Chances que présente le projet de marcher sur le Tage par Alcantara. Il est vrai qu'ils étaient critiquables sous beaucoup de rapports. Sans dire, comme les lieutenants de Masséna s'empressèrent de le répandre jusque dans les rangs des soldats, que si on quittait les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, les Anglais, trouvant la Vieille-Castille ouverte, se hâteraient d'y pénétrer, et couperaient de leur base d'opération toutes les armées françaises agissant en Espagne, résolution peu vraisemblable de la part d'un général aussi prudent que lord Wellington, et du reste peu à craindre, car le maréchal Masséna par un prompt retour en arrière l'aurait bientôt forcé de repasser la frontière; sans alléguer ces raisons peu sérieuses, il fallait se demander si en se portant sur le Tage on pourrait y vivre, si, en admettant qu'on pût y vivre, on y atteindrait le but assigné à l'armée de Portugal, qui était de prendre Lisbonne et d'en chasser les Anglais. Or une cruelle expérience venait d'apprendre que sans la possession des deux rives du Tage on ne pouvait pas attaquer Lisbonne avec succès. Si, en effet, on opérait par la gauche du fleuve, on devait ne pas avoir la droite, à moins qu'à partir d'Alcantara on ne descendît en se tenant à cheval sur les deux rives. Pour cela il aurait fallu un équipage de pont, qu'on n'avait point, et en protéger les mouvements par des routes latérales au fleuve, qui n'existaient pas. La possession des deux rives n'était donc pas probable. De plus, avec quarante mille hommes, bien qu'excellents, on n'avait pas assez de forces pour agir offensivement. On aurait toujours eu besoin de la coopération de l'armée d'Andalousie, qu'on n'était pas beaucoup plus fondé à espérer quand on irait la chercher, que lorsqu'on l'avait attendue à Abrantès. Si véritablement elle n'avait pas pu s'éloigner de l'Andalousie à cause des embarras qui l'y retenaient, elle ne le pourrait pas davantage quand on descendrait vers elle; si, au contraire, elle ne l'avait pas voulu, on ne lui inspirerait pas plus de dévouement de près que de loin. Il n'était donc pas à présumer que dans cette nouvelle invasion du Portugal on atteignît le but plus que dans la précédente. Tout ce qu'on pouvait, c'était de donner encore une fois la preuve de l'invincible opiniâtreté du vieux défenseur de Gênes. Cinquante mille hommes de renfort, des vivres, des chevaux, un équipage de pont, une autorité obéie, un temps de repos, voilà ce qui eût été nécessaire pour recommencer avec chance de réussir la campagne de Portugal, toutes choses que ne procurait point la résolution de marcher sur Alcantara.

