M. de Latour-Maubourg ne devait dire tout cela que peu à peu, une chose étant amenée par l'autre et lorsque la brouille de la France avec la Russie arrivant successivement à la connaissance du public, les tendances de la France à s'entendre avec la Porte pourraient être présentées à la Russie comme le résultat de sa conduite à elle-même. M. de Latour-Maubourg avait ordre d'être très-prudent, et de se comporter de manière à pouvoir revenir en arrière, s'il s'opérait un rapprochement imprévu avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. On devait l'avertir du moment où les relations avec ce cabinet ne laisseraient plus aucune espérance d'accommodement, et où l'on pourrait agir à visage découvert.
Insinuations à l'égard de l'Autriche pour préparer une alliance avec elle. À l'égard de l'Autriche, des ouvertures de la même nature durent être faites, et avec tout autant de prudence. À Vienne les embarras étaient moindres qu'à Constantinople. Le mariage avait rapproché les deux cours et les deux peuples; l'accouchement de l'impératrice Marie-Louise qu'on attendait à toute heure, s'il donnait surtout un héritier mâle, rendait le rapprochement encore plus facile et plus complet. Napoléon avait renvoyé M. de Metternich à Vienne avec la lettre la plus amicale pour son beau-père, et avec la renonciation à l'article le plus important du dernier traité, celui qui limitait à 150 mille hommes l'armée autrichienne. C'était une preuve de confiance et un signe de retour des plus marqués. Depuis, M. de Schwarzenberg avait fait certaines insinuations desquelles on pouvait conclure qu'une alliance serait possible. Napoléon, abandonnant l'alliance russe aussi vite qu'il l'avait embrassée à Tilsit, ordonna à M. Otto, dans ses pourparlers avec M. de Metternich, de paraître ne plus comprendre ce que voulait la Russie, de se montrer incommodé, fatigué de l'esprit inconstant, inquiet, ambitieux de cette cour; d'exprimer un vif regret au sujet des provinces danubiennes qu'on s'était engagé à livrer aux Russes, d'ajouter que ce serait bien le cas, maintenant qu'un mariage unissait les deux cours de Schœnbrunn et des Tuileries, qu'un héritier semblait devoir naître de ce mariage, de ne plus sacrifier l'orient de l'Europe à des haines heureusement éteintes entre la France et l'Autriche. Ces ouvertures devaient être faites avec mesure, avec lenteur, par des mots dits sans suite, et qu'on rendrait plus significatifs lorsque les représentants de l'Autriche à Paris et à Vienne auraient témoigné le désir d'en entendre davantage. Un grand secret, de grands ménagements étaient recommandés à M. Otto envers la légation russe à Vienne.
Langage prescrit à l'égard de la Russie lorsque les préparatifs militaires de la France et ses menées diplomatiques commenceraient à être connues. Il était impossible que tant de mouvements militaires, que tant de revirements diplomatiques fussent longtemps un secret pour la cour de Russie. Il y avait de plus la levée de la conscription de 1811, qui s'exécutant en vertu d'un décret du Sénat, était un acte public destiné à être universellement connu, le jour même où il s'accomplirait. Napoléon cependant était résolu à dissimuler de ces opérations tout ce qu'il en pourrait cacher, et de n'arriver aux aveux qu'à la dernière extrémité, voulant toujours être solidement établi sur la Vistule avant que les Russes eussent pu s'en approcher. En conséquence il régla de la manière suivante le langage de ses agents à l'égard du cabinet de Saint-Pétersbourg. Relativement à la garnison de Dantzig qui allait être augmentée, on devait dire qu'un immense armement anglais dirigé vers le Sund, et portant des troupes de débarquement, exigeait qu'on ne laissât pas une ville comme Dantzig exposée aux entreprises de la Grande-Bretagne, d'ajouter d'ailleurs que les troupes en marche sur cette ville étaient allemandes, que dès lors il n'y avait pas à en prendre ombrage. On devait expliquer de la même façon les envois de matériel par les canaux allemands qui allaient du Rhin à la Vistule. Quant aux fusils, aux canons expédiés en Saxe, on devait alléguer que le roi de Saxe ayant quelques sommes à recevoir de la