Posé fièrement sur les hauteurs qu'il voulait disputer, il avait ses quatre régiments d'infanterie déployés sur deux rangs, son artillerie un peu en avant, de nombreux pelotons de tirailleurs dispersées à droite et à gauche sur tous les accidents de terrain, et ses trois régiments de cavalerie en arrière au centre, prêts à charger à travers les intervalles de l'infanterie au premier moment favorable. Derrière sa gauche un chemin descendait sur Redinha, et formait sa ligne de retraite, sur laquelle il avait l'œil ouvert. Derrière sa droite il avait reconnu un gué par lequel sa cavalerie pouvait traverser la Soure et se dérober quand il en serait temps. Après s'être ainsi bien assuré ses moyens de retraite, il ne craignait pas de s'engager, étant toujours sûr de se replier à propos.

Les Anglais, déployés dans la plaine, continuaient leur manœuvre de la journée, et cherchaient à déborder nos flancs. Les généraux Picton et Pack essayaient de gravir les hauteurs à notre gauche pour disputer à Ney la retraite sur Redinha, pendant que les généraux Cole et Spencer s'avançaient en masse profonde au centre, et que l'infanterie légère d'Erskine tâchait de franchir la rivière sur notre droite aux gués choisis d'avance pour notre cavalerie. Mais Ney employant toutes ses armes avec la même présence d'esprit, commença par cribler de boulets les troupes de Picton, et leur emportant des files entières, les obligea à un mouvement oblique pour se dérober à ses coups. Parvenues toutefois à gravir les hauteurs après beaucoup de pertes, elles s'avançaient presque de plain-pied sur le flanc de Ney, et en étaient à portée de fusil, lorsque celui-ci réunissant six bouches à feu les couvrit de mitraille à bout portant, puis dirigea sur elles un bataillon du 27e, un du 59e, et tous ses tirailleurs ralliés et formés en un troisième bataillon. Ces trois petites colonnes abordèrent les Anglais de Picton à la baïonnette, les chargèrent vigoureusement, et les précipitèrent au pied des hauteurs, après en avoir tué ou blessé une assez grande quantité. En quelques instants la déroute sur ce point fut complète. Lord Wellington alors porta son centre en avant pour rallier et recueillir sa droite, et attaquer de front la position des Français. Ney laissant avancer cette masse, lui présenta le 25e léger et le 50e de ligne, avec son artillerie dans les intervalles des bataillons, et fit appuyer ces deux régiments par le 6e de dragons et le 3e de hussards. Après avoir accueilli les Anglais d'abord par les feux de son artillerie, puis par ceux de son infanterie, il les fit charger à la baïonnette et pousser vivement sur la pente du terrain. Il lança ensuite sur eux le 3e de hussards, qui rompit leur première ligne et sabra un bon nombre de leurs fantassins. La confusion en cet instant devint extrême dans toute la masse anglaise; et si Ney, ayant gardé là division Marchand auprès de lui, avait pu engager davantage la division Mermet, la déroute serait devenue générale et irrévocable. Pourtant Ney ne voulant pas compromettre ses troupes, les ramena, les remit en bataille, et demeura en position encore plus d'une heure, continuant à envoyer aux Anglais des boulets qui faisaient dans leurs rangs de profondes trouées.

