Sans doute Masséna avait eu le tort de ne pas assez bien apprécier les moyens de passer le Tage à l'embouchure de l'Alviela, mais le général Éblé lui-même s'y était trompé, et Napoléon à Essling s'était bien trompé aussi sur les moyens de passer le Danube! Il est encore vrai que dans la retraite Masséna, faute de toujours distribuer ses troupes avec une entente parfaite, avait manqué une ou deux occasions de maltraiter cruellement les Anglais. Ces reproches étaient fondés, et Napoléon du reste ignorait qu'ils le fussent, les faits ne lui étant pas encore exactement connus, mais quel est le général, même le plus vanté, qui n'en ait mérité de pareils? Très-probablement Napoléon ne se serait pas mépris sur les avantages de l'île située à l'embouchure de l'Alviela, et eût réussi à franchir le Tage en cet endroit; à Redinha il aurait eu vingt mille hommes de plus sous la main, et il eût accablé les Anglais. Mais Masséna n'était pas Napoléon, voilà ce qu'on pouvait dire ici, et apparemment en envoyant Masséna en Portugal, Napoléon n'avait pas cru s'y envoyer lui-même! et, en tout cas, pourquoi n'y était-il pas allé, lorsque tant de gens, et Masséna tout le premier, lui disaient que lui seul était capable de mener à bonne fin la guerre d'Espagne? Il n'était donc ni juste, ni généreux, ni politique d'accabler Masséna, surtout lorsque la cause de tout le mal était uniquement dans les illusions au milieu desquelles on se complaisait à Paris, et qui faisaient que lorsque l'on comptait sur 70 mille hommes pour l'entrée en campagne il y en avait 50 mille; que les moyens de transport, les vivres toujours promis, toujours annoncés, se réduisaient à rien; que le général Drouet, envoyé comme un grand secours, devenait un danger; que le passage du Tage, recommandé comme la manœuvre décisive, était presque impossible, même après le prodige d'un équipage de pont tiré du néant; que l'arrivée du maréchal Soult avec 20 mille hommes, ordonnée pour le courant de janvier, se réduisait en mars à 7 ou 8 mille ne dépassant pas Badajoz, et obligés, après s'être montrés un instant, de regagner Séville en toute hâte!

Sans tenir aucun compte de ces vérités, Napoléon fut encore plus sévère que la première fois pour le maréchal Masséna, et le général Foy, intimidé, le défendit moins bien. Après de nouveaux et nombreux entretiens avec le général et d'autres officiers récemment arrivés, Napoléon donna les ordres suivants à ses généraux commandant en Espagne.

Reconnaissant l'impossibilité de faire servir le maréchal Ney sous le maréchal Masséna, il rappela le premier, dont il prévoyait qu'il aurait bientôt à employer ailleurs l'énergie et les talents. Il le remplaça par le maréchal Marmont, duc de Raguse, commettant encore la faute de placer des maréchaux sous d'autres maréchaux. Le maréchal Marmont, il est vrai, ancien officier de l'armée d'Italie, plein de déférence pour Masséna, spirituel, doux, facile à vivre, quoique doué d'un courage brillant, pouvait être pour le général en chef de l'armée de Portugal un lieutenant soumis, et au besoin un remplaçant utile. Nouvelles instructions de Napoléon aux généraux commandant en Espagne. Napoléon lui ordonna de partir afin de s'occuper sans retard de la recomposition du 6e corps, tâche dont il était fort capable, étant très-entendu dans l'organisation des troupes. Il attacha tout à fait le général Drouet à l'armée de Portugal, et ordonna au maréchal Bessières de fournir à cette armée des chevaux, des mulets, des vivres, des munitions, de la mettre, en un mot, en mesure d'exécuter la première pensée de Masséna, qui était de descendre sur le Tage par Plasencia et Alcantara. Ne sachant pas encore s'il serait possible de faire une nouvelle campagne en Portugal, Napoléon considérait l'armée de Masséna comme celle qui, l'œil constamment attaché sur lord Wellington, le suivrait dans tous ses mouvements, lui tiendrait tête en Castille s'il restait sur le Mondego, en Estrémadure s'il descendait sur le Tage, et lui livrerait bataille à la première occasion, tandis que l'armée d'Andalousie renforcée achèverait le siége de Cadix. Si dans l'intervalle le général Suchet ayant conquis Tarragone pouvait marcher sur Valence et y entrer, on aurait alors le moyen, Valence et Cadix pris, de se reporter sur Lisbonne avec une grande partie de l'armée d'Andalousie, et avec toute l'armée de Portugal. Masséna chargé de surveiller lord Wellington et de suivre tous ses mouvements, soit en Castille, soit en Estrémadure. Quoiqu'on eût échoué dans le plan de 1810, on avait cependant occupé toutes les places de la frontière du Portugal, Ciudad-Rodrigo et Alméida au nord, Badajoz et Olivença au midi, et si, à travers cette ligne de forteresses, les Anglais essayaient de pénétrer en Espagne par la Castille ou l'Estrémadure, Masséna, renforcé, ravitaillé, devait leur présenter la bataille, était fort capable de la gagner, et pouvait en un jour changer la face des choses, car une seule défaite mettait les Anglais dans un péril extrême! Or, tout injuste que Napoléon se montrât envers cet illustre maréchal, il savait bien que c'était encore le seul auquel on pût s'en rapporter pour une grande opération de guerre, surtout depuis que Kléber était mort et Moreau exilé!