France, et n'ayant pas un matériel proportionné à ses nouveaux États, on le payait en produits des manufactures françaises, réputées alors les premières de l'Europe pour la fabrication des armes. Quant à la conscription, on devait dire que n'en ayant pas levé en 1810, et la guerre d'Espagne absorbant beaucoup d'hommes, on appelait uniquement pour cette guerre une partie de la classe de 1811. Enfin, lorsque toutes ces explications seraient épuisées, et auraient fini par ne plus rien valoir, M. de Caulaincourt était autorisé à déclarer qu'en effet il était possible que la France armât à double fin, contre les Espagnols et les Anglais d'une part, et contre les Russes de l'autre; qu'on ne voulait pas sans doute faire la guerre à ces derniers, mais qu'on était plein de défiance à leur égard; qu'on venait d'apprendre qu'il arrivait des troupes de Finlande en Lithuanie, qu'il se construisait des retranchements sur la Dwina et sur le Dniéper, que par conséquent, si le cabinet de Saint-Pétersbourg voulait connaître la vraie cause des armements de la France, il devait la chercher dans les armements de la Russie; que s'il demandait une explication, on en réclamait une à son tour, et que s'il fallait parler franchement, on supposait d'après les préparatifs de la Russie, d'après sa conduite dans la question des neutres, qu'elle avait le projet de terminer bientôt la guerre de Turquie, puis, le prix de l'alliance avec la France étant recueilli, la Finlande, la Moldavie, la Valachie ayant été ajoutées à l'empire des czars, de conclure la paix avec l'Angleterre, de jouir ainsi de ce qu'elle aurait acquis, en abandonnant l'allié auquel elle en serait redevable; que dans cette hypothèse même, qui n'était pas la pire qu'on pût imaginer, qui n'était pas la trahison, mais l'abandon, car on n'allait pas jusqu'à supposer une déclaration de guerre à la France, il ne fallait pas se faire illusion, le parti de Napoléon était arrêté, et que la paix seule avec l'Angleterre, sans même y ajouter les hostilités contre la France, serait considérée comme une déclaration de guerre, et suivie d'une prise d'armes immédiate.
M. de Caulaincourt avait donc ordre d'opposer question à question, querelle à querelle, mais toujours sans rien précipiter, car Napoléon voulait gagner du temps, afin de pouvoir s'avancer peu à peu sur la Vistule, pendant que la Russie était retenue sur le Danube par le désir et l'espoir de se faire céder les provinces danubiennes.
La nouvelle situation de Napoléon à l'égard de la Russie ne lui permet pas d'envoyer une armée de plus en Espagne. Telles avaient été les mesures de Napoléon aux premiers signes de mauvais vouloir qui lui étaient venus du côté de la Russie, et qu'il s'était attirés par ses propres actes, en la traitant trop légèrement à l'occasion du projet de mariage avec la grande-duchesse Anne, en refusant de signer la convention relative à la Pologne (seul point sur lequel il eût raison), en poussant ses occupations de territoire vers la Baltique d'une manière alarmante pour les États du Nord, en traitant enfin le duc d'Oldenbourg avec un étrange oubli de tous les égards dus à un proche parent de l'empereur Alexandre. Quoi qu'il en soit des causes de cette situation, les faits étaient irrémédiables, et Napoléon voulant se mettre promptement en mesure à l'égard de la Russie, ne pouvait plus donner à l'Espagne qu'une attention et des ressources partagées. Quant à sa présence, qui à elle seule eût valu bien des bataillons, il ne fallait plus y penser, et ses armées d'Espagne, privées de lui en 1809 par la guerre d'Autriche, en 1810 par le mariage avec Marie-Louise et par les affaires de Hollande, allaient l'être en 1811 par les préparatifs de la guerre de Russie. Quant à une force supplémentaire de 60 ou 80 mille hommes venant tout à coup accabler les Anglais à Torrès-Védras, il ne fallait pas y penser davantage dans l'état des choses, puisqu'il s'agissait de préparer rapidement trois corps d'armée entre le Rhin et la Vistule. Restait donc l'emploi plus ou moins habile des ressources existant dans la Péninsule. À défaut d'une nouvelle armée, Napoléon fait refluer vers Masséna toutes les