Il était quatre heures de l'après-midi. Lord Wellington, piqué au vif en se voyant ainsi retenu, maltraité par une poignée d'hommes, réunit toute son armée, la forma sur quatre lignes, et s'avança avec la détermination manifeste de forcer la position à tout prix. C'était pour le maréchal Ney le moment de se retirer, car n'ayant pas ses réserves, et voulant non pas conserver le terrain, mais le disputer, il lui était permis de l'abandonner sans regret. Il exécuta sa retraite avec l'aplomb et la vigueur qui avaient caractérisé toute cette belle journée. Tandis que les Anglais s'avançaient lentement, mais résolûment, chaque régiment d'infanterie française défilait successivement devant eux en exécutant des feux de bataillon, puis se reployait à gauche pour descendre sur la Soure par le chemin de Redinha. Les quatre régiments de la division Mermet ayant salué ainsi de leurs feux l'armée anglaise, se retirèrent par la gauche sans être même poursuivis, escortant leur artillerie qui les avait devancés, pendant que notre cavalerie, défilant par la droite, descendait paisiblement sur la Soure pour la passer à gué. Toutes les troupes de Ney vinrent s'établir de l'autre côté de la Soure, derrière la division Marchand, qui s'y trouvait en position. Les Anglais parvenus alors sur les hauteurs que nous leur avions abandonnées, se hâtèrent de descendre sur le bord de la rivière pour essayer de la franchir. Mais ils aperçurent la division Marchand postée sur l'autre rive, et couverte par une nuée de tirailleurs qui ne permettaient pas d'approcher. L'artillerie de cette division incendia le pauvre bourg de Redinha, et le rendit inhabitable. Résultats et caractère du combat de Redinha. Les Anglais durent donc s'arrêter sur la Soure, après une laborieuse journée qui ne leur avait pas coûté moins de 1,800 morts ou blessés, ce qui était considérable pour eux, tandis qu'elle nous en avait à peine coûté 200. L'armée française, sous la main du plus habile de ses manœuvriers, avait montré dans cette occasion tous les genres de perfection auxquels elle arrive quand elle joint l'éducation à la nature, c'est-à-dire la vigueur, l'adresse, l'aplomb, l'art de se ployer et de se déployer sous le feu comme sur un champ d'exercice, la facilité de passer de la défensive à l'offensive, et de celle-ci à celle-là, avec une prestesse et une solidité que rien n'égalait, il faut le dire, dans aucune armée de l'Europe, et que les Anglais ne purent s'empêcher d'admirer. Si Ney dans cette journée avait été aussi hardi comme général en chef qu'il l'avait été comme manœuvrier, il aurait certainement ramené l'armée anglaise bien loin en arrière. Mais dominé par des raisons de prudence qui avaient leur mérite, il se borna à un combat d'arrière-garde, quand il aurait pu livrer et gagner une grande bataille. Quant à Masséna, son tort fut de s'être éloigné, et surtout de n'avoir pas eu là une division de plus. L'armée britannique aurait probablement essuyé une sanglante défaite, et payé cher l'honneur de nous avoir fait évacuer les bords du Tage.

Nécessité de défendre Condeixa le plus longtemps possible, afin de donner à Junot le temps de passer le Mondego et d'occuper Coimbre. Quoi qu'il en soit, les Anglais, après cette journée, avaient de suffisants motifs d'être circonspects, et les Français d'être confiants. Ney s'était replié dans un défilé qui de Redinha conduisait à Condeixa, et aboutissait à des hauteurs de facile défense, après lesquelles on tombait directement sur le Mondego et sur Coimbre. C'était le dernier échelon à parcourir sur la grande route de Lisbonne à Coimbre, et il fallait s'y maintenir vigoureusement, pour donner à Junot le temps d'établir des ponts sur le Mondego et d'occuper Coimbre, qui est sur l'autre rive de ce fleuve. Si on ne disputait pas suffisamment ce dernier point, on était jeté dans le Mondego, ou forcé de le remonter par la rive gauche, à travers une contrée difficile, en abandonnant le projet d'établissement à Coimbre, projet moyen entre le séjour prolongé à Santarem et la retraite complète jusqu'aux frontières d'Espagne. Si en effet on ne tenait pas assez devant Condeixa pour donner à Junot le temps dont il avait besoin, et qu'on fût obligé pour échapper à la poursuite des Anglais de remonter le long de la rive gauche du Mondego (voir la carte no 53), on n'avait d'autre ressource que la position de la Sierra de Murcelha, qui ferme le bassin supérieur du Mondego sur la rive gauche, comme celle d'Alcoba le ferme sur la rive droite. Mais cette position n'était pas longtemps tenable, car les Anglais, maîtres du cours inférieur du Mondego, pouvaient la prendre à revers en remontant la rive droite de ce fleuve, et en venant se placer derrière la Sierra de Murcelha. Il n'y avait donc pas à choisir, il fallait ou s'emparer du cours du Mondego, le passer, entrer dans Coimbre, s'y établir, vivre des ressources de cette ville et de celles qu'on recueillerait dans les environs, ou se retirer sur-le-champ à Alméida et Ciudad-Rodrigo, en avouant l'insuccès complet de la campagne. Il était cependant possible d'éviter encore cette triste extrémité, car Montbrun, que Junot avait chargé de prendre les devants avec sa cavalerie, ayant trouvé une arche du pont de Coimbre coupée, avait découvert un peu au-dessous un endroit où le fleuve guéable en certaines saisons pouvait être franchi sur un simple pont de chevalets. Le général Valazé s'était procuré sur les lieux mêmes les matériaux de ces chevalets, mais il lui fallait trente-six heures pour achever le pont, et alors l'établissement à Coimbre ne faisait plus de doute, car il y avait à peine dans cette ville quelques coureurs de Trent pour nous en disputer l'entrée. En défendant Ponte de Murcelha à gauche, Busaco à droite, et en ayant son centre à Coimbre, il était facile de vivre quelque temps dans cette position, d'où l'on tenait encore les Anglais en échec, et d'où l'on pouvait partir avec avantage pour reprendre tous les projets de la campagne.

