Ney établit donc les deux divisions Marchand et Mermet en avant de Pombal, en face de l'armée anglaise, qui s'arrêta aussi, et augmenta bientôt en nombre par l'accumulation de forces qu'un jour de retard suffisait pour amener, comme des eaux qui s'élèvent rapidement devant le premier obstacle qui les empêche de s'écouler.
En voyant les Français ne pas reprendre leur marche accoutumée, et rester en position toute la journée du 9, même celle du 10, lord Wellington conjectura qu'au lieu de se retirer tranquillement ils voulaient se dédommager de leur retraite par une bataille. Le caractère entreprenant des soldats et des chefs autorisait une pareille conjecture. Préoccupé, sinon intimidé par une telle chance, le général anglais envoya contre-ordre à une partie des troupes de Béresford destinées à secourir Badajoz, et amena à lui, par la grande route de Coimbre, la masse principale de ses forces. Il ne laissa que des détachements à la suite de Loison et de Reynier, sur l'autre versant de l'Estrella.
Contestation entre Ney et Masséna sur le danger de l'armée à Pombal. Ney découvrant de Pombal, où il était, la concentration de l'armée anglaise, en avertit Masséna dès le 10 au soir, et demanda ou qu'on lui permît de décamper, ou qu'on le renforçât suffisamment pour qu'il pût tenir tête à l'ennemi. Quoique sur le terrain il fût le plus hardi et le plus habile des manœuvriers, il n'avait pas dans le conseil la tranquillité un peu dédaigneuse que Masséna devait à la trempe de son caractère et à sa vaste expérience. Masséna se rendit à la hâte au quartier général de Ney, s'efforça de le rassurer, l'engagea à tenir devant Pombal, à n'en partir que le lendemain dans la journée, à bien disputer après la position de Pombal celle de Redinha, où il devait se trouver le surlendemain, de façon à donner tout le temps nécessaire à l'occupation de Coimbre et du Mondego par les troupes de Junot. Masséna dit à Ney que les Anglais, circonspects et lents comme ils étaient, ne viendraient pas à bout de quinze mille hommes commandés par lui, sur un terrain aussi propre à la défense que l'étaient les petites vallées qu'on allait traverser successivement jusqu'à Coimbre, et qui toutes formaient des affluents du Mondego. Ney, qui avait vu de près la masse des Anglais, ne se laissa pas aussi facilement convaincre que Masséna l'aurait voulu, mais promit de tenir le plus longtemps possible. Le général Drouet devient l'occasion de nouvelles difficultés. Par surcroît d'embarras, le général Drouet, chargé d'appuyer Ney, était repris du désir de s'en aller, et il annonçait son départ immédiat, ce qui devait réduire Ney à deux divisions. Drouet, appelé devant Ney et Masséna, se défendit comme font les gens de mauvaise volonté, avec embarras et entêtement. L'armée trop peu concentrée à Pombal. Masséna, capable de la plus grande énergie quand il était poussé à bout, mais seulement alors, commit la faute de ne pas commander impérieusement, car, bien que Drouet ne fût qu'auxiliaire, il ne pouvait y avoir en présence de l'ennemi deux généraux en chef, et Masséna ayant seul en Portugal cette qualité, n'avait qu'à donner des ordres formels, sans s'épuiser à persuader un froid entêté qui ne voulait rien entendre. Ney, ne pouvant se défendre d'une certaine sympathie pour ceux qui étaient pressés de quitter le Portugal, n'appuya guère Masséna, et on se sépara sans s'être assez clairement expliqués. Drouet promit de se retirer lentement, mais il ne dit pas le moment de son départ. Ney promit de bien disputer Pombal, mais ne dit pas combien de temps. Masséna était ici dans son tort, et parce qu'il ne commandait pas avec assez de vigueur, et parce qu'il ne songeait pas à profiter de cette position de Pombal pour infliger une rude leçon aux Anglais. La position de Pombal, effectivement, eût été bonne pour leur tenir tête, et leur faire payer cher la gloire qu'ils avaient de nous