Ce plan avait été parfaitement suivi, et sans l'énergie du maréchal Victor il aurait pu amener des conséquences extrêmement malheureuses pour nous. Obligé de garder ses principales redoutes, d'échelonner quelques troupes entre Cadix et Séville, affaibli par les maladies de l'été, le maréchal Victor n'avait pas plus de 8 mille hommes disponibles. Il ne laissa dans les divers postes de la ligne d'investissement que le moins de monde possible, dirigea 2,500 hommes de la division Villatte vers Santi-Petri pour refouler dans l'île de Léon la garnison de Cadix qui faisait mine d'en sortir, et avec 5 mille hommes des divisions Leval et Ruffin qui lui restaient, avec 500 chevaux, il marcha par sa gauche, dans la direction de Gibraltar, à la rencontre de l'armée ennemie, dont il ignorait la force.
Pendant ce temps les Anglo-Espagnols, après avoir fait une démonstration vers Caja-Vieja sur la route de Medina-Sidonia, s'étaient rabattus sur le rivage de la mer, et s'étaient portés par Conil et la tour de Barrossa vers Santi-Petri, où ils espéraient donner la main à la garnison de l'île de Léon, pour tomber ensuite sur les Français enfermés dans leurs lignes. Mais les combinaisons du maréchal Victor avaient déjoué tous leurs calculs.
Combat de Barrossa. Le 3 mars, le général Villatte ayant surpris les Espagnols qui venaient de jeter un pont sur l'extrémité du canal de Santi-Petri, et qui avaient déjà passé le canal, les rejeta dans l'île de Léon avec perte d'une centaine de morts, d'une centaine de noyés, et d'environ 400 prisonniers. Il prit ensuite position près du canal, attendant l'apparition de l'armée anglaise, à la recherche de laquelle était allé le maréchal Victor. Le 4, en effet, on avait su qu'elle cheminait le long de la mer, et le 5 on l'avait vue paraître sur des hauteurs sablonneuses, ayant la mer à dos, la gauche vers Santi-Petri, la droite vers la tour de Barrossa. Si les Français avaient disposé en ce moment de forces suffisantes, cette armée eût été enlevée en entier, car attaquée de front par le maréchal Victor et acculée par lui à la mer, n'ayant d'autre issue que le passage du canal gardé par le général Villatte, elle n'aurait eu aucun moyen de retraite, et se serait vue réduite à capituler. Quatre ou cinq mille hommes du général Sébastiani arrivant dans ces circonstances auraient produit d'immenses résultats: la reddition de Cadix aurait pu s'ensuivre immédiatement.
Le maréchal Victor, le 5 au matin, n'hésita pas à prendre l'offensive avec les 5 mille hommes qu'il avait sous ses ordres. Laissant à sa droite le général Villatte, qui en occupant les bords du canal attirait à lui une partie des forces ennemies, il se dirigea vivement sur les hauteurs sablonneuses qu'occupaient les Anglo-Espagnols. Par malheur notre artillerie, mal attelée, et se traînant à peine dans ces sables marécageux, ne put pas rendre tous les services qu'on aurait dû attendre d'elle; quant à l'infanterie, formée en deux colonnes sous les généraux Leval et Ruffin, elle attaqua avec impétuosité les lignes anglaises, après avoir essuyé à bout portant des feux meurtriers. Elle renversa la première ligne sur la seconde, mais elle s'arrêta en voyant trois lignes encore à enfoncer, car les Anglo-Espagnols négligeant le général Villatte étaient venus se masser les uns derrière les autres, et présentaient quatre lignes rangées parallèlement. Il n'y avait pas chance de battre 20 mille hommes avec 5, surtout lorsque dans les 20 mille il y avait 9 mille Anglais. D'ailleurs si l'ennemi avait eu environ 2 mille hommes blessés ou morts, nous en avions près de 1200, et nous courions un grand danger en nous acharnant à continuer ce combat. Le maréchal Victor prit donc position un peu en arrière, attendant le général Villatte qu'il avait ramené à lui, et prêt, malgré tous les périls, à renouveler la lutte, si l'armée débarquée voulait quitter le bord de la mer pour pénétrer dans l'intérieur de l'Andalousie.