L'esprit rempli de ce projet qui le consolait de ses chagrins, Masséna en arrivant sur la frontière de la Vieille-Castille dirigea ses trois corps vers la Sierra de Gata, et leur assigna des cantonnements calculés d'après la marche qu'ils auraient à exécuter prochainement. Résistance des lieutenants de Masséna au projet d'une nouvelle marche offensive. Il assigna au corps de Reynier comme lieu de repos Belmonte qui est aux sources du Zezère sur le revers sud de l'Estrella, au corps de Junot, Guarda qui est aux sources du Mondego, et au corps de Ney, Celorico qui est un terrain pierreux, fort aride, fort pauvre, séparant les eaux de la Coa de celles du Mondego. Les instructions de Masséna, en ordonnant de se débarrasser des blessés, des malades, des bagages inutiles, d'accorder un peu de repos aux troupes, de faire venir les objets d'équipement nécessaires et les fonds de la solde, laissaient pressentir ses desseins ultérieurs. Il demandait notamment à Reynier, qui avait vécu plusieurs mois en Estrémadure, de le renseigner sur les ressources de ce pays. Bientôt le projet de Masséna ne fut plus un secret. Sa divulgation ne plut guère dans le corps de Reynier, qui n'avait pas eu lieu d'être satisfait de son séjour en Estrémadure, et qui s'attendait d'ailleurs à trouver le pays totalement épuisé. Elle ne plut pas davantage dans celui de Junot, qui ne connaissait pas l'Estrémadure, mais qui n'avait pas envie de recommencer de sitôt une campagne aussi rude et aussi peu fructueuse. Dans le corps de Ney ce fut bien pis encore. Ce corps venait de supporter toutes les fatigues et tous les dangers de la retraite, ce qui du reste était juste, puisque pendant le séjour à Santarem il avait toujours été loin de l'ennemi et entièrement préservé de la disette. Mais il venait de souffrir beaucoup, ayant été obligé de garder ses rangs pendant la retraite, et ayant été ainsi privé de la liberté de fourrager. De plus, on lui avait donné pour lieu de repos un désert rocailleux, où ne se trouvaient ni pain, ni viande, ni légumes, où pour toute récréation il n'avait que la vue d'un ennemi bien nourri, de continuelles alertes d'arrière-garde, et des pluies torrentielles. Lui annoncer qu'après trois ou quatre jours d'immobilité et de famine dans ce lieu maudit, il serait réputé reposé, et défilerait en vue de la Vieille-Castille pour descendre en Estrémadure, où il avait séjourné un instant à l'époque de la bataille de Talavera, sans y rencontrer l'abondance bien que le pays fût vierge alors, c'était le réduire au désespoir. Les généraux de division au nom de leurs troupes se hâtèrent d'élever la voix auprès du maréchal Ney, qui n'avait pas besoin d'être excité; ils le pressèrent de faire connaître leur détresse au général en chef, de lui montrer l'impossibilité de rester seulement quarante-huit heures dans le lieu où on les avait placés, l'impossibilité également de se remettre en marche sans avoir reçu des vêtements, des souliers, de l'argent, des chevaux. Or, comme les vêtements, les souliers, l'argent, étaient à Salamanque, et les chevaux on ne sait où, il était peu vraisemblable que trois ou quatre jours, même dix, suffissent au ravitaillement de l'armée. Le maréchal Ney surtout était révolté de l'idée de faire une nouvelle campagne sous l'autorité du maréchal Masséna. Encouragé par les plaintes qui s'élevaient autour de lui, par la popularité dont il jouissait dans son corps d'armée, il céda à un mouvement d'indocilité qui rappelait certains temps de la révolution, et qui, sous Napoléon, n'était concevable qu'en Espagne, au milieu de l'anarchie militaire naissant des privations, des revers et des distances. Le maréchal Ney se fait l'interprète des chefs de corps auprès du général en chef, et refuse d'obéir à l'ordre de marcher sur le Tage. Le maréchal écrivit donc au général en chef une lettre dans laquelle, énumérant les souffrances inouïes de son corps d'armée, l'impossibilité où il était de vivre à Celorico, la nécessité de le laisser revenir sur la Coa, les inconvénients d'une nouvelle campagne sur le Tage, il réclamait formellement la production des ordres de l'Empereur, et déclarait que si ces ordres, comme il le croyait, n'existaient pas, il se verrait forcé de désobéir. C'était là un acte fort extraordinaire, et qui prouve à quel point le joug des lois est nécessaire en tout temps pour contenir les militaires dans la ligne du devoir. Le maréchal Ney avait d'excellentes raisons pour improuver le mouvement sur le Tage, bien que dans sa dépêche il ne donnât pas les meilleures; cette improbation il pouvait l'exprimer confidentiellement au général en chef, si ce dernier lui demandait son avis, ou même sans qu'il le demandât, mais exiger la communication des ordres de l'Empereur était une prétention des plus étranges, car il suffisait que le maréchal Masséna fût général en chef pour qu'on dût lui obéir, qu'il eût ou non des instructions de l'Empereur, qu'il y suppléât, ou qu'il les modifiât à son gré. Lui seul en était juge, et n'avait à s'en expliquer qu'avec l'Empereur, sans avoir de compte à rendre aux officiers placés sous son autorité.

Le maréchal Masséna était persuadé que l'indocilité de ses lieutenants, et parfois la tiédeur de leur zèle, l'avaient empêché à Busaco d'emporter la position de l'ennemi, à Punhète de passer le Tage, à Condeixa de s'emparer de la ligne du Mondego, à Ponte-Murcelha enfin de s'arrêter sur la ligne de l'Alva. Il en était exaspéré, et s'il n'avait pas éclaté plus tôt, c'était pour ne pas causer dans l'armée un ébranlement qui eût été dangereux pendant la retraite. Le maréchal Masséna, ne voulant plus supporter les résistances de ses lieutenants, retire au maréchal Ney son commandement. Mais tiré de son laisser-aller habituel par le dernier acte du maréchal Ney, il prit instantanément la résolution de lui arracher son épée en présence de toute l'armée. Il adressa à ce maréchal une dépêche dans laquelle s'étonnant de la lettre qu'il en avait reçue, et ne daignant pas répondre à la prétention de connaître les instructions de l'Empereur, il lui réitérait ses ordres antérieurs, relatifs à un mouvement sur le Tage, et lui demandait s'il persistait dans son refus d'obéir. Le maréchal Ney, apercevant trop tard, d'après cette interpellation péremptoire, à quoi il s'était exposé, aurait voulu revenir sur une démarche irréfléchie, mais se voyant mis à une sorte de défi devant son état-major, la pire espèce des cours, il ne l'osa pas, et insista, en termes qui quoique plus convenables étaient encore inadmissibles, pour obtenir la communication des ordres de l'Empereur.

