Belle marche de l'armée de Casal-Novo à Miranda de Corvo. Le général Erskine avec les troupes légères ayant voulu déboucher sur Casal-Novo, l'arrière-garde du général Ferrey lui disputa le village à la faveur de quelques enclos, d'où nos tirailleurs tuaient les Anglais à coup sûr, sans pouvoir être atteints eux-mêmes. Il fallut aux troupes du général Erskine deux ou trois heures de cette fusillade si désavantageuse avant d'enlever les enclos. Lorsque les Français s'en retirèrent, et que les Anglais voulurent les poursuivre, le colonel Laferrière avec le 3e de hussards fondit sur eux au galop et sabra les plus téméraires. Les Anglais marchèrent pourtant en avant, et au moment de joindre l'arrière-garde du général Ferrey, ils la virent disparaître derrière la division Mermet, qui les arrêta tout court par son attitude et ses feux, et à son tour alla se retirer derrière la division Marchand, établie sur les hauteurs de Chao de Lamas. Celle-ci était là tout entière, fraîche, impatiente de combattre, car elle ne s'était pas mesurée avec l'ennemi depuis le commencement de la retraite, et elle était de plus très-avantageusement postée. Chaque effort des Anglais pour l'entamer fut vain. Puis à un signal de Ney elle se retira elle aussi, et vint se mettre en ligne avec les divisions Mermet et Loison, avec les divisions Clausel et Solignac du 8e corps, sur les hauteurs de Miranda de Corvo, où les Anglais furent réduits à la suivre, perdant du monde à chaque pas, et ne gagnant que le terrain qu'on leur cédait volontairement. Le jour finissait, et ils furent contraints de s'arrêter devant l'armée française réunie en masse sur une position à peu près inabordable. Celle-ci alla coucher le 14 au soir sur les bords de la Ceyra, qu'elle franchit, sauf deux divisions que le maréchal Ney laissa à Foz d'Arunce. Les deux armées bivouaquèrent l'une à côté de l'autre.
Cette journée du 14 si bien employée par Ney, beaucoup mieux, il faut le dire, que celle du 13, donna à tous les convois le temps de regagner la tête de l'armée, et à Reynier celui de déboucher entre Miranda de Corvo et Foz d'Arunce sur la Ceyra. Montbrun de son côté, averti par Ney, avait eu la possibilité de se retirer, et avait rejoint à toutes jambes le gros de l'armée en remontant le Mondego.
Rien n'était compromis que le plan si sage du général en chef de s'établir sur le Mondego, à la hauteur de Coimbre. Tous les corps de l'armée étaient réunis avec leur matériel, après une perte d'hommes inférieure des trois quarts au moins à celle qu'avaient essuyée les Anglais, et après avoir parcouru la plus difficile partie du chemin qu'ils avaient à faire. Masséna, arrivé sur la Ceyra dans la soirée du 14, était parvenu au pied de la Sierra de Murcelha, et voulait la franchir le lendemain pour aller prendre position à Ponte-Murcelha sur la petite rivière de l'Alva. Le général Drouet, obéissant seulement quand il fallait se mettre en tête de la retraite, s'était porté à Ponte-Murcelha, où il rétablissait les ponts de l'Alva pour lui et pour l'armée, tâche dont au reste il était heureux qu'il pût s'acquitter, car Reynier était si occupé de fourrager qu'on n'en pouvait presque rien obtenir, la moitié de ses soldats étant toujours en maraude.
Le 15 au matin on se trouvait, Junot à gauche sur la basse Ceyra, Ney au centre vers Foz d'Arunce, Reynier à droite sur la haute Ceyra. Les Anglais, si maltraités à Redinha, à Casal-Novo, ne montraient pas grande impatience de nous joindre. Ils semblaient nous escorter plutôt que nous poursuivre. Le grand caractère de Masséna, secondé par les talents de Ney, leur ôtait toute espérance de nous faire subir un échec, ou de nous faire partir une heure plus tôt que nous ne voulions.