Intimidés par l'énergie du maréchal Victor, les Anglais rentrent dans Gibraltar et Cadix. Les ennemis, demeurés deux jours immobiles, n'osaient pas recommencer le rude combat qu'ils avaient eu à soutenir, et ils craignaient en outre s'il arrivait des renforts au maréchal Victor, d'être précipités dans la mer. Ils finirent donc par battre en retraite, renonçant à faire lever le siége de Cadix. Nous avions perdu dans cet étrange événement cinq pièces d'artillerie embourbées au milieu des sables, et privées de leurs chevaux tués à coups de fusil. Du reste, l'ennemi ne les avait point emmenées. La flotte anglaise avait enlevé deux de nos redoutes, gardées chacune par une vingtaine d'hommes; mais deux jours plus tard nous les avions réoccupées.
Quand le maréchal Soult fut de retour en Andalousie il trouva tout réparé, le siége de Cadix maintenu, mais un triomphe des plus décisifs manqué, faute d'avoir su réunir à temps le général Sébastiani au maréchal Victor. Ainsi par une série de fautes, dans laquelle le maréchal Masséna avait certainement la moindre part, bien qu'on fût disposé à jeter sur lui tous les revers de cette campagne, on avait failli prendre, mais on n'avait pas pris Lisbonne et Cadix, et, loin d'avoir expulsé les Anglais de la Péninsule, on les laissait maîtres du Portugal, et en mesure de nous disputer même l'Andalousie.
Situation critique du maréchal Soult depuis la retraite de l'armée de Portugal. Le maréchal Soult, en effet, malgré la conquête de Badajoz, malgré l'énergie déployée dans le combat de Barrossa, se trouvait dans la position la plus critique. Après les combats qu'il avait livrés, le maréchal Victor avait à peine de quoi maintenir le blocus de Cadix; le maréchal Mortier, laissé à Badajoz avec quelques mille hommes, était réduit à la nécessité de s'y enfermer, ou de s'en éloigner; Badajoz, récemment assiégé et occupé par les Français, allait être immédiatement assiégé par les Anglais, et probablement réoccupé par eux s'il n'était secouru par une armée capable de tenir la campagne; enfin le maréchal Soult n'avait sous la main que 7 ou 8 mille hommes amenés de l'Estrémadure, et arrivés vers Cadix lorsqu'on n'avait plus besoin d'eux: où prendre de quoi élever ce faible corps aux proportions d'une armée, afin de retourner en Estrémadure, et de recueillir le détachement du maréchal Mortier, qui probablement devait être réduit à quelques débris après avoir fourni la garnison de Badajoz? C'était dans le 4e corps évidemment qu'il aurait fallu chercher quelques renforts; mais comment ce corps obligé de garder Grenade, d'observer Murcie, d'aider Victor, aurait-il pu encore offrir au maréchal Soult les éléments d'une armée active assez forte pour sauver Badajoz?
Ses demandes de secours tant à Madrid qu'à Paris. Dévoré d'inquiétudes, le maréchal Soult se hâta d'écrire au roi Joseph qu'il avait peu ménagé, au maréchal Masséna qu'il avait peu secouru, pour demander à tous de bons offices et des secours! Il écrivit à Paris pour qu'on lui restituât des bataillons de marche retenus par les armées du centre et du nord, pour qu'on lui envoyât un renfort de 15 mille fantassins et de mille canonniers, pour qu'on ordonnât enfin à l'armée de Portugal, à laquelle il n'avait pas voulu se réunir, de venir le rejoindre en Estrémadure.
Telle était donc la situation des affaires d'Espagne, après tant de troupes envoyées à la suite de la paix de Vienne, après tant d'espérances conçues par Napoléon à Schœnbrunn même, après dix-huit mois d'efforts de tout genre! Masséna qui devait jeter les Anglais à la mer, était ramené des lignes de Torrès-Védras en Vieille-Castille, avec une armée épuisée, déchirée par la discorde, affamée, n'ayant ni souliers, ni chevaux, ni matériel. Le maréchal Soult parti avec 80 mille hommes pour l'Andalousie, après n'avoir rencontré aucune difficulté ni à Grenade, ni à Cordoue, ni à Séville, après avoir eu quatorze ou quinze mois pour s'emparer de Cadix, était assiégé plutôt qu'assiégeant devant cette place, avait pris Badajoz, mais n'avait pas de quoi aller au secours de cette conquête, que les Anglais menaçaient de lui enlever.
