chassant devant eux leurs troupeaux à travers les plaines de l'Alentejo, portant leurs hardes sur des bêtes de somme, et gagnant les environs de Lisbonne, comme si l'armée d'Andalousie avait été sur leurs traces, et on en avait conclu que Napoléon peut-être avait donné au maréchal Soult l'ordre de venir joindre l'armée de Portugal, et que le maréchal l'avait exécuté. La joie dans le camp avait été générale, mais courte.
Arrivée du général Drouet à Leyria, et grande joie de l'armée. Enfin, après plusieurs jours de cette vive attente, une troupe de dragons, conduite par le général Gardanne, joignit les avant-postes de Ney entre Espinhal et Thomar. On se reconnut, on s'embrassa avec effusion, on se raconta d'un côté les perplexités d'une longue et pénible attente de plusieurs mois, de l'autre les hasards menaçants bravés en vain pour rejoindre l'armée. Le général Gardanne, qui déplorait plus vivement que personne son expédition du mois précédent, crut racheter ses torts, qu'on ne songeait guère à lui reprocher, en annonçant des merveilles à ses camarades impatients d'apprendre ce qu'on allait faire pour eux. Il dit qu'outre sa propre brigade, le général Drouet amenait une forte division, mais que ce n'était pas tout, qu'une autre division suivait, que le 9e corps réuni ne serait pas de moins de 25 à 30 mille hommes, que l'abondance l'accompagnerait, car il y avait un trésor à Salamanque, et que, les communications rétablies, les vivres, les munitions, tout arriverait aisément. On sait que d'exagérations, bien excusables assurément, naissent de ces effusions entre militaires qui se revoient après de grands dangers! À peine cette rencontre avait-elle eu lieu, que la nouvelle de l'apparition du général Drouet se répandit dans toute l'armée, de Thomar à Santarem, et y produisit une sorte d'enthousiasme. Comptant sur la prochaine arrivée de trente mille de leurs camarades, les soldats de Masséna se crurent bientôt capables de tout tenter, et se livrèrent aux plus flatteuses espérances. L'hiver si court dans ces régions allait faire place au printemps. Devant soi on avait les lignes de Torrès-Védras, qui ne paraissaient plus insurmontables à une armée de 75 mille Français, à gauche le Tage, qui ne devait plus être un obstacle, et au delà la fertile plaine de l'Alentejo, où l'on recueillerait en abondance ce que l'on commençait à ne plus trouver dans la plaine de Golgao presque entièrement dévorée.
Instructions et nouvelles apportées par le général Drouet. Masséna vit le général Drouet et en reçut une masse de dépêches arriérées qui n'avaient pu lui parvenir encore. Les unes n'avaient plus aucun rapport à la situation actuelle, et prouvaient seulement les illusions dont on se berçait à Paris; les autres, plus récentes, et écrites depuis la mission du général Foy, contenaient quelques critiques qui avaient survécu aux efforts justificatifs de ce général, et dont au reste il n'y avait qu'à sourire, à sourire tristement il est vrai, en voyant les erreurs dans lesquelles Napoléon s'obstinait. Toutefois ces critiques étaient compensées par les plus belles promesses de secours, par l'annonce de la prochaine arrivée du général Drouet, par la communication des ordres adressés au maréchal Soult, par l'approbation la plus complète donnée à l'établissement sur le Tage, celle-ci accompagnée des plus vives instances pour y rester indéfiniment. Quelque peu appropriées que fussent à la circonstance beaucoup des prescriptions venues de Paris, pourtant c'était quelque chose que cette approbation donnée au séjour sur le Tage, et cette volonté fortement exprimée qu'on ne le quittât point. Il y avait de quoi ôter toute anxiété au général en chef sur la conduite qu'il avait à tenir, et de quoi inspirer une entière confiance à l'armée dans la marche par lui adoptée, puisque c'était celle que Napoléon avait ordonnée de loin, comme la meilleure et la plus conforme à ses grands desseins. Mais il s'agissait de savoir enfin ce que Napoléon envoyait de moyens pour exécuter sa résolution, par lui si fermement arrêtée, ou de forcer la position des Anglais, ou de les y bloquer jusqu'à ce qu'ils fussent contraints de l'abandonner. Ici malheureusement tout était déception et sujet de chagrin. Le 9e corps, annoncé comme devant être de 30 mille hommes, s'élevait à peine à 15 mille. De ces 15 mille le général Drouet en amenait 7 sous le général Conroux, sans compter les 2 mille de Gardanne, réduits à 1500 par un double voyage. Quant aux 8 mille du général Claparède, il les avait laissés à Viseu, c'est-à-dire à soixante lieues en arrière, afin de maintenir les communications. Et même les 7 mille hommes de la division Conroux, le général Drouet pouvait difficilement les laisser d'une manière permanente à Thomar, car ses instructions lui enjoignant formellement de conserver toujours ses communications avec la frontière d'Espagne, il était forcé de rebrousser chemin pour disperser de nouveau l'insurrection, qui s'était reformée sur ses derrières, comme l'onde se reforme derrière un vaisseau qui l'a fendue pour la traverser.