Mais tandis qu'avec une inépuisable fertilité d'esprit, et malheureusement aussi avec une égale abondance d'illusions, Napoléon recomposait tous ses plans, il avait prévu, même avant l'arrivée des courriers d'Andalousie, les embarras dans lesquels le maréchal Soult allait se trouver. Le maréchal Soult renforcé en toute hâte, afin qu'il puisse défendre la frontière de l'Estrémadure. Il n'était pas probable, en effet, que l'armée du maréchal Masséna pût avant un mois se porter sur le Tage, et, en attendant, tout faisait présager que les Anglais se dirigeraient en masse vers l'Estrémadure pour reprendre Badajoz, ou du moins enverraient de ce côté un gros détachement auquel le maréchal Soult serait dans l'impossibilité de résister. Aussi Napoléon ordonnant cette fois avec une vigueur qu'il ne montrait presque plus quand il s'agissait de l'Espagne, tant il en était fatigué, et tant il craignait de donner à cette distance des ordres absolus, prescrivit à l'armée du centre et à l'armée du nord d'expédier sur-le-champ des renforts vers l'Andalousie. Il ordonna au général Belliard, dirigeant sous Joseph les mouvements de l'armée du centre, de restituer au maréchal Soult tous les détachements qui lui appartenaient; il prescrivit également au maréchal Bessières, commandant l'armée du nord, de faire partir tous les bataillons appartenant aux 4e, 1er et 5e corps, lesquels, comme on le sait, composaient l'armée d'Andalousie. Il avait déjà acheminé vers la Castille une division de réserve qui était formée de bataillons de marche destinés à recruter les armées d'Andalousie et de Portugal; il recommanda à Bessières de ne la point retenir, lui faisant remarquer qu'il pouvait s'affaiblir sans danger, puisqu'il était couvert vers la Vieille-Castille par la rentrée dans cette province de l'armée de Masséna. Il enjoignit au major général Berthier de rédiger ces ordres dans la forme la plus absolue, ajoutant que les chefs militaires chargés de les exécuter seraient considérés comme en état de désobéissance grave, et punis comme tels, s'ils ne les exécutaient pas immédiatement et complétement. Il estimait que ces mesures procureraient au maréchal Soult un secours prochain de douze à quinze mille hommes, ce qui lui permettrait de réparer les pertes essuyées par le 1er corps, de renforcer aussi le 5e, d'opposer quelque résistance aux Anglais sur la frontière d'Estrémadure, et d'attendre que Masséna pût se porter à la suite de lord Wellington, si celui-ci avait quitté le nord pour le midi du Portugal.