Devant cette persistance, Masséna ne différa plus. Il enjoignit au maréchal Ney de quitter sur-le-champ le 6e corps et de se rendre dans l'intérieur de l'Espagne pour y attendre ce que l'Empereur statuerait à son égard; il ordonna au général Loison, comme au plus ancien des divisionnaires du 6e corps, d'en prendre le commandement, et défendit, sous la menace des peines attachées à la révolte, d'obéir au maréchal Ney. Les complaisants qui en flattant l'illustre maréchal l'avaient entraîné à une insubordination regrettable, sentant leur misérable coterie brisée par l'énergie du général en chef, auraient voulu maintenant décider le maréchal à céder. Mais la fierté de celui-ci, déplorablement engagée, ne le permettait guère. Une occasion de revenir s'offrait, il est vrai. Les Anglais ayant reçu leurs convois de vivres, s'étaient de nouveau mis en route, et, après avoir abandonné quelques jours les traces de l'armée française, venaient de reparaître avec l'intention apparente de les suivre. La présence de l'ennemi fournissait un prétexte d'honneur de ne pas quitter le commandement du 6e corps. Le maréchal Ney, protestant contre l'ordre qui le frappait, écrivit au maréchal Masséna qu'à l'approche des Anglais il croyait devoir ne pas s'éloigner de l'armée. Le maréchal Ney se soumet et abandonne le commandement du 6e corps. Néanmoins Masséna, devenu inflexible, réitéra l'ordre au général Loison de prendre le commandement du 6e corps. Le maréchal Ney, cette fois, faisant succéder à un moment d'erreur une louable soumission, quitta le 6e corps où il laissait d'universels regrets, mais aucune disposition à la révolte.

Ce sacrifice douloureux ayant été fait à la discipline, on put remarquer chez les troupes moins d'indocilité de langage, mais pas plus de goût pour renouveler sur le Tage des tentatives qu'on regardait comme funestes à l'armée, et inutiles aux desseins de l'Empereur. On était résigné sans doute à obéir, mais avec une véritable haine contre ceux qui exigeraient une telle obéissance. Quoique Masséna, dur pour les autres comme pour lui-même, tînt peu de compte, et même trop peu de ce qu'on appelait la souffrance, il avait pourtant consenti à rapprocher le 6e corps des places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, afin de puiser dans leurs approvisionnements de quoi fournir la ration qui manquait aux soldats. On commença donc à vivre aux dépens de ces places.

Triste état de l'armée. Malheureusement le dénûment du pays dans lequel on arrivait, égalait celui des troupes qui venaient s'y refaire. Le général Gardanne, chargé de veiller sur les derrières de l'armée de Portugal et de réunir des approvisionnements, n'avait pas eu l'autorité suffisante pour s'en procurer. Le général Drouet, commandant du 9e corps (c'était le titre donné aux anciennes divisions d'Essling), n'avait eu que le temps de paraître, puisqu'il était immédiatement entré en Portugal, et n'avait fait que consommer le peu qu'on avait recueilli. À la vérité, quelques-uns des marchés passés à l'époque du départ de l'armée, en septembre dernier, s'étaient exécutés, mais à Salamanque, et une partie des grains achetés ou requis se trouvaient sur des charrettes abandonnées, le long des routes de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Le surplus avait servi à nourrir les divisions Conroux et Claparède. À peine restait-il dans les places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo un faible approvisionnement de siége pour des garnisons de médiocre force, et cet approvisionnement ne pouvait manquer d'être bientôt dévoré par le 6e corps. Une nouvelle mesure que Napoléon venait de prendre avait encore aggravé, en le compliquant, ce triste état de choses. Il avait nommé le maréchal Bessières (duc d'Istrie) commandant de tout le nord de l'Espagne. Voici quels avaient été ses motifs.

Nouvelles complications résultant de la présence du maréchal Bessières, nommé commandant des provinces du nord de l'Espagne. Frappé de l'inconvénient d'avoir des commandants différents à Burgos, à Valladolid, à Léon, à Salamanque, mécontent en particulier du général Kellermann, dont il blâmait l'administration, et dont il ne goûtait pas les critiques trop hardies, Napoléon avait voulu réunir toutes les troupes dispersées dans le nord de l'Espagne sous la main d'un seul commandant en chef, qui devait avoir sous ses ordres les provinces de Biscaye, de Burgos, de Valladolid, de Zamora et de Léon. Il avait choisi pour cette fonction élevée le maréchal Bessières, parce que ce maréchal avait déjà servi dans le nord de la Péninsule, où il avait remporté la brillante victoire de Rio-Seco, et parce qu'il était en outre à la tête de la garde impériale. Le plus gros corps de troupes dans cette région étant celui de la jeune garde, qui était fort de 17 mille hommes environ et résidait à Burgos, Napoléon n'avait pas cru pouvoir mieux faire que d'y renvoyer le commandant supérieur de sa garde. Le duc d'Istrie était déjà installé à Burgos au moment où l'armée de Portugal rentrait en Vieille-Castille. Masséna lui avait écrit pour lui annoncer sa venue, ses besoins, ses projets, son court séjour dans le nord de la Péninsule, et lui demander des secours immédiats en vivres, en munitions et en chevaux.