Surprise de Foz d'Arunce. Ney, trop confiant cette fois, n'avait pas voulu se hâter de traverser la Ceyra, et il avait permis à deux de ses divisions de passer la nuit en deçà de cette rivière, côte à côte avec les Anglais. Masséna l'avait pourtant averti du péril auquel il s'exposait, mais il n'avait tenu compte de cet avis, ne croyant plus que les Anglais eussent la hardiesse de se mesurer avec lui. Il se trompait, comme on va le voir. Lord Wellington, qui malgré sa circonspection était résolu à ne pas négliger les occasions de nous entamer, si nous avions le tort de les lui offrir, s'aperçut qu'une portion considérable du 6e corps était restée en deçà de la Ceyra, et il s'empressa dès le matin du 15 d'envelopper avec des forces imposantes le terrain dominé de toutes parts au fond duquel avaient bivouaqué les divisions Mermet et Marchand. Les troupes surprises par cette attaque imprévue coururent aux armes, et la division Mermet vint occuper les hauteurs qui entouraient le terrain où l'on avait passé la nuit, afin de contenir l'ennemi tandis que le maréchal Ney dirigerait la retraite de la division Marchand par l'étroit défilé du pont de la Ceyra. Malheureusement la cavalerie légère sous le général Lamotte, obligée pour fourrager de s'établir dans un champ au bord même de la Ceyra, n'avait pu faire la garde en avant de l'infanterie, ni se rallier à temps pour se porter sur les hauteurs où la division Mermet était venue prendre position. Le général Lamotte se mit donc en bataille en avant du pont, afin de laisser écouler l'infanterie qui se retirait, et de charger l'ennemi s'il se présentait jusqu'aux approches de la rivière. Pendant ce temps le maréchal Ney, à cheval dans les rangs de la division Marchand, commença de la faire défiler sur le pont, puis, la voyant se retirer tranquillement, revint auprès de la division Mermet qui contenait les Anglais sur les hauteurs, afin de ramener celle-ci et de lui faire passer le pont à son tour. Dans ce moment une batterie menacée par les Anglais se renversa sur un régiment de la division Mermet qui se reployait, et y produisit une sorte de trouble. Les soldats de ce régiment apercevant la cavalerie en bataille devant le pont, crurent qu'elle allait le traverser, craignirent de le voir obstrué par elle, et s'y précipitèrent pour n'être pas devancés. Bientôt ce ne fut qu'un torrent de fuyards en désordre, qui s'étouffaient sur le pont, et le trouvant encombré par les plus pressés, se jetaient dans la rivière pour essayer de la franchir à gué. Ney voulut en vain les retenir, et ne put jamais faire entendre sa voix. Après quelques instants de ce tumulte, il finit cependant par rallier un bataillon du 27e et quelques compagnies de voltigeurs, remonta avec cette poignée d'hommes sur les hauteurs où le général Mermet, à la tête de sa seconde brigade, soutenait un combat acharné contre les Anglais, devenus à chaque instant plus pressants. La présence de ce faible renfort et du maréchal Ney ranima l'ardeur des troupes; on chargea les Anglais, on les repoussa, et on les obligea de s'éloigner, après leur avoir fait essuyer quelques pertes. Dans cet intervalle, le tumulte avait fini par s'apaiser autour du pont. Les fuyards voyant les hauteurs bien occupées derrière eux, s'étaient rassurés, et avaient défilé avec plus de calme. La seconde brigade de Mermet, après avoir disputé les hauteurs tout le temps nécessaire, en descendit à son tour, passa le pont avec ordre, et vint se réunir sur l'autre rive au reste du 6e corps. Dans le premier moment, le maréchal Ney crut avoir quelques centaines de noyés parmi ceux qui s'étaient jetés dans la rivière dans l'espoir de la traverser à gué. Heureusement le nombre des hommes perdus fut peu considérable. À peine cent cinquante soldats firent-ils défaut à l'appel dans les rangs des deux divisions, et la plupart encore avaient été tués ou blessés dans le combat livré par la seconde brigade du général Mermet contre les Anglais. Le maréchal Ney ne voulant pas s'en prendre à lui-même, s'en prit au général Lamotte, commandant de la cavalerie légère, qu'il renvoya sur les derrières de l'armée, quoique ce général eût bien peu de torts à se reprocher dans cette désagréable échauffourée.