forces disponibles en Espagne. Napoléon avait déjà, avec quelques cadres tirés du Piémont et de Naples, organisé une division de réserve pour la Catalogne, afin de hâter les siéges de Tortose et de Tarragone. Il avait avec des conscrits tirés des dépôts, et destinés à recruter les armées d'Andalousie et de Portugal, organisé une autre division de réserve pour les provinces de la Castille. Il ne voulait revenir sur aucune de ces mesures, et il espérait avec ces ressources, avec le corps du général Drouet, avec l'armée d'Andalousie, fournir au maréchal Masséna des renforts suffisants pour le mettre en état de triompher des Anglais. En conséquence, complétant, précisant davantage, après avoir entendu le général Foy, les ordres qu'il avait déjà donnés, il prescrivit au général Caffarelli d'accélérer la marche de la division de réserve préparée pour la Castille; il prescrivit au général Thouvenot qui commandait en Biscaye, au général Dorsenne qui avec la garde était établi à Burgos, au général Kellermann qui s'étendait avec la division Seras et divers détachements de Valladolid à Léon, de ne retenir aucune des troupes du général Drouet, et de le laisser passer avec ses deux divisions sans lui faire perdre un instant. Ordres au général Drouet. Il avait enjoint à celui-ci de se hâter autant que possible, de réunir entre Ciudad-Rodrigo et Alméida les dragons que Masséna avait laissés sur ses derrières, les soldats sortis des hôpitaux, les vivres et les munitions qu'on avait dû préparer, d'y joindre une au moins de ses deux divisions, s'il ne pouvait les mouvoir toutes les deux, de marcher avec ces forces et un grand convoi au secours du maréchal Masséna, de rétablir à tout prix les communications avec lui, mais, en les rétablissant, de ne pas perdre les siennes avec Alméida et Ciudad-Rodrigo, de rendre en un mot à l'armée de Portugal tous les services qui dépendraient de lui, sans se laisser couper de la Vieille-Castille; d'en appeler même au général Dorsenne s'il avait besoin d'être secouru. Napoléon ordonna en même temps au général Dorsenne d'aider le général Drouet, surtout si on avait quelque grand engagement avec les Anglais, mais en ne dispersant pas, en ne fatiguant pas la garde, qui pouvait dans certaines éventualités être appelée à rebrousser chemin vers le Nord.
Ordres au maréchal Soult. À ces ordres expédiés en Vieille-Castille, Napoléon en joignit d'autres pour l'Andalousie tout aussi positifs. Il prescrivit au maréchal Soult d'envoyer sur le Tage le 5e corps, commandé par le maréchal Mortier, et supposé de 15 ou 20 mille hommes, fallût-il pour exécuter ces instructions affaiblir le 4e corps qui gardait le royaume de Grenade. Le 5e corps devait se pourvoir d'un petit équipage de siége afin de concourir à l'attaque d'Abrantès, passer sur le ventre des misérables troupes qui sous Mendizabal, O'Donnell et autres, formaient une espèce d'armée d'observation autour de Badajoz, d'Olivença, d'Elvas, et aller ensuite en toute hâte aider le maréchal Masséna à occuper les deux rives du Tage. Ordres au roi Joseph, au maréchal Suchet, à l'amiral Ganteaume. Napoléon pressa en outre le roi Joseph de se priver des troupes qui ne lui seraient pas indispensables et de les envoyer sur Alcantara. Il accéléra la formation de la division de réserve destinée à la Catalogne, afin de renforcer le maréchal Macdonald, qui devait seconder le général Suchet dans l'exécution des siéges de Tortose et de Tarragone. Il recommanda au général Suchet de hâter ces siéges, afin qu'il pût se porter plus tôt sur Valence, et appuyer le maréchal Soult dans ses opérations vers le Portugal. Enfin Napoléon ordonna à l'amiral Ganteaume de se tenir prêt à embarquer sur ses dix-huit vaisseaux quelques milliers d'hommes qui étaient réunis à Toulon. Par cette espèce de refluement de toutes les forces de la Péninsule vers le Tage, il se flattait de fournir à Masséna un secours matériel et moral tout à la fois, car il faisait dire à tous ceux qui devaient seconder l'armée de Portugal, que rien dans la Péninsule n'égalait en importance ce qui se passait entre Santarem et Lisbonne, que même le sort de l'Europe en dépendait peut-être.