Promesses nombreuses du maréchal Bessières à Masséna. Le maréchal Bessières était un fort brave homme, un excellent officier de cavalerie, originaire de Gascogne, promettant beaucoup, ne tenant pas autant qu'il promettait, s'agitant volontiers, du reste probe, spirituel, et profitant d'un dévouement connu à Napoléon pour lui dire souvent des vérités utiles. Il n'avait pas manqué, comme tous ceux qui prenaient un commandement en Espagne, de peindre au vrai l'état déplorable des choses, le grand nombre des guérillas, l'extrême souffrance des peuples, leur haine profonde pour nous, les misères de l'armée, et surtout cette circonstance singulière de voitures de blé abandonnées, faute de chevaux, sur la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Naturellement il avait accompagné ces vives peintures de l'engagement un peu présomptueux de remettre bientôt l'ordre dans ce chaos. Quoiqu'il témoignât pour Masséna beaucoup de déférence et d'admiration, il avait adressé à Paris des rapports peu avantageux sur ce qui venait de se passer en Portugal, se basant sur le plus trompeur des témoignages, celui d'une armée mécontente; et tandis qu'il écrivait de la sorte à Paris, il avait prodigué personnellement à Masséna les assurances du plus complet dévouement, et lui avait fait espérer des secours, qu'au surplus il lui aurait fournis volontiers, s'il avait eu le talent de se les procurer. Provisoirement il avait commencé par prendre à Salamanque une partie des sommes qui s'y étaient accumulées pour la solde de l'armée, et par les employer en marchés de blé d'un succès douteux, de manière que la dispersion des fonds avait devancé le service annoncé, et qu'au lieu de vivres il n'avait envoyé à l'armée de Portugal que des promesses fort chaleureuses.

Le maréchal Masséna ne recevant que des promesses du maréchal Bessières, et reconnaissant l'impossibilité de se procurer les ressources nécessaires pour un mouvement offensif, renonce à une nouvelle marche sur le Tage. Après quelques jours d'attente sur la frontière de la Vieille-Castille, Masséna ne voyant rien arriver, recevant en même temps de Reynier et de plusieurs autres de ses lieutenants des détails peu rassurants sur les ressources qu'on pouvait se promettre en Estrémadure, voyant diminuer les approvisionnements de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida avec une telle rapidité qu'il y avait danger à s'éloigner de ces places, qui ne pourraient pas vivre au delà de trois ou quatre semaines si on les laissait bloquer par l'ennemi, voyant sa cavalerie et son artillerie sans chevaux, et les esprits toujours plus exaspérés contre la pensée d'une nouvelle campagne sur le Tage, Masséna renonça enfin au projet qui depuis la perte successive des lignes du Mondego et de l'Alva, était devenu le seul adoucissement à ses chagrins. Dès ce moment il n'y avait plus moyen de dissimuler cette douloureuse retraite, ni de lui donner une autre signification en se portant sur Alcantara; il fallait avouer qu'après une marche hardie sur Lisbonne, après un séjour opiniâtre de six mois sur le Tage, on avait été obligé, comme les deux armées qui s'étaient antérieurement avancées en Portugal, d'évacuer cette contrée si peu favorable aux armées françaises.

Le maréchal Masséna fit partir sur-le-champ pour Paris un officier de confiance afin d'exposer à Napoléon les événements de la retraite, les causes qui avaient empêché son établissement sur le Mondego, celles qui empêchaient sa nouvelle marche sur le Tage, et les scènes regrettables qui s'étaient passées entre lui et le maréchal Ney. Cet officier devait demander des secours, des ordres, tout ce qu'il fallait enfin pour recommencer immédiatement la campagne. On n'eût pas dit que cet illustre vétéran, accablé de fatigue, abreuvé d'amertumes, eût éprouvé le moindre dégoût, tant il conservait de fermeté et de résolution. Il réclamait non du repos, mais des moyens d'agir. Il n'avait pas encore alors reçu de réponse à la mission du général Foy, qui avait été chargé d'expliquer le mouvement du Tage sur le Mondego.