Instances de Masséna pour engager le maréchal Ney à disputer Condeixa le plus longtemps possible. Le 12 au soir, après le superbe combat de Redinha, Masséna revint auprès de Ney, le félicita de cette journée, lui témoigna, du reste avec beaucoup de réserve, quelques regrets de ce qu'il n'avait pas voulu conserver la position en avant de la Soure, le supplia de résister en avant de Condeixa, ce qui était fort praticable, grâce à l'avantage des lieux, et grâce aussi à l'ascendant que le 6e corps venait d'acquérir sur les Anglais. Masséna lui répéta que si on ne défendait pas Condeixa, on était ou jeté dans le Mondego, ou forcé de le remonter précipitamment, en abandonnant le projet d'établissement à Coimbre. Par malheur le maréchal Ney, qui paraissait médiocrement touché des raisons du général en chef, promit de faire de son mieux, sans répondre du succès. Il semblait surtout inquiet des démonstrations des Anglais sur sa gauche, démonstrations qui, si elles avaient été sérieuses, auraient pu le séparer de Loison et de Reynier, c'est-à-dire du gros de l'armée. Pour parer à tout danger de ce côté, Masséna avait placé Loison en intermédiaire sur des hauteurs qui couraient entre la vallée de la Soure, où opérait le maréchal Ney, et celle de la Ceyra, où Reynier était descendu après avoir franchi la chaîne de l'Estrella vers Espinhal. Masséna venait en outre de détacher la division Clausel du corps de Junot, et l'avait portée au soutien de Loison, de façon que Ney avait à sa gauche deux divisions pour le lier à Reynier. Masséna aurait dû encore porter la seconde division de Junot au soutien de Ney, en ne laissant qu'un bataillon ou deux à Montbrun afin de terminer l'ouvrage des ponts. Il aurait même dû, si Drouet avait été plus obéissant, l'obliger à demeurer derrière Ney pour lui servir d'appui, et enfin y rester lui-même pour contraindre tout le monde à se conduire selon ses vues. Malheureusement il n'en fit rien, et croyant Ney assez garanti vers sa gauche par la division Clausel ajoutée à celle de Loison, le croyant assez retenu par ses instances et ses ordres, il partit le 13 au matin pour se rendre auprès de Loison, et, de la position qu'occupait celui-ci, juger les vrais projets de l'ennemi.

À peine était-il parti que Ney, resté seul et libre de ses actions devant les Anglais, se mit à observer leurs moindres mouvements avec une étrange défiance de la situation, laquelle pourtant n'avait rien d'alarmant. Les Anglais, fort éprouvés par le combat de la veille, s'avançaient lentement, ce qui, loin de rassurer le maréchal Ney, ne fit que lui inspirer plus d'inquiétude, en le disposant à croire que peut-être ils exécutaient quelque chose ailleurs. Un mouvement du général Picton sur sa gauche, qui tendait à le déborder, lui persuada sur-le-champ que toutes ses craintes étaient près de se réaliser, et qu'il allait être séparé du gros de l'armée, peut-être même enveloppé. Fâcheuse précipitation du maréchal Ney à quitter Condeixa, d'où résulte l'impossibilité de s'établir à Coimbre. Ce héros au cœur infaillible, à la raison quelquefois flottante, inébranlable sur un terrain qu'il pouvait embrasser de ses yeux, moins sûr de lui-même sur un terrain plus vaste qu'il ne pouvait embrasser qu'avec son esprit, ressentit ici une sorte de trouble, et craignant toujours d'être coupé, sans doute aussi trop pressé de quitter cette terre de Portugal qui lui était devenue odieuse, disputa quelques instants les hauteurs de Condeixa, puis se hâta de les quitter, en défilant par sa gauche à travers une gorge étroite qui, par un trajet de trois ou quatre lieues, conduisait sur Miranda de Corvo, et devait le réunir à Loison, à Clausel, à Reynier.

En adoptant une résolution aussi grave, il aurait dû pourtant en référer au général en chef, qui n'était pas loin, car ayant reçu l'ordre formel de tenir, dès lors étant exonéré de la responsabilité générale, il n'avait d'autre devoir à remplir que celui de se défendre à Condeixa même. Or jusqu'à ce moment, loin d'être réduit à l'impuissance de conserver ce poste important, il n'y était pas même attaqué sérieusement. C'était donc prendre beaucoup trop sur soi, et, pour éviter un malheur douteux, même imaginaire, comme on le sut bientôt, exposer l'armée à un malheur certain. Quoi qu'il en soit, le maréchal Ney s'engagea dans le défilé dont il vient d'être parlé; mais sentant qu'il exposait Montbrun, demeuré au bord du Mondego, à être coupé et pris, il lui fit savoir ce qui arrivait, et lui envoya l'ordre de se retirer immédiatement avec sa cavalerie, en remontant au galop les bords du Mondego, par un mouvement parallèle à celui qu'il allait exécuter lui-même avec l'infanterie du 6e corps.