Second voyage du général Foy à Paris, et ses entretiens avec Napoléon. C'était le général Foy qui portait encore la plupart de ces nouvelles à Napoléon. Il fut personnellement bien accueilli parce qu'il avait su plaire, mais fort mal écouté quand il essaya de présenter la défense de son général en chef. Napoléon, qui n'aurait dû s'en prendre de tous ces mécomptes qu'à lui-même, directeur suprême des événements, s'en prenait sans pitié à son illustre lieutenant, qu'il aurait dû consoler au lieu de l'accabler comme aurait pu faire un public aveugle, ne jugeant que sur le résultat et ne tenant aucun compte des circonstances. Sévérité de Napoléon envers Masséna. Pourquoi, répétait-il dans chacun de ces entretiens, pourquoi livrer bataille à Busaco? pourquoi, au lieu de s'arrêter à Coimbre, marcher sur Lisbonne? pourquoi rester si longtemps sur le Tage sans y rien faire, sans chercher à attirer à soi l'armée anglaise, afin de la battre en rase campagne? pourquoi quitter le Tage quand le maréchal Soult allait être en mesure de marcher sur Abrantès? pourquoi rétrograder si vite et si loin? pourquoi, du moins, ne pas s'arrêter sur le Mondego?...Injustice des reproches adressés à Masséna par Napoléon. —Nous avons déjà rapporté la plupart de ces reproches, et montré quelle en était la valeur. Si Masséna avait livré bataille à Busaco, c'est parce que Napoléon n'avait cessé de lui répéter qu'il fallait se jeter sur les Anglais à la première occasion, et ne pas les marchander. S'il ne s'était pas arrêté à Coimbre, c'est parce que Napoléon lui avait enjoint de les poursuivre jusqu'à la mer, c'est parce qu'on ignorait qu'il existât des lignes formidables à Torrès-Védras, ce que Napoléon, placé au centre des informations de toute l'Europe, aurait dû savoir, et ce que Masséna en Espagne, pouvant à peine s'éclairer à trois ou quatre lieues de lui, était bien excusable d'ignorer. Si, arrivé sur le Tage, Masséna s'était décidé à y séjourner, c'est qu'il avait espéré y recevoir le général Drouet avec 15 ou 20 mille hommes, le maréchal Soult avec 20 ou 25 mille! c'est qu'il avait espéré avec ce double renfort passer le Tage, et attaquer Lisbonne sur les deux rives! S'il y était demeuré plusieurs mois, c'est que Napoléon lui avait prescrit d'y rester le plus longtemps possible! s'il n'y avait rien fait, c'est qu'entre le Tage qu'on ne pouvait pas franchir, les lignes anglaises qu'on ne pouvait pas forcer, il n'était pas facile de trouver quelque chose d'utile ou de grand à faire, et qu'attirer hors de son formidable asile un général aussi avisé que lord Wellington était plus aisé à dire dans le salon des Tuileries, qu'aisé à exécuter devant Torrès-Védras; c'est aussi que Masséna n'avait de cartouches que pour une bataille, c'est que les soldats, tout braves qu'ils étaient, ne voulaient pas qu'on prodiguât leur vie dans des combats journaliers dont ils sentaient fort bien l'inutilité! Si Masséna s'était retiré sitôt (après six mois toutefois), c'est qu'il n'y avait plus moyen de vivre sur le Tage; c'est que le secours de Drouet s'était réduit à 7 mille hommes, tous les jours prêts à s'en aller, et celui du maréchal Soult à une canonnade contre Badajoz, qu'on avait entendue un moment, puis aussitôt cessé d'entendre! Si le mouvement sur le Mondego s'était converti en une retraite définitive dans la Vieille-Castille, c'est que les lieutenants de Masséna s'étaient presque coalisés pour la rendre inévitable!