voir battre en retraite. Pour cela il aurait fallu rassembler beaucoup de forces à son arrière-garde, et malheureusement Masséna n'avait pas été assez occupé de ce soin. Que faisait en effet Loison sur le flanc de Ney, à cheval sur les deux versants? Que faisait surtout Junot, envoyé tout entier sur Coimbre à la recherche des gués du Mondego? On pouvait dire, à la vérité, que Loison était nécessaire pour lier les troupes qui marchaient au sud de l'Estrella avec celles qui marchaient au nord, pour lier Reynier avec Ney. Mais en admettant que Loison pût être utile où il était, bien qu'il fût tout à fait invraisemblable que les Anglais, circonspects et mauvais marcheurs, songeassent à se jeter entre Ney et Reynier, pourquoi employer tout le corps de Junot à occuper Coimbre et à passer le Mondego, besogne à laquelle Montbrun avec une partie de sa cavalerie et deux ou trois bataillons de troupes légères aurait suffi, besogne surtout qui aurait été bien plus naturellement dévolue à Drouet, si pressé de se retirer et de regagner Alméida? C'est dans cet art de distribuer ses forces, loin ou près de l'ennemi, que Napoléon était sans égal, et qu'aucun de ses lieutenants ne pouvait le remplacer, car c'est celle qui exige le plus d'étendue et de profondeur d'esprit. Masséna, il faut le reconnaître, donna prise ici à la mauvaise volonté de ses lieutenants, en les appuyant mal les uns par les autres, et en leur fournissant un prétexte plausible de se retirer plus tôt qu'il ne l'aurait fallu. Ney et Junot réunis, ayant Loison sur leur flanc pour les lier à Reynier, ayant Drouet sur leurs derrières pour occuper Coimbre, auraient été en mesure de donner à lord Wellington un rude choc, et de le punir de ses trop grandes prétentions.
Combat de Pombal. Le lendemain 11 de très-grand matin, Ney placé à Pombal sur la rive droite de la petite rivière de l'Arunça, vit les Anglais la descendre par la rive gauche afin de la passer au-dessous de Pombal, et à cette vue il ordonna brusquement la retraite, sans vouloir entendre le chef d'état-major Fririon qui essayait de le retenir. Cependant celui-ci ayant insisté, et Ney s'apercevant qu'on pouvait jeter un grand désordre parmi les Anglais en leur reprenant Pombal, y lança un bataillon du 69e, un du 2e et un du 6e léger. Ces troupes, conduites par le général Fririon, rentrèrent impétueusement dans Pombal, refoulèrent les Anglais jusqu'au pont de l'Arunça, en précipitèrent quelques-uns dans la rivière, mirent le feu au bourg, où les blessés anglais périrent dans les flammes, et retardèrent ainsi de quelques heures la marche de l'armée britannique.
Après ce coup de vigueur, Ney reprit tranquillement sa retraite, et descendit la rive droite de l'Arunça à la face des Anglais qui en occupaient la rive gauche. La route suivant la vallée pendant une lieue jusqu'à Venda da Cruz, quittait ensuite le bord de la rivière, perçait la berge gauche couverte de bois, et allait en parcourant un terrain tour à tour accidenté ou uni, descendre dans la vallée de la Soure, à un village nommé Redinha. Le maréchal Ney s'arrêta le soir à Venda da Cruz, au point où la route quittait la vallée de l'Arunça pour pénétrer dans celle de la Soure.
Masséna, averti de l'engagement de Ney à Pombal, lui fit dire qu'il allait rapprocher le général Loison, ramener en outre une des divisions de Junot (dispositions bonnes, quoique tardives), et tenter de nouveaux efforts pour retenir le général Drouet, mais qu'il le conjurait, en se repliant le lendemain sur Redinha, de se retirer lentement, car on avait peu de chemin à faire pour se trouver au bord du Mondego, et il ne fallait pas s'y laisser serrer de trop près, si on voulait le passer tranquillement, et avoir le temps de s'y établir.
Retraite du maréchal Ney sur Redinha. Le lendemain 12, Ney décampa avant le jour, pour n'avoir pas l'ennemi à ses trousses dans les défilés qu'il avait à franchir.