Avril 1811. Ces ordres émis à la fin de mars, ne pouvaient guère recevoir leur exécution qu'à la fin d'avril, ou au commencement de mai, et il était à craindre qu'avant cette époque il ne se passât de sérieux événements, ou sur la frontière de la Vieille-Castille, ou sur celle de l'Estrémadure. Nouvelle situation de lord Wellington depuis qu'il a réussi à conserver les lignes de Torrès-Védras, et obligé les Français à rentrer en Espagne. Lord Wellington en effet, après avoir eu de graves difficultés, soit avec le gouvernement portugais, soit avec le gouvernement britannique, tant qu'il était resté acculé aux lignes de Torrès-Védras, lord Wellington était depuis la retraite du maréchal Masséna dans une position bien différente. Les Portugais et les Anglais avaient été obligés de reconnaître que lui seul avait eu raison contre tous, que lui seul avait bien compris le genre de guerre qu'il convenait d'opposer aux Français en Espagne, et que dans les lignes de Torrès-Védras il avait créé l'unique obstacle devant lequel la fortune de Napoléon pût être contrainte de s'arrêter. Son rôle, déjà bien considérable, s'était tout à coup fort agrandi aux yeux de ses auxiliaires et de ses compatriotes. Tandis que Masséna, qui avait été sous tous les rapports son digne adversaire, ne rencontrait qu'injustice, blâme, dégoût, lord Wellington, fort contrarié un instant dans ses plans, obtenait la justice que le succès commande, que les pays libres font attendre parfois, mais qu'ils accordent tôt ou tard, parce que la contradiction les éclaire, tandis que le plus souvent elle irrite sans les éclairer les souverains habitués à jouir d'une autorité absolue. Lord Wellington, bien qu'il n'eût encore remporté aucune victoire décisive, bien qu'il n'eût obtenu d'autre avantage que d'amener les Français à s'éloigner de ses lignes, avait vu l'opposition tout entière, par l'organe de lord Grey, rendre loyalement hommage à ses combinaisons, et déclarer qu'il avait démenti toutes les craintes, dépassé toutes les espérances, et changé complétement la face des choses par sa persistance à tenir dans les lignes de Torrès-Védras. Le parti de la guerre définitivement victorieux dans le parlement britannique. À partir de ce moment la situation des deux partis de la guerre et de la paix était devenue tout autre dans le parlement britannique, et au lieu de se trouver à force presque égale, celui de la guerre avait repris un ascendant irrésistible, et définitivement conquis le pouvoir. Sans doute la souffrance commerciale était toujours grande, la gêne financière toujours embarrassante; mais l'anxiété qui tenait les esprits dans un éveil continuel était dissipée, et on ne craignait plus de voir l'armée anglaise ou jetée à la mer, ou détruite. Le prince de Galles qui avait voulu appeler un nouveau ministère, et qui avait attendu pour cela que la maladie de son père fût réputée durable, n'y pensait plus maintenant, quoique les médecins eussent déclaré incurable l'infirmité de George III. Habitué peu à peu aux anciens ministres que d'abord il n'aimait pas, dispensé de ménagements envers l'opposition qui ne le ménageait plus, confirmé dans son penchant à maintenir l'état présent des choses par les succès du parti de la guerre, il ne songeait désormais qu'à soutenir M. Perceval et ses collègues, aussi bien qu'aurait pu le faire George III. La chance si belle qui s'était offerte à Napoléon était évanouie, et lord Wellington, couvert d'hommages, voyait tomber tous les obstacles qui avaient un moment fermé devant lui le chemin de la fortune. Avec son armée principale il avait accompagné les pas du maréchal Masséna jusqu'à la frontière de la Vieille-Castille, et avait envoyé le maréchal Béresford avec les troupes du général Hill tenir tête à l'armée d'Andalousie. Lord Wellington veut profiter de l'inaction forcée de l'armée de Portugal pour aller reprendre Badajoz, pendant qu'une partie de ses forces est laissée en observation devant Alméida et Ciudad-Rodrigo. Il se proposait, tandis que le gros de ses forces resterait en vue des places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, d'aller avec le reste reconquérir Badajoz, et rétablir en Estrémadure les choses dans leur premier état. Les secours reçus de Sicile et d'Angleterre lui permettaient de suffire à cette double tâche sans s'exposer à aucun péril, du moins pour quelque temps. L'extrême pénurie de la Vieille-Castille, l'obligation où l'armée de Masséna s'était trouvée de se diviser pour vivre, lui donnaient l'espérance d'investir Alméida sans obstacle, et de reprendre seulement par famine cette place, dont les approvisionnements étaient épuisés. Dans cette confiance, lord Wellington avait cru pouvoir s'éloigner lui-même pour quelques semaines, et s'était rendu devant Badajoz, afin d'imprimer sa propre direction aux opérations qu'on allait entreprendre de ce côté.