Profond chagrin de Masséna en voyant à quoi se réduit le secours amené par le général Drouet. La joie était encore toute vive dans l'armée, que Masséna était déjà en proie au chagrin, et désabusé sur la réalité des secours qu'on lui avait tant promis. Pas un boisseau de grain, pas un baril de poudre, pas un sac d'argent, bien qu'il y eût des millions à Salamanque, et, au lieu de 30 mille hommes, 9 mille tout au plus, dont 7 mille allaient repartir, et n'étaient venus que pour escorter d'insignifiantes dépêches, c'était là, au lieu d'une apparition heureuse qui avait rempli l'armée d'une fausse joie, une sorte d'apparition funeste! Mieux eût valu cent fois ne rien recevoir, ni dépêches, ni renforts, que de recevoir ce secours dérisoire, car l'espérance au moins serait restée!
Dominé par ses instructions, le général Drouet voudrait retourner à Alméida. Masséna s'y oppose, et le retient en Portugal. Masséna toutefois était résolu à ne pas laisser partir le général Drouet. Le départ de celui-ci après un séjour de quelques instants pouvait jeter l'armée dans le désespoir, et devait lui ôter certainement le moyen de passer le Tage, en lui ôtant le courage de le tenter. Or, ne point passer le Tage, c'était prendre la résolution de battre en retraite, puisque dans quelques jours il allait devenir impossible de vivre sur la rive droite, qu'on avait entièrement dévorée. Masséna fit sentir tous ces inconvénients au général Drouet. Il aurait pu se borner à lui donner sous sa responsabilité des ordres formels, car le général Drouet étant tombé dans la sphère d'action de l'armée de Portugal, se trouvait évidemment sous l'autorité du général en chef de cette armée. Mais, moins impérieux qu'il n'était énergique, Masséna aima mieux persuader le général Drouet et obtenir de son libre assentiment ce qu'il aurait pu exiger de son obéissance. Le général Drouet ne mettait en tout ceci aucune mauvaise volonté, bien qu'il n'eût pas grande envie de faire partie d'une armée compromise; mais, tout plein de ses instructions et craignant d'y manquer, il en alléguait le texte, qui malheureusement était formel. Ces instructions disaient, en effet, que, tout en portant secours à l'armée de Portugal, il fallait ne pas se laisser couper d'Alméida, et ne pas perdre ses propres communications pour rétablir celles du maréchal Masséna. Or à Thomar, où était arrivé le général Drouet, à Leyria, où on voulait l'établir, il était aussi coupé de la frontière de la Vieille-Castille que Masséna lui-même. Pourtant il y avait à lui dire que s'il persistait à remplir la partie de ses instructions qui lui recommandait expressément le soin de ses communications, il en violerait une autre bien plus importante, celle qui lui enjoignait de porter secours à l'armée de Portugal; que dans l'alternative forcée de violer l'une ou l'autre, il valait mieux observer la plus importante, et la plus conforme à l'esprit de sa mission, qui était d'aider l'armée de Portugal, et que loin d'aider cette armée par son apparition, il l'aurait compromise au contraire, et peut-être perdue, en se retirant sitôt. C'était bien assez de n'amener que 7 mille hommes après en avoir annoncé 30 mille! D'ailleurs il lui restait la division Claparède, la plus forte des deux, pour veiller à ses communications et accomplir la seconde partie de sa tâche. À tous ces arguments, Masséna ajouta le plus décisif, en lui disant qu'il mettait sous sa responsabilité personnelle les événements qui pouvaient arriver, s'il rebroussait chemin immédiatement et livrait l'armée de Portugal à elle-même.