L'armée s'arrête sur l'Alva. Du reste, cet accident était de médiocre importance. L'armée prit position derrière la Ceyra sans être inquiétée, car la résistance du général Mermet en avant de Foz d'Arunce avait de nouveau prouvé à lord Wellington que cette armée, toujours si grande dans les périls, n'était pas facile à entamer. Les ponts de l'Alva, par lesquels on devait passer après avoir franchi la Sierra de Murcelha, n'étant pas rétablis, on séjourna le 16 entre la Ceyra et l'Alva sans être attaqué par les Anglais. Le 17 on se porta sur l'Alva. Le caractère de Masséna, comme il est aisé de le concevoir, souffrait cruellement d'être réduit à une pareille retraite, par la faute de son maître qui lui avait assigné une tâche impossible, par celle de ses lieutenants qui l'avaient contrarié dans tous ses plans, par celle de ses voisins qui ne l'avaient pas secouru, par celle des circonstances enfin qui avaient pour ainsi dire conspiré contre lui; et il aurait voulu donner à son mouvement le caractère d'une manœuvre plutôt que celui d'une retraite. C'est par ce motif qu'il avait projeté un établissement sur le Mondego, à la hauteur de Coimbre, ce qui n'était qu'une position prise un peu en arrière de celle de Santarem, mais point un abandon du Portugal. Privé de cette ressource par la promptitude du maréchal Ney à quitter le poste de Condeixa, il aurait désiré au moins s'arrêter sur l'Alva, qui longe la Sierra de Murcelha, correspondante, avons-nous dit, à la Sierra d'Alcoba. Mais cette position était peu sûre, puisqu'elle pouvait être tournée si les Anglais remontaient la rive droite du Mondego, et de plus elle n'était pas assez offensive pour compenser l'inconvénient d'être à plusieurs jours d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, où étaient réunies les ressources de l'armée, et d'exiger pour vivre des moyens de transport qui n'existaient point. C'était donc plutôt une consolation pour son noble orgueil, qu'une manœuvre dont le succès importât beaucoup. En tout cas, ses lieutenants n'étaient pas juges de cette question, et dès qu'il voulait s'établir sur l'Alva, leur devoir était de concourir à son dessein. Ils ne le servirent pas plus sur l'Alva qu'ils ne l'avaient servi sur le Mondego.
Le 18 on était sur l'Alva, dont les ponts étaient entièrement rétablis. Junot se trouvait à droite (droite en regardant l'ennemi) près de l'embouchure de l'Alva dans le Mondego; Ney au centre derrière Ponte-Murcelha, Reynier à gauche vers les montagnes et sur les flancs de l'Estrella, où l'Alva prend sa source; Drouet enfin, que les ordres de Masséna ne retenaient plus, sur le chemin d'Alméida. Masséna avait expressément recommandé à Ney de bien défendre la position de Ponte-Murcelha, ce qu'il avait promis, et ce qu'il était résolu à faire, pour réparer le désagrément essuyé à Foz d'Arunce.
Un faux mouvement du général Reynier oblige l'armée à abandonner l'Alva. Mais cette fois, tant la fatalité semblait poursuivre l'armée de Portugal, la désobéissance devait venir du plus obéissant des lieutenants de Masséna, de celui au moins qui jusqu'ici s'était montré le moins indocile, du général Reynier. Le maréchal Ney établi sur l'Alva, dans la position de Ponte-Murcelha, cherchait à s'assurer par des reconnaissances si ses ailes étaient bien gardées, et s'il ne courait pas risque d'être de nouveau surpris par l'ennemi. À sa droite il avait trouvé les postes de Junot étroitement liés avec les siens. Mais à sa gauche il ne rencontra point ceux de Reynier, précisément dans la partie où la Sierra de Murcelha, faiblement rattachée à celle de l'Estrella, pouvait être franchie. Ney, inquiet en se voyant presque abandonné sur sa gauche, s'en plaignit vivement à Masséna. Celui-ci envoya officiers sur officiers pour s'enquérir de Reynier, qu'on découvrit très-loin de la Sierra de Murcelha, c'est-à-dire sur la Sierra de Moïta, autre rameau détaché de l'Estrella, et placé fort en arrière de la position actuelle de l'armée. Reynier n'ayant jamais eu à remplir pendant la retraite le rôle d'arrière-garde qui était échu au maréchal Ney, avait pris durant ces quinze jours l'habitude de se répandre au loin pour vivre, et de disperser ses troupes dans les villages, au lieu de les tenir réunies et prêtes à combattre. Il avait donc choisi le campement le plus commode, le plus étendu, et ne s'était nullement inquiété de garder la gauche du 6e corps. Il faut ajouter, pour expliquer cette conduite, que Reynier avait fini par