Les vues du général anglais ne répondaient que d'une manière trop exacte à la situation des choses, soit en Estrémadure, soit en Castille. On se souvient que Masséna, pressé de remettre son armée en état d'agir, s'était transporté de sa personne à Salamanque. Malheureusement à Salamanque il n'était plus chez lui comme l'année dernière, il était chez un hôte très-démonstratif, ainsi que nous l'avons dit, très-fécond en promesses, s'agitant beaucoup, agissant peu, point malveillant, mais cherchant à se faire valoir aux dépens d'autrui, et au milieu de tous les mouvements qu'il se donnait ne produisant pas grand'chose. Nullité des services rendus par le maréchal Bessières à l'armée de Portugal. Voici en effet à quoi se réduisait le résultat des promesses du maréchal Bessières, depuis qu'il était commandant des provinces du nord. Sur les sommes dues à l'armée de Portugal il y avait trois millions d'arrivés à Salamanque. Au lieu de les faire compter à cette armée infortunée, dont les officiers avaient si grand besoin d'argent, le maréchal Bessières lui avait envoyé un million, en avait pris un autre pour payer des approvisionnements, et avait gardé le troisième par devers lui, afin de pourvoir, disait-il, aux cas imprévus, s'engageant à le rembourser prochainement, sur les fonds qu'on devait recevoir de Burgos et de Bayonne. Encore s'il avait tenu ce qu'il annonçait pour prix de cet emprunt forcé, le mal n'aurait pas été sans compensation. Mais voici ce qu'avait produit le million dépensé. Le maréchal Bessières avait promis 18 mille fanègues de blé, dont, à l'entendre, 10 mille déjà rendues à Salamanque, 6 mille en route sur Ciudad-Rodrigo, et 2 mille prêtes à être livrées. Il promettait en même temps des moyens de transport pour ces approvisionnements, et en outre du biscuit fabriqué, des mulets, des chevaux, et enfin dès que les Anglais se montreraient, un secours immédiat de 8 à 10 mille hommes, tant en infanterie qu'en cavalerie. Mais au lieu de 10 mille fanègues de blé réunies à Salamanque, il y en avait 6 mille, et pas une seule en route sur Ciudad-Rodrigo; on n'avait pas entendu parler de celles qui étaient à livrer; il n'y avait ni biscuit, ni transports, ni chevaux, ni mulets. Continuation de la détresse dans l'armée de Portugal. Quant aux secours en hommes, le secours en matériel autorisait à en douter. En attendant, Masséna avait été obligé de laisser disperser son armée du sommet de la Sierra de Gata jusqu'à Benavente, près des Asturies, afin qu'elle pût vivre. Craignant l'apparition des Anglais, il n'aurait pas voulu que Reynier s'étendît si loin vers le royaume de Léon, ni que le 6e s'approchât tant des sommets de la Sierra de Gata. Mais il avait été désobéi par Reynier, qui, profondément attristé par les souffrances de ses soldats, avait ajouté à l'insubordination des paroles peu convenables. Quoiqu'il eût ordonné au général Drouet de ne pas quitter les environs d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, afin d'empêcher ces places d'être bloquées et privées de leurs moyens de ravitaillement, ce général avait rétrogradé jusqu'à Salamanque, en se disant violenté par le besoin de ses troupes, allégation malheureusement vraie. Que faire contre des lieutenants aigris, et appuyant leur désobéissance sur la misère de leurs soldats affamés? Fallait-il les briser à la face de l'armée pour avoir voulu lui procurer du pain? Telle était la guerre d'Espagne, jugée et dirigée de Paris, où l'on connaissait à peine ces circonstances, et où l'on affectait même de les ignorer, pour ordonner plus à l'aise des mouvements la plupart du temps impossibles.

Impatience qu'éprouve Masséna de profiter de l'absence de lord Wellington pour se jeter sur l'armée anglaise. Cependant deux puissantes raisons inspiraient à Masséna le désir de concentrer l'armée, c'était d'empêcher l'investissement d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, dont il fallait nécessairement remplacer les vivres, et de frapper sur l'armée anglaise, privée de son général en chef et d'une partie de son effectif, un coup terrible, qui relevât les armes de la France dans la Péninsule. Il venait d'apprendre en effet que lord Wellington s'était rendu à Badajoz; il supposait les détachements envoyés en Estrémadure considérables, et il voulait faire repentir le général britannique d'avoir trop légèrement jugé l'armée de Portugal, en n'hésitant pas à s'éloigner.

Dès que cette espérance avait lui à l'esprit de Masséna, il était devenu soudainement un autre homme; il avait tout employé, les ordres absolus là où il avait le droit de commander, les prières là où il ne pouvait que demander, afin d'obtenir ce qui était indispensable à son armée pour qu'elle se mît en mouvement. Il aurait voulu pouvoir emmener avec lui au moins trois mille cavaliers, une trentaine de bouches à feu, douze ou quinze jours de biscuit, et un convoi pour Alméida, qui n'avait plus que quinze jours de vivres. Il suffisait effectivement de laisser les Anglais deux ou trois semaines sous les murs de cette place pour qu'elle fût contrainte de se rendre. Il est vrai que Napoléon avait donné l'autorisation de la faire sauter, mais la détruire en présence de l'ennemi répugnait à la fierté du défenseur de Gênes, et d'ailleurs cette opération elle-même exigeait du temps. Masséna écrivit donc à ses lieutenants et au maréchal Bessières, leur exposa les nobles motifs qui l'animaient, et les supplia de le mettre en mesure de marcher vers le 20 avril. Reynier, Junot, Drouet, Loison, réclamèrent unanimement quelques jours de plus, car leurs chevaux n'étaient pas refaits, et il leur était impossible de se procurer tout de suite la petite quantité de biscuit dont on avait indