Détresse des officiers. Les officiers seuls étaient dignes de pitié. Rien en effet n'égalait leur dénûment. N'ayant pour se nourrir que ce qu'ils tenaient de l'affection des soldats, ne pouvant comme ceux-ci rajuster leurs habits de leurs propres mains, ou mettre des peaux de bête à leurs pieds, ils étaient réduits, pour les moindres services, à payer des prix énormes aux rares ouvriers restés à Santarem et dans quelques villages voisins. La réparation d'une paire de bottes coûtait jusqu'à cinquante francs, et pour suffire à ces dépenses ils n'avaient pas même la ressource de la solde, qui était arriérée de plusieurs mois. Ils souffraient donc à la fois du besoin et de l'humiliation de leur position. Toutefois le sentiment du devoir les soutenait, comme la gaieté et l'esprit d'aventure soutenaient la masse des soldats. Masséna leur ayant persuadé à tous qu'ils étaient sur le Tage pour un grand but, que bientôt ils y seraient secourus par des forces considérables, qu'ils pourraient alors précipiter les Anglais à la mer, qu'en attendant il fallait essayer de franchir le fleuve, soit pour recueillir les richesses de l'Alentejo, soit pour préparer les opérations futures, ils étaient tout occupés de ce passage du Tage, et en dissertaient sans mesure. Toute l'armée préoccupée du passage du Tage. Pourrait-on jeter le pont, en trouverait-on les matériaux, réussirait-on à les employer si on parvenait à les réunir, et en tout cas vaudrait-il la peine de tenter cette opération hasardeuse? Serait-il prudent, après l'avoir effectuée, de rester divisés sur les deux rives du Tage, et ne vaudrait-il pas mieux attendre, même le pont étant jeté, qu'un corps français vînt de l'Andalousie donner la main à l'armée de Portugal? telles étaient les questions que tout le monde agitait en sens divers, et avec la hardiesse de raisonnement particulière aux armées françaises, habituées à discuter sur toutes les résolutions qui n'occupent ailleurs que les états-majors.
Prodigieux efforts du général Éblé pour créer un équipage de pont. La création de l'équipage de pont sans outils, sans bois, presque sans ouvriers, était le premier problème que le général Éblé avait entrepris de résoudre, avec une persévérance et une fertilité d'esprit dignes d'admiration. Il lui avait fallu, ainsi qu'on l'a vu, fabriquer des pioches, des haches, des scies, et, après s'être créé ces outils indispensables, aller abattre des bois dans une forêt voisine du camp, charrier au chantier de grands arbres qu'on fixait par une extrémité sur un avant-train de canon, en laissant l'autre extrémité traîner à terre, les amener ainsi près du Tage en épuisant les chevaux de l'artillerie déjà fatigués, déferrés, mal nourris; les scier en planches, les débiter en courbes, les façonner enfin en barques propres à supporter le tablier d'un pont. Heureusement on avait trouvé quelques scieurs de long parmi les Portugais, et avec leur secours on était parvenu à accélérer le sciage des bois. Un emprunt de quelques mille francs fait, comme il a été dit, aux officiers supérieurs et aux employés de l'armée, avait permis de payer ces ouvriers, car on n'avait pu recevoir la somme la plus minime depuis l'entrée en Portugal, et on n'y avait pas trouvé une pièce d'argent, les habitants ayant eu soin d'emporter avant toute autre chose ce qu'ils possédaient en numéraire. Quant aux ouvriers tirés de l'armée, on avait eu la plus grande peine à les décider au travail, faute de pouvoir leur fournir un salaire, et ce salaire d'ailleurs ne pouvant leur procurer aucune jouissance dans un pays désert. Le seul moyen de les retenir était de les bien nourrir, et le général Éblé, quoique Masséna lui eût prêté le secours de son autorité, n'obtenait que très-difficilement des divisions voisines du chantier qu'on nourrît les quelques centaines de soldats qui travaillaient pour tout le monde. Par bonheur l'excellent général Loison, ne se refusant jamais au bien de l'armée, quoi qu'il pût lui en coûter, s'était appliqué de son mieux à pourvoir le chantier des vivres nécessaires. Grâce à ces efforts inouïs d'intelligence et de volonté, le général Éblé avançait dans sa tâche; mais un grand inconvénient en résultait, c'était la ruine des chevaux de l'artillerie et des équipages. On n'avait point de grains à leur fournir, et quant au fourrage il se bornait à un peu de vert, car l'hiver on en trouvait en Portugal. Mais cette nourriture ne leur donnait pas beaucoup de force, et en laissait mourir un grand nombre. Déjà on avait diminué de plus de cent voitures les équipages de l'artillerie, et on allait être obligé de réduire chaque division à moins de deux pièces de canon par mille hommes, proportion la plus restreinte qui se puisse admettre. Ce mal produisait cependant un avantage, bien triste, il est vrai, celui de rendre inutile une certaine quantité de gargousses, qu'on avait converties en cartouches pour suppléer à celles que la maraude consommait chaque jour.
Restait une dernière difficulté à vaincre pour achever la réunion des matériaux de l'équipage de pont, c'était de se procurer des cordages et des moyens d'attache, tels qu'ancres, grappins, etc. Le général Éblé, par un dernier prodige d'industrie, avait réussi à se créer une corderie en employant soit du chanvre, soit de vieilles cordes, trouvés à Santarem. Il avait aussi, à défaut d'ancres, forgé des grappins pouvant mordre au fond du fleuve, et si l'on parvenait à lancer des barques à l'eau et surtout à les manœuvrer devant l'ennemi, il était à peu près en mesure de les fixer aux deux bords du rivage.
L'équipage de pont une fois construit, reste à savoir si on pourra l'amarrer aux deux rives du Tage. Mais parviendrait-on à jeter le pont en présence de cet ennemi? Question grave qui en ce moment partageait tous les esprits.
On avait transporté, comme nous l'avons dit, l'atelier de construction de Santarem situé sur le Tage, à Punhète situé sur le Zezère, et occupé en outre par de solides ponts de chevalets les deux rives du Zezère. (Voir la carte no 53.) On était là à quelque distance de l'embouchure du Zezère dans le Tage, ayant à gauche et assez près de soi Abrantès, où lord Wellington avait envoyé tout le corps de Hill, et à droite, mais beaucoup plus bas, Santarem, où lord Wellington lui-même avait porté ses avant-postes. Pour jeter le pont il fallait d'abord conduire les bateaux du Zezère dans le Tage, et c'était facile, car il n'y avait qu'à les livrer au courant; mais après les avoir amenés jusqu'au Tage, fallait-il le leur faire remonter, pour essayer de passer près d'Abrantès, ou bien fallait-il le leur faire descendre, pour essayer de passer dans les environs de Santarem? Avantages et inconvénients d'Abrantès et de Santarem comme points de passage. Si on faisait remonter les bateaux jusque près d'Abrantès, on avait l'avantage de trouver en cet endroit le Tage mieux encaissé, et moindre aussi de tout le volume du Zezère qu'il n'avait pas encore recueilli; mais on avait devant soi l'ennemi nombreux et bien établi, et de plus on ne pouvait opérer qu'avec une partie de ses forces, le corps de Reynier devant être laissé dans son camp de Santarem, pour tenir tête au gros de l'armée anglaise si elle sortait de ses lignes avec l'intention d'attaquer les nôtres. Au contraire voulait-on descendre jusqu'à Santarem, ce qui se pouvait, car il n'était pas absolument impossible de conduire les bateaux jusque-là sans qu'ils fussent détruits, on avait l'avantage d'opérer avec toute l'armée réunie, mais on trouvait le Tage d'une largeur démesurée, et tour à tour se resserrant ou s'étendant, au point de ne savoir où l'on attacherait le pont, et comment on en rendrait les abords praticables. Il y avait donc d'excellentes raisons pour et contre chacune des deux opérations. Près d'Abrantès le pont était plus facile à jeter, mais on divisait l'armée; près de Santarem on la concentrait assez pour défendre nos lignes et protéger le passage, mais le fleuve était d'une largeur et d'une inconstance qui ne permettaient guère d'en embrasser les bords trop étendus. Enfin quelque parti qu'on adoptât, même après avoir réussi, devait-on rester divisés sur les deux rives du fleuve, et n'y avait-il pas à craindre, si on ne laissait sur la gauche qu'un détachement peu nombreux, que le pont faiblement défendu ne fût détruit? si au contraire on laissait un corps suffisant, qu'un accident comme celui d'Essling n'exposât ce corps à périr? Telles étaient les chances diverses que les soldats discutaient avec une rare intelligence et un prodigieux sang-froid, car on n'apercevait pas le moindre ébranlement moral dans l'armée. Chacun d'eux, bien entendu, résolvait la difficulté à sa façon. Opinions opposées du maréchal Ney et du général Reynier sur la question du passage. Même controverse existait dans les états-majors. Reynier, qui se trouvait mal où il était, et voulait changer de place, soutenait que le passage était à la fois urgent et praticable, s'engageait même, pendant qu'on l'exécuterait, à accabler les Anglais s'il leur prenait envie d'attaquer la position de Santarem. Mais le maréchal Ney, sur lequel pesait la responsabilité du passage, car il était placé en arrière vers le Zezère, et sa position, son énergie, le souvenir d'Elchingen, le désignaient pour cette opération hardie, le maréchal Ney, sans se refuser à jeter le pont, paraissait douter du succès avec le matériel dont il disposait, et en présence d'un ennemi aussi averti que l'était lord Wellington. Enfin, le passage exécuté, il ne répondait nullement des conséquences que pourrait avoir une rupture du pont. Quant à Junot, variable comme le vent, il argumentait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, était de l'avis du passage avec Reynier, le jugeait impossible quand il était auprès de Ney, et ne pouvait être utile qu'au moment où le feu commencerait.
Ces divergences d'avis n'auraient pas présenté de graves inconvénients, sans les expressions amères dont on usait à l'égard du général en chef, comme s'il eût été responsable de l'étrange situation où l'on se trouvait sur le Tage, et s'il n'avait pas été la première victime d'une volonté inflexible, qui prenait des résolutions loin des lieux et des événements, et dans le plus complet oubli de la réalité des choses! Défaut de subordination et de respect à l'égard du général en chef de la part des généraux. On ne cessait, dans chaque quartier général, de tenir un langage souverainement déplacé contre le maréchal Masséna, et de donner un dangereux exemple, celui de l'indiscipline des esprits, la plus funeste de toutes dans les armées, car en détruisant l'unité de pensée et de volonté, elle rend l'unité d'action impossible. Reynier lui-même, aigri par la souffrance de ses soldats, se plaignait et commençait à n'avoir plus la même retenue que par le passé. Junot, suivant son usage, disant comme Ney à Thomar, comme Reynier à Santarem, et, revenu au quartier général, n'osant plus contredire devant Masséna qu'il aimait, ne s'écartait pas toutefois du respect extérieur qu'il lui devait. Reynier aussi observait jusqu'à un certain point ce respect. Ney, au contraire, avait fait de son quartier général de Thomar un centre où se réunissaient tous les mécontents de l'armée, et où l'on tenait publiquement les propos les plus inconvenants. Les membres de l'administration, que la méfiance des soldats avait privés de toute participation à l'entretien des corps, avaient porté à Thomar leur oisiveté médisante, et parmi eux le principal ordonnateur, parent du maréchal Ney, n'était pas le moins malveillant dans son langage, quoique rappelé à l'activité par la protection de Masséna. Là, toutes les décisions du quartier général étaient censurées amèrement, et les souffrances d'une longue attente étaient imputées non à la politique impériale, mais au général en chef, qui était certes bien innocent de tous les maux qu'on endurait. Les choses étaient poussées à ce point que Ney, depuis qu'on avait pris la nouvelle position sur le Tage, n'était plus venu visiter Masséna, et restait à Thomar, comme s'il eût été le chef de l'armée, et que Thomar eût été le quartier général. Naturellement on rapportait tous ces détails à Masséna, qui s'en irritait quelquefois, mais retombait presque aussitôt dans sa négligence et ses dédains accoutumés, donnant sous le rapport des mœurs des exemples qui malheureusement n'étaient pas faits pour lui ramener le respect de l'armée, mais sous le rapport de la fermeté et du sang-froid en donnant d'autres que ses lieutenants auraient dû imiter, et n'imitaient point. Confiance des soldats dans le génie de Masséna. Du reste, cette triste indiscipline n'était pas descendue des généraux aux soldats. Ceux-ci, étrangers aux envieuses déclamations de leurs chefs immédiats, confiants dans le caractère, la gloire, la fortune de Masséna, comptant sur les secours prochains de Napoléon qui n'avait pu les envoyer si loin à la poursuite des Anglais sans leur fournir bientôt le moyen d'achever cette poursuite, s'attendaient encore à exécuter les grandes choses qu'ils s'étaient promises de cette campagne. Seulement, s'ils étaient prêts à se dévouer dans les occasions importantes, ils répugnaient à se sacrifier dans celles qui ne l'étaient pas. Le triste état des hôpitaux, où l'on manquait de médicaments, de lits, et presque d'aliments, où les vivres n'arrivaient que par un effort énergique et tous les jours renouvelé de la volonté du général en chef, le triste état des hôpitaux avait fait naître parmi eux l'opinion qu'un homme malade ou blessé était un homme mort. Aussi, résolus à se faire tuer jusqu'au dernier dans une affaire décisive, les soldats demandaient qu'on leur épargnât les petits combats dont la nécessité n'était pas démontrée. Sachant de plus qu'on manquait de munitions, ils voulaient qu'on réservât leur sang et leurs cartouches pour le moment où l'on déciderait du sort de la Péninsule et de l'Europe dans une grande journée. Ainsi cette armée invariable dans son dévouement et son héroïsme, supportant les privations, les souffrances avec une patience et une industrie admirables, n'avait perdu un peu de sa valeur que sous le rapport de la disponibilité de tous les instants: on pouvait toujours lui demander les grandes choses, mais pas toujours les petites!