Beau combat de Redinha. Il s'engagea ainsi dans un pays accidenté où l'on marchait tantôt en plaine, tantôt sur des collines. Précédé à une assez grande distance par la division Marchand, Ney avait directement sous la main la division Mermet, forte de 6 mille fantassins admirables, ceux d'Elchingen, d'Iéna, de Friedland, n'ayant jamais servi qu'avec lui, le devinant d'un regard, prêts à se précipiter partout à un signe de son épée. Il avait en outre quatorze pièces d'artillerie, deux régiments de dragons, les 6e et 11e, et le 3e de hussards. Avec ces 7 à 8 mille hommes il se retirait lentement, suivi par 25 mille Anglais formés en trois colonnes, l'une à droite composée des troupes du général Picton et des Portugais de général Pack, l'autre au centre composée des troupes du général Cole, la troisième à gauche, de l'infanterie légère du général Erskine. La cavalerie du général Slade, celle des Portugais et les tirailleurs liaient ces trois colonnes entre elles. Ney, comme un lion poursuivi par des chasseurs, tenait les yeux fixés sur ses assaillants pour se jeter sur le plus téméraire. Quand l'une de ces colonnes le serrait de trop près, il la couvrait de mitraille, ou la chargeait à la baïonnette, ou bien enfin lançait sur elle ses dragons, employant chaque arme selon le terrain avec un art admirable et une vigueur irrésistible. Masséna, accouru sur les lieux, ne pouvait s'empêcher d'admirer tant d'aisance, de dextérité et d'énergie. Lorsque les Anglais arrêtés court poussaient leurs ailes en avant, pour forcer les Français à se retirer en les débordant, ce qu'ils faisaient toujours un peu gauchement, n'étant ni adroits, ni agiles, Ney se rabattait sur la colonne qui avait eu la témérité de le déborder, et à son tour la prenant en flanc la renvoyait cruellement maltraitée à son corps de bataille. Il avait employé ainsi une moitié du jour à parcourir tout au plus deux lieues, et préparait aux Anglais, au bord même de la Soure, une dernière et chaude réception qui devait terminer dignement la journée. Masséna, le voyant si bien disposé, lui témoigna sa vive satisfaction, lui dit qu'il comptait sur lui, le pressa de ne pas abandonner les hauteurs qui précédaient Redinha, et le conjura de garder du terrain le plus qu'il pourrait, afin d'en avoir davantage à disputer le lendemain, puis il le quitta pour aller s'occuper du reste de l'armée.
Ney en ce moment était arrivé sur la chaîne des hauteurs qui longent la Soure, et au pied desquelles se trouve, au bord même de la rivière, le village de Redinha. Il était donc adossé au lit de la Soure et à Redinha, et avait devant lui une petite plaine arrondie, au milieu de laquelle cheminaient pesamment les Anglais, cherchant, comme ils avaient fait toute la matinée, à déborder nos ailes soit à droite, soit à gauche. La position était avantageuse à défendre, puisque de tous côtés elle entourait et dominait le petit bassin au fond duquel on apercevait l'ennemi. Elle offrait même l'occasion d'un grand succès, car on pouvait en repoussant les Anglais, les refouler pêle-mêle dans le défilé qu'on avait traversé le matin avec eux, et les précipiter ensuite dans la vallée de l'Arunça. Ney, avec les 12 mille fantassins et les 12 cents chevaux dont il disposait, était presque certain d'obtenir ce succès, mais il était retenu par plus d'une raison de prudence. En effet, il était adossé à un terrain dangereux, d'où il risquait d'être jeté dans la Soure et poursuivi aussi dans un affreux défilé, celui qui va de Redinha à Condeixa. S'il avait eu la division Loison en réserve, et qu'il eût pu la placer sur l'autre rive de la Soure pour le recueillir en cas d'échec, il aurait été en mesure de livrer une vraie bataille avec les divisions Marchand et Mermet, et il l'aurait certainement gagnée. N'ayant pas cette réserve, il n'osa rien hasarder.
Délivré de la présence de Masséna, qui probablement eût voulu engager le combat à fond, il fit défiler devant lui la division Marchand, ordonna à cette division de descendre au bord de la Soure, de traverser la rivière par le pont de Redinha, puis de remonter sur l'autre bord, et d'y prendre position, ce qui lui permettait de se réfugier auprès d'elle s'il était trop vivement poussé. Avec la seule division Mermet, avec ses trois régiments de cavalerie et quelques bouches à feu, il résolut de tenir plusieurs heures en avant de Redinha, comme pour montrer ce qu'il était possible de faire avec sept mille hommes contre vingt-cinq mille, en manœuvrant bien sur un terrain propre à la défensive.