Retour du général Foy en Portugal avec les instructions de Napoléon pour le maréchal Masséna. Ces mesures ordonnées, Napoléon, après avoir accordé au général Foy les récompenses que méritaient ses services (il lui avait conféré le grade de général de division), et un repos qu'exigeait sa blessure, le fit repartir pour le Portugal, afin de remettre au maréchal Masséna des instructions, déjà expédiées du reste par plusieurs officiers. Dans ces instructions, Napoléon annonçait au maréchal Masséna tous les secours qui lui étaient destinés, tous les ordres donnés soit au général Drouet, soit au maréchal Soult, pour qu'ils apportassent sur le Tage le concours de leurs efforts; il lui traçait la manière de se conduire sur le Tage, lui recommandait de s'assurer des deux rives du fleuve, afin de pouvoir manœuvrer sur l'une et sur l'autre, de jeter non pas un pont, mais deux, comme on avait fait sous Vienne, afin de n'être pas exposé à perdre ses communications; de tout préparer, en un mot, pour sa jonction avec le 5e corps, et une fois réuni à Mortier, à Drouet, d'attaquer avec quatre-vingt mille hommes les lignes anglaises, et s'il ne pouvait réussir à les emporter, de rester du moins devant elles, d'y séjourner le plus longtemps possible, d'y épuiser les Anglais, d'affamer la population de Lisbonne, de multiplier enfin pour l'ennemi les pertes d'hommes et d'argent, car tant que cette situation durait, l'anxiété dans laquelle on tenait le gouvernement et le peuple britanniques devait amener tôt ou tard, en y joignant les souffrances commerciales, une révolution dans la politique de l'Angleterre, et dès lors la paix générale, but en ce moment de tous les efforts de la politique française.
État de l'armée de Portugal pendant l'hiver passé sur le Tage. Pendant que s'accomplissaient dans le Nord les événements dont on vient de lire le récit, le maréchal Masséna, passant l'hiver de 1810 à 1811 sur les bords du Tage, entre Santarem et Punhète, faisant des efforts inouïs pour y nourrir son armée, et pour y préparer le passage du fleuve, n'avait reçu aucune nouvelle de France depuis le départ du général Foy. Il était donc là depuis à peu près cinq mois, sans communications de son gouvernement, sans secours, sans instructions, et déployant toute la force de son caractère pour soutenir le moral de son armée, non pas chez les soldats, qui avaient pris gaiement leur étrange position, mais chez les chefs, qui étaient mécontents, divisés, les uns humiliés de ne pas commander, les autres dégoûtés d'une campagne où il n'y avait aucun acte d'éclat à faire, et seulement beaucoup de patience, beaucoup de résignation à déployer.
Manière de vivre des soldats. Les soldats s'étaient créé des habitudes singulières, et qui révélaient la souple et énergique nature de notre nation. N'ayant plus de froment, ils s'étaient accoutumés à vivre de maïs, de légumes, de poisson salé, comme s'ils étaient nés dans les latitudes les plus méridionales de l'Europe. Le mouton, le bœuf, le vin, dont ils ne manquaient pas encore, les dédommageaient de ce régime si nouveau pour eux. Mais c'est au prix des plus grandes fatigues qu'ils parvenaient à se procurer ces aliments, et souvent ils étaient obligés d'aller les chercher à trois ou quatre journées du camp, surtout depuis que les environs étaient épuisés. Fourrages régulièrement organisés pour se procurer des vivres. Ils partaient en troupes sous les ordres de leurs officiers, exploitaient les fermes, fouillaient les bois, où ils trouvaient parfois les paysans retirés avec leur bétail dans des espèces de camps retranchés, leur livraient combat quand ils ne pouvaient agir différemment, puis, après avoir vécu de leur mieux pendant le trajet, rapportaient fidèlement le butin dont l'armée devait vivre. Il y avait dans cette existence un mélange de bonne et de mauvaise fortune, de combats, d'aventures étranges, qui plaisait à leur imagination audacieuse. Qu'il se commît bien des excès dans cette spoliation continuelle du pays, devenue leur unique moyen de subsistance, personne ne l'oserait nier, et personne non plus ne pourrait s'en étonner. Seulement il est permis d'affirmer, d'après le témoignage du général anglais