Combien les instructions de Paris concordaient peu avec l'état des choses en Portugal. En présence d'une pareille situation on peut apprécier l'à-propos, l'utilité, l'exact rapport avec les faits des instructions impériales, qui recommandaient à Masséna de bien s'assurer le moyen de manœuvrer sur les deux rives du Tage, de jeter sur ce fleuve non pas un pont, ce qui n'était pas assez sûr, mais deux, ainsi qu'on avait fait sur le Danube; de se créer de vastes magasins de vivres et de munitions afin de pouvoir prolonger son séjour sous les murs de Lisbonne, de prendre surtout Abrantès, où devaient se trouver de grandes ressources, de harceler sans cesse les Anglais, de chercher à les attirer hors de leurs lignes pour les battre, etc... Savantes leçons sans doute, que Masséna n'avait pu oublier, car il avait contribué à en assurer le succès sur le Danube, mais dont celui qui les donnait, tout grand qu'il fût, aurait été fort embarrassé de faire l'application sur le Tage, sans bois, sans fer, sans pain, sans toutes les ressources de la ville de Vienne, sans la fertilité de l'Autriche, sans communication avec la France, sans obéissance à ses vues, sans aucun des moyens enfin qu'il avait eus sous la main pour opérer le prodigieux passage du Danube le jour de la bataille de Wagram! Né sur le trône, héritier de vingt rois, n'ayant jamais fait de la guerre qu'un royal amusement, Napoléon n'aurait pas autrement adapté ses ordres à la réalité! Tant l'aveugle fortune aveugle vite même les hommes de génie, quand ils se prennent à vouloir soumettre non pas leurs désirs à la nature des choses, mais la nature des choses à leurs désirs!
L'armée comptant toujours sur de prompts et importants secours, était à la recherche des moindres indices, des moindres bruits qui pouvaient révéler l'approche de troupes amies. Une rumeur vague, parvenue aux avant-postes, avait un moment fait espérer l'apparition d'une armée française, et causé une émotion de joie, malheureusement passagère. En effet, une colonne de nos troupes était presque arrivée jusqu'aux avant-postes sur le Zezère, et puis s'en était allée, aussi vite qu'elle était venue. On avait la plus grande peine à s'expliquer ce singulier événement, qui pourtant était bien simple.