Masséna renforcé par les troupes des généraux Gardanne et Drouet, se confirme dans la pensée de passer le Tage. Le général Drouet, qui était un honnête homme, victime d'instructions peu appropriées aux circonstances[23], n'hésita plus après avoir entendu le général en chef, et consentit à demeurer auprès de l'armée de Portugal. Le maréchal lui fit prendre position à Leyria, sur le revers de l'Estrella, où il empêchait que l'armée ne fût tournée par la route de la mer, pendant qu'elle était campée sur la route du Tage. L'établissement du général Drouet à Leyria avait un autre avantage, c'était de relever les troupes de Ney, et de permettre leur concentration entre Thomar et Punhète, au point où se faisaient les préparatifs de passage. Bien que le secours, en y comprenant le détachement du général Gardanne, ne fût que de 9 mille hommes environ, l'armée se trouvant reportée à près de 53 mille, Masséna y vit un moyen, non d'attaquer les lignes anglaises, mais de rendre le passage du Tage infiniment moins périlleux. En laissant en effet 23 mille hommes sur la rive droite, et en se transportant avec 30 mille sur la gauche, il y avait moins d'inquiétude à concevoir pour la position des deux fractions de l'armée séparées l'une de l'autre par un grand fleuve, le danger toutefois restant bien grave pour toutes les deux si le pont qui devait les unir venait à être rompu, comme celui du Danube à Essling. Néanmoins la témérité de se partager sur les deux rives étant beaucoup moindre avec le renfort qu'on venait de recevoir, Masséna se confirma dans la pensée de franchir le Tage, car une fois dans l'Alentejo il pouvait vivre trois ou quatre mois de plus aux environs de Santarem, remplir les instructions de Napoléon qui lui enjoignaient de persister à bloquer les lignes de Torrès-Védras, et attendre ainsi le secours tant annoncé de l'armée d'Andalousie. Si ce secours arrivait, alors les destinées de l'armée de Portugal étaient changées; de la défensive elle pouvait passer à l'offensive, et terminer sous les murs de Lisbonne la longue guerre qui depuis vingt ans désolait l'Europe.
Fév. 1811. L'armée déçue dans ses espérances par l'arrivée d'une seule division, demande à battre en retraite ou à passer le Tage. Si Masséna avait pris son parti du désappointement qu'il venait d'éprouver en recevant au lieu d'un corps de 30 mille hommes, expressément chargé de le secourir, une division de 7 mille hommes n'ayant que des instructions équivoques, l'armée ne supporta pas aussi patiemment que lui cette triste déception. De l'enthousiasme elle passa au découragement; elle murmura tout haut, et murmura contre l'Empereur, qui la laissait en une pareille situation, sans vivres, sans munitions, sans secours. À quoi bon, disait-elle, la condamner à se morfondre sur le Tage, si on ne devait pas bientôt lui donner le moyen d'agir offensivement et efficacement? Le mal causé aux Anglais, si on avait pu les enfermer tout à fait dans Lisbonne, eût été assez grand sans doute pour mériter les plus pénibles sacrifices; mais les laisser circuler dans tout l'Alentejo, leur permettre de s'y nourrir à l'aise, c'était les embarrasser médiocrement, et en réalité n'embarrasser que nous-mêmes; ils vivaient bien et nous vivions mal, et bientôt, si cette situation se prolongeait, eux continuant à très-bien vivre, et nous fort mal, nous finirions par succomber d'inanition. L'armée en vint à éprouver, comme toutes les troupes envoyées en Espagne, le sentiment qu'on la sacrifiait sans pitié, sans chance de gloire, à la tâche ingrate de créer des royautés de famille. Il n'eût pas même fallu beaucoup de nouvelles causes d'irritation pour produire des mouvements insubordonnés. À la vérité devant l'ennemi cette disposition eût disparu à l'instant même, pour laisser place à l'honneur militaire et au plus noble courage: les faits le prouvèrent bientôt.
Dans le corps de Reynier la souffrance étant arrivée au comble, on n'entendait que ce cri: Passons le Tage, ou partons!—En effet, le général Éblé avait achevé son étonnante création, et il avait une centaine de grosses barques, avec des cordages et des grappins d'une certaine solidité, pour jeter le pont si impatiemment attendu. Il avait de plus assuré notre établissement sur les deux rives du Zezère, en y consolidant le pont de chevalets, et en y joignant un pont de bateaux, sans rien détourner de ce qui était nécessaire au grand pont sur le Tage. Les moyens matériels, quoique bien difficiles à réunir, ne constituaient donc plus la difficulté principale. La double question militaire d'un passage de vive force en présence d'un ennemi bien averti, et du partage de l'armée sur les deux rives d'un grand fleuve, était la véritable question à examiner et à résoudre.
Tandis qu'on se dispose à passer le Tage, le général Foy arrive à l'armée. Tout le monde était occupé à la discuter, lorsque arriva enfin le général Foy avec un nouveau détachement d'environ 2 mille hommes, avec les instructions verbales de Napoléon, et les inspirations puisées dans ses nombreux entretiens. Le général Foy, parvenu à Ciudad-Rodrigo à la fin de janvier, avait attendu plusieurs jours avant qu'on pût former en recrues, en malades, en blessés sortis des hôpitaux, une escorte suffisante pour protéger sa marche et apporter un petit renfort à l'armée; et, pendant qu'on la formait, il avait profité de l'occasion d'un aide de camp qui se rendait à Séville, pour écrire au maréchal Soult les lettres les plus pressantes sur la nécessité de joindre tout ou partie de l'armée d'Andalousie à l'armée de Portugal. Lettres écrites par le général Foy au maréchal Soult. Le général Foy avait servi sous le maréchal Soult, et avait quelque raison de croire à sa bienveillance pour lui. S'inspirant donc des entretiens de Napoléon, il lui exposa la situation de l'Europe, celle en particulier de l'Angleterre, et l'espérance qui n'était plus douteuse d'amener la politique britannique de la guerre à la paix, si on faisait éprouver à lord Wellington un grave échec. Il ne lui présenta pas ces vues comme lui appartenant en propre, mais comme étant l'opinion même de Napoléon, et s'autorisa de ce qu'il avait entendu pour affirmer que la volonté formelle de celui-ci était que l'armée d'Andalousie marchât sur le Tage, en laissant de côté toute autre opération. En terminant il ajouta les considérations suivantes:
«Je vous conjure, monsieur le maréchal, au nom d'un sentiment sacré pour tous les cœurs français, du sentiment qui nous enflamme tous pour les intérêts et la gloire de notre auguste maître, de présenter le plus tôt possible un corps de troupes sur la rive gauche du Tage, vis-à-vis l'embouchure du Zezère. Une marche, un détachement de ce côté, ne peut pas compromettre l'armée à vos ordres. Il y a à peine quatre journées de Badajoz à Brito, village situé en face de Punhète. Les Anglais sont peu nombreux à la rive gauche du Tage, ils ne peuvent rien oser dans cette partie sans compromettre la sûreté de leurs formidables retranchements devant Lisbonne, qui ne sont qu'à huit lieues du pont de Rio-Mayor. Le sort du Portugal et l'accomplissement des volontés de l'Empereur, monsieur le maréchal, sont entre les mains de Votre Excellence. Suivant les déterminations que vous prendrez, l'armée de M. le prince d'Essling passera le Tage, fera la loi aux Anglais sur les deux rives du fleuve, les fatiguera, les rongera, les entretiendra dans leur pénible et ruineuse inaction, formera entre eux et vos siéges une barrière propre à accélérer la reddition des places, ou bien cette armée, manquant un passage devenu nécessaire, sera forcée de s'éloigner du Tage et des Anglais pour trouver de quoi manger, et par là même donnera gain de cause à nos éternels ennemis, dans une lutte où jusqu'à ce jour les chances ont été en notre faveur. Le pays entre le Mondego et le Tage étant mangé et dévasté entièrement, il ne peut plus être question pour l'armée de Portugal de faire un pas rétrograde de cinq ou six lieues. La faim la relancera jusque dans les provinces du nord. Les conséquences d'une pareille retraite sont incalculables. Il vous appartient, monsieur le maréchal, d'être à la fois le sauveur d'une grande armée et le principal instrument des conceptions de notre glorieux souverain. Le jour où les troupes sous vos ordres auront paru sur les bords du Tage et facilité le passage de ce grand fleuve, vous serez le véritable conquérant du Portugal.»—