lui-même, que les Français, toujours humains, traitaient les Portugais, leurs ennemis, beaucoup mieux que ne faisaient les Anglais, leurs alliés. Le maréchal Masséna avait publié les ordres du jour les plus énergiques pour réduire aux moindres ravages possibles cette épouvantable manière de nourrir la guerre par la guerre. Mais que pouvait-il lorsque son gouvernement l'avait mis dans une situation où il lui était impossible de faire vivre son armée autrement? Ce qu'il faut ajouter, c'est que ces soldats, malgré de si longues excursions pour nourrir eux et leurs camarades, revenaient presque tous au camp, et qu'après plusieurs mois d'un pareil genre de vie, il en manquait à peine quelques centaines, exemple bien rare, car il est peu d'armées européennes qui n'eussent fondu en entier par suite de telles épreuves! Troupes de maraudeurs formées entre les deux armées. Il s'était formé cependant quelques troupes de maraudeurs allemands, anglais, français (ceux-ci en petit nombre), ayant pris gîte dans les villages abandonnés, et là, dans l'oubli de toute nationalité, de tout devoir, vivant au sein d'une véritable abondance qu'ils s'étaient procurée par leur coupable industrie. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les Français, les moins nombreux dans ces bandes, avaient pourtant fourni le chef qui les commandait. C'était un sous-officier intelligent et pillard, qui s'était mis à leur tête, et avait réussi à obtenir leur obéissance. Efforts du maréchal Masséna et de lord Wellington pour les détruire. Les deux généraux en chef, français et anglais, s'étaient accordés, sans se concerter, pour faire la guerre à ces maraudeurs, et les fusillaient sans pitié quand ils parvenaient à les saisir.
Masséna avait voulu qu'avec le produit de la maraude régularisée chaque corps se ménageât une réserve en biscuit de dix à douze jours, afin de pouvoir subsister s'il fallait se concentrer subitement, soit pour attaquer l'ennemi, soit pour lui résister. Soins de chaque corps à se pourvoir lui-même. Les corps, mécontents de l'administration générale, à laquelle ils s'en prenaient fort injustement de leurs souffrances, l'avaient exclue de toute participation à leur entretien, et s'étaient en effet créé leurs magasins particuliers avec un véritable égoïsme qui ne songeait qu'à soi. L'œil du commandant en chef ne pouvant ainsi pénétrer dans leurs affaires, il était devenu impossible de savoir ce qu'ils possédaient, de les contraindre à s'aider les uns les autres, et surtout de pourvoir les hôpitaux, qui souvent étaient privés du nécessaire. Certain corps, comme celui de Reynier par exemple, placé sur les hauteurs stériles de Santarem, obligé, à cause du voisinage de l'ennemi, d'avoir beaucoup d'hommes sous les armes, et n'en pouvant envoyer que très-peu à la maraude, était réduit fréquemment à la plus extrême pénurie, et se plaignait vivement de son état. Difficulté pour amener les divers corps à s'entre-secourir. On était d'abord convenu, pour égaliser les peines, que Ney avec le 6e corps viendrait le remplacer. Puis celui-ci, au moment de tenir parole, avait imaginé mille prétextes pour s'en dispenser, et s'était borné à envoyer quelques quintaux de grains à ses camarades du 2e corps. Pourtant diverses trouvailles heureuses dans les environs de Santarem, et dans Santarem même au fond des maisons abandonnées, de hardies descentes dans les îles du Tage, avaient rendu au 2e corps le pain et la viande qui allaient lui manquer. En un mot, la faim jusqu'ici ne s'était pas encore fait sentir. On était beaucoup plus à plaindre sous le rapport des vêtements. La chaussure et les habits étaient en lambeaux. Même sous ce rapport, l'industrie des soldats ne leur avait pas fait défaut. Industrie des soldats. Ils avaient réparé leurs souliers avec du cuir ramassé çà et là, et ceux qui n'avaient plus de souliers s'étaient composé des espèces de sandales, comme celles que les montagnards de tous les pays se font avec la peau des animaux dont ils se nourrissent. Ils avaient raccommodé leurs vêtements avec du drap de toutes couleurs, et leurs habits, ou déchirés, ou bizarrement rajustés, attestaient leur noble misère sans rien ôter à leur attitude martiale.