Pendant ce temps Masséna s'était porté à Fuente-Cuberta, où Loison appuyé par Clausel formait la liaison de Ney avec Reynier, et était prêt à faire tourner en déroute toute tentative des Anglais pour s'interposer entre les deux masses principales de l'armée française. Du point élevé où il se trouvait, Masséna pouvait apercevoir les mouvements du général Picton, et en apprécier la portée. Or, d'après ce qu'il voyait, il n'en avait aucune inquiétude. Irritation qu'éprouve le maréchal Masséna, et dont il contient l'expression à cause de la gravité des circonstances. Aussi lorsqu'on vint lui annoncer au milieu du jour que Ney avait évacué Condeixa, et avait ainsi pris sur lui de décider du destin de la campagne, il fut d'abord fort irrité, et en exprima tout haut son extrême mécontentement au chef d'état-major Fririon, qui, par son zèle, son application à rapprocher les divers chefs de l'armée, réparait, autant qu'il était en lui, les fautes commises de toute part. Masséna était même tellement exaspéré qu'il songea un instant à faire un éclat, et à retirer au maréchal Ney son commandement. Mais si près de l'ennemi, ayant besoin du concours de tous les courages, Junot n'étant pas remis de sa blessure, il sentit l'inconvénient de se priver du premier de ses lieutenants, et il s'en tint à la froide expression de son mécontentement, en ordonnant sèchement au maréchal Ney de s'arrêter au sortir du défilé dans lequel il était engagé, car il ne suffisait pas d'avoir sauvé le 6e corps d'un danger imaginaire, il fallait encore sauver Montbrun et les gros bagages d'un danger réel, en leur donnant la possibilité d'opérer un mouvement semblable à celui que venait d'exécuter le 6e corps. Du reste, Masséna, qu'un instinct sûr avertissait presque toujours de ce qu'il pouvait attendre des hommes, avait pressenti ce qui allait lui arriver, et dans cette prévision il avait dirigé d'avance une partie des convois sur la route de Miranda de Corvo. Néanmoins, bien qu'acheminés depuis la veille dans cette direction, ces convois avaient besoin de beaucoup de temps pour gagner la tête de l'armée. La retraite précipitée du maréchal Ney mit Masséna lui-même, qui avait sous la main les divisions Loison et Clausel, dans un certain péril, car découvert par sa droite il aurait pu, si les Anglais avaient été plus lestes, être séparé du 6e corps. Mais il battit promptement en retraite, et marcha toute la nuit avec les deux divisions qui l'accompagnaient, par un fort beau clair de lune. Il déboucha le matin entre Casal-Novo et Miranda de Corvo, derrière le maréchal Ney, sans avoir éprouvé d'accident.

Réunion de l'armée à Casal-Novo. Le maréchal Ney au sortir du défilé qui de Condeixa conduisait dans la direction de Miranda de Corvo, devait s'arrêter d'abord au village de Casal-Novo. Là commençait un terrain plus ouvert, mais inégal, semé de mamelons, allant aboutir à Miranda de Corvo, puis de Miranda de Corvo à Foz d'Arunce sur la Ceyra. C'est sur ce terrain que Ney devait rallier successivement les divisions Loison et Clausel, les corps de Junot, de Reynier et de Drouet. Il s'arrêta à Casal-Novo le soir, se promettant, maintenant qu'il avait rejoint l'armée et qu'il était assuré de sortir du Portugal, de disputer chaque pouce de terrain, et de faire perdre toute la journée aux Anglais, afin de donner aux détachements demeurés en arrière le temps de rejoindre.

Le lendemain 14, malgré un brouillard épais qui permettait à peine de discerner les objets à la plus petite distance, il commença de manœuvrer devant les Anglais avec une précision, une dextérité, un aplomb, qui firent l'admiration générale. Presque toute l'armée anglaise le suivait à travers cette espèce de plaine tourmentée qu'arrosent la Deuça, la Ceyra, affluents du Mondego. Ney avait rangé ses troupes en plusieurs échelons, habilement disposés sur tous les accidents de terrain propres à la défensive. Une arrière-garde sous le général Ferrey, formait le premier échelon à Casal-Novo; la division Mermet formait le second un peu au delà, et la division Marchand le troisième, sur un relief de terrain près de Chao de Lamas. Enfin la division Loison, les divisions Clausel et Solignac du corps de Junot formaient un dernier échelon près de Miranda de Corvo. Bientôt on vit les deux armées se suivre lentement, l'une ne cédant le terrain que pied à pied, après une résistance bien calculée de chacun de ses échelons, l'autre s'avançant difficilement sous des feux meurtriers, et contre des positions où elle était obligée de poursuivre l'ennemi, sans jamais réussir à l'atteindre.