concevoir aussi quelque humeur contre le général en chef. Militaire instruit, fort possédé du goût d'écrire sur les événements auxquels il assistait, il avait rédigé une sorte de procès-verbal de la conférence de Golgao, dans laquelle il avait joué un rôle. Son récit, inexact en plusieurs points, avait déplu à ses collègues, et Masséna avait été obligé de lui en adresser quelques reproches. C'est par suite de ces reproches, et de l'exemple des autres chefs de corps, qu'il avait commencé à s'écarter peu à peu des égards et de la subordination dus au vieux maréchal sous lequel il avait l'honneur de servir. Loin d'obéir à l'ordre de venir se placer à la gauche de l'armée, il répondit par un plan d'attaque contre la droite des Anglais, qui, suivant lui, devait avoir de grandes conséquences. Ce n'était pas là ce qu'on lui demandait, et il aurait fallu d'abord se lier à Ney pour le couvrir; mais tandis que Reynier dissertait sur les opérations qu'on aurait pu entreprendre, Ney, tout à fait découvert, et voyant distinctement les Anglais s'avancer au delà de l'Alva sur sa gauche, fut contraint, par des raisons de prudence très-fondées, d'abandonner Ponte de Murcelha, et de faire ainsi échouer de nouveau, mais involontairement, les projets de Masséna. La position de l'Alva n'était dès lors plus tenable, et du reste elle n'était regrettable que pour Masséna, dont elle eût consolé l'orgueil. Il n'y avait donc plus qu'à rejoindre la frontière d'Espagne, de laquelle on était fort rapproché en ce moment.
Les Anglais de leur côté commençant à manquer de vivres, par la difficulté de les transporter aussi loin de la mer, et désespérant d'ailleurs d'entamer une armée qui défendait si vigoureusement ses derrières, sentaient la nécessité de s'arrêter quelques jours. Les Portugais, qui étaient toujours servis après les Anglais, et que très-souvent on se dispensait de nourrir en célébrant leur sobriété, mouraient de faim, et se plaignaient hautement. Retraite définitive de l'armée, et retour en Espagne après un séjour de six mois en Portugal. Une halte de trois ou quatre jours entre Ponte de Murcelha et Coimbre leur était donc indispensable, et fut résolue par lord Wellington. L'armée française continua sa marche sur trois colonnes sans être poursuivie, parvint vers le 22 mars sur la ligne des hauteurs qui séparent la vallée du Mondego de celle de la Coa, et se trouva en vue des frontières de l'Espagne, d'où elle était partie six mois auparavant pour envahir le Portugal.
Le vieux maréchal rentrait en Espagne le cœur navré. Bien que cette troisième évacuation du Portugal ne ressemblât point aux deux premières, et qu'elle n'eût rien de commun avec celle du général Junot se retirant de Lisbonne après une capitulation, avec celle du maréchal Soult revenant d'Oporto sans artillerie; bien qu'après avoir tenu près de six mois sur le Tage, sans secours, sans vivres, sans communications, sans nouvelles de France, dans une des positions les plus difficiles où un général en chef ait jamais été placé, il y eût déployé toutes les qualités d'un grand caractère; bien qu'il eût exécuté une marche de soixante lieues dans un pays stérile et ruiné, suivi par une armée double de la sienne, sans perdre ni un canon, ni un blessé, ni une voiture de bagages, et eût inspiré tant de respect que l'ennemi avait presque renoncé à le poursuivre; bien qu'il n'eût rien à se reprocher dans ses déterminations principales, qui toutes avaient été aussi fermes que sensées, et qu'il eût commis seulement quelques fautes de détail, fâcheuses assurément, mais fréquentes dans les guerres même les plus vantées, néanmoins il était cruel à son âge, après tant de travaux, après tant de triomphes, d'ajouter à ses nombreuses campagnes une campagne méritoire sans doute aux yeux des juges éclairés et informés, mais se réduisant à un but manqué aux yeux de ce public ignorant et impressionnable qui ne juge que par les résultats. D'ailleurs l'aspect de son armée avait de quoi l'affecter profondément. Le spectacle qu'elle offrait n'était pas moins étrange que la campagne qu'elle venait de faire. Spectacle qu'offre l'armée au moment de sa rentrée en Espagne. Dès que le canon retentissait, les soldats se retrouvaient dans le rang aussi fermes, aussi disciplinés qu'on pouvait le désirer, et manœuvraient à la voix de leurs chefs avec autant de précision que sur un champ d'exercice, surtout dans le corps du maréchal Ney, qui, pendant cette retraite, avait conservé en présence de l'ennemi une tenue admirable. Hors de là ils étaient à moitié dispersés, courant de tout côté pour se procurer des vivres. On les voyait marcher en troupes hors des rangs, chargés du butin qu'ils avaient pu recueillir, mêlés à de longues files de blessés qui étaient portés sur des ânes, à des voitures de bagages ou d'artillerie qui étaient traînées par des bœufs, car la majeure partie des chevaux de trait étaient ou morts ou épuisés faute de nourriture. À peine restait-il assez de chevaux pour manœuvrer quelques pièces de canon devant l'ennemi, et la cavalerie n'osait presque plus se fier aux siens dans l'état d'épuisement où ils étaient. Le soldat noirci par le soleil, maigre, couvert de haillons, dépourvu de souliers, mais vigoureux, rompu à la fatigue, hautain, arrogant, licencieux dans son langage comme dans ses habitudes, ne supportait pas sa détresse avec la résignation qui rend quelquefois si noble la misère du guerrier. Il l'endurait avec une humeur qui approchait de l'insubordination. Il s'en prenait à tout le monde de tant de souffrances inutilement subies; il s'en prenait à ses supérieurs immédiats, au général en chef, à l'Empereur lui-même. Masséna, qui au début de la campagne lui imposait tant par sa gloire, avait malheureusement perdu tout prestige par la faute des chefs de corps, qui ne l'avaient pas assez ménagé dans leurs discours, et malheureusement aussi par sa propre faute. Vieux, fatigué, ayant bien droit au repos, n'en ayant guère goûté depuis vingt ans, il avait eu la faiblesse de chercher un soulagement à ses longs travaux dans quelques plaisirs peu conformes à son âge, et dont surtout il ne faut pas rendre témoins les hommes qu'on est chargé de commander. Il s'était fait suivre par une femme, qui ne l'avait pas quitté pendant la campagne, et dont les soldats avaient dû souvent escorter la voiture au milieu de chemins difficiles et périlleux. Dans la victoire, les soldats rient des travers de leurs chefs; dans la mauvaise fortune, ils leur en font des crimes. Encouragés par le langage inconvenant de plusieurs généraux, les soldats de l'armée de Portugal en étaient venus d'une grande considération pour la vaste carrière de Masséna, à une liberté de propos dégradante pour eux et pour lui. Masséna sentait ce défaut de respect et en était vivement touché. Masséna, pour corriger l'effet moral de sa retraite, voudrait reprendre l'offensive en descendant sur le Tage par Alcantara. Pourtant, loin d'être ébranlé ou déconcerté dans une position où peu d'hommes auraient su se défendre de l'être, il songeait par de nouveaux travaux, dont lui seul voulait encore, à donner une autre signification au mouvement rétrograde qu'il venait d'exécuter. Ainsi, à peine rentré sur la frontière, il se proposait d'accorder trois ou quatre jours de repos à l'armée, de renvoyer dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo les écloppés, les blessés, les malades, de prendre les quelques effets d'habillement qui existaient dans les magasins, de faire acquitter la solde arriérée dont les fonds avaient été retenus à Salamanque, de se procurer quelques chevaux de rechange, et puis, par Guarda et Belmonte, de franchir la Sierra de Gata, qui relie, avons-nous dit, l'Estrella au Guadarrama, de descendre sur le Tage par Alcantara, en suivant la route que Reynier avait suivie pour le joindre au mois de juillet précédent, et de recommencer ainsi sur-le-champ la campagne de Portugal d'après d'autres données. Il lui restait encore, en défalquant les troupes du général Drouet, 40 mille hommes d'une incomparable valeur, parmi lesquels il n'y avait plus un seul soldat accessible à la fatigue ou à la crainte, et avec une pareille force, donnant désormais la main à l'armée d'Andalousie, il se flattait de pénétrer en Portugal par une voie nouvelle. Mais espérer un second effort de cette nature après le mauvais résultat du premier, c'était trop présumer, sinon des soldats, au moins des chefs. Quant aux soldats, avec des souliers, des vivres, quelques jours de repos, on pouvait tout en attendre encore; mais les chefs, désunis, découragés, mécontents d'eux-mêmes et des autres, ne voulant pas devoir à la constance les succès qu'ils n'avaient pas dus au bonheur, ils étaient pour le moment incapables de seconder les projets du maréchal. Aussi dès que ces projets furent indiqués par les ordres émanés du quartier général, ils devinrent l'objet de violentes critiques, et d'un soulèvement d'esprit presque universel.