Inutile tentative du général Gardanne pour communiquer avec l'armée de Portugal. Le général Gardanne, à qui le général Foy avait transmis l'ordre de rejoindre l'armée avec la brigade de dragons laissée en arrière, avec les hommes sortis des hôpitaux, avec des convois de vivres et de munitions, n'avait pas pu réunir plus de trois ou quatre cents cavaliers, et de quinze ou seize cents hommes d'infanterie. Il n'avait pu y ajouter ni un sac de farine, ni un baril de cartouches, ni une voiture de transport. En effet, depuis le départ de Masséna il avait été dans l'impossibilité, faute de moyens pour protéger les routes, de continuer les magasins de Salamanque et l'approvisionnement des places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Il avait, comme tous les commandants des provinces du Nord, vécu au jour le jour, étendant à peine son action à quelques lieues de lui, et dévorant autant de vivres qu'il parvenait à s'en procurer. Sur l'ordre reçu du général Foy, il s'était mis en marche avec une colonne de deux mille hommes, avait passé au sud de l'Estrella, suivi la vallée du Zezère, d'après les indications qu'on lui avait données, et poussé sa marche jusqu'à une journée des avant-postes du général Loison, devant Abrantès. Là, tout préoccupé des périls inconnus qui l'entouraient, ayant entendu dire, et ayant raison de croire que l'armée de Portugal avait autant d'ennemis derrière que devant elle, il avait craint de tomber dans les mains d'un corps nombreux, et ne rencontrant pas les avant-postes français, supposant qu'un corps considérable les avait forcés à se replier, il était revenu en toute hâte à Alméida, bravant pour retourner plus de dangers qu'il n'en fuyait. Le général Gardanne était cependant un officier intelligent et brave, mais dans cette guerre d'aventures et de surprises, où l'on s'attendait à tout, on se prenait à craindre autant de dangers qu'on en pouvait imaginer. De retour à Alméida, il y avait trouvé le général Drouet tant de fois annoncé, et arrivé enfin non pas avec les deux divisions d'Essling, mais avec une seule, celle du général Conroux. La division Claparède était encore à une grande distance en arrière. Sous le rapport des hommes ces divisions ne laissaient rien à désirer, car, quoique jeunes, elles avaient fait dans la campagne de 1809 un rapide et rude apprentissage de la guerre. Malheureusement ayant traversé une moitié de la France et de l'Espagne pour venir des côtes de Bretagne en Vieille-Castille, elles étaient déjà fatiguées et fort diminuées en nombre. C'est tout au plus si la division Conroux comptait 7 mille hommes en état de servir. La division Claparède, encore en marche, en comptait un millier de plus, de façon que le corps entier ne pouvait pas réunir plus de 15 mille hommes véritablement présents sous les armes.
Départ du général Drouet pour le Portugal avec une seule de ses deux divisions, celle du général Conroux. Pressé par les instructions réitérées de Napoléon, et notamment par les plus récentes, de pénétrer en Portugal, de rouvrir à tout prix les communications avec Masséna, de lui rendre enfin tous les services qu'il pourrait, le général Drouet n'avait pas autre chose à faire que d'entrer immédiatement en campagne, quoiqu'il n'eût sous la main que la division Conroux. Quant à la division Claparède, il n'était pas indispensable de l'attendre, car les instructions de Napoléon assignant un double objet au 9e corps, celui de secourir l'armée de Portugal et celui de rétablir les communications avec elle, de manière à ne plus les laisser interrompre, le général Drouet pouvait remplir la première partie de sa mission avec la division Conroux, et confier à la division Claparède le soin de remplir la seconde. Bien qu'il fût autorisé à demander le concours du général Dorsenne, il n'y songea point, car il l'avait trouvé s'épuisant à courir après les guérillas, s'affligeant de la dispersion et des fatigues de la jeune garde, et peu disposé par conséquent à en envoyer un détachement jusqu'aux frontières du Portugal. Il lui demanda pour unique service de ne pas retenir la division Claparède, et laissant à celle-ci l'ordre de se placer le plus tôt possible à l'entrée de la vallée du Mondego, entre Alméida et Viseu, de tomber à outrance sur les détachements de Trent et de Silveyra, et de tenir la route toujours ouverte jusqu'à Coimbre, il se décida à partir lui-même avec la division Conroux pour s'approcher du Tage. Il s'adjoignit le détachement du général Gardanne, ce qui portait à 9 mille hommes au plus le secours tant annoncé des fameuses divisions d'Essling! Le général Drouet avait bien à la vérité reçu le commandement de la division Seras, précédemment détachée du corps de Junot, et préposée à la garde du royaume de Léon; mais elle y était si occupée qu'il n'eût pas été sage de l'en retirer. Il se mit donc en route avec ses 9 mille hommes, en suivant la vallée du Mondego. Si ce n'était pas assez pour secourir efficacement Masséna, c'était plus qu'il n'en fallait assurément pour passer sur le corps de tous les ennemis qu'on pouvait rencontrer, bien que la rumeur publique en élevât le nombre à des proportions effrayantes. Le général Drouet n'amenait avec lui, comme le général Gardanne, ni argent, ni vivres, ni munitions. L'argent eût été inutilement compromis, sans pouvoir être fort utile dans les villes désertes qu'occupait l'armée. Des vivres et des munitions il n'en avait pas, et en tout cas il avait encore moins le moyen de les transporter. Il s'était même vu pendant son séjour en Vieille-Castille contraint de vivre sur les approvisionnements des deux places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, ce qui était un véritable malheur, ces places pouvant être tôt ou tard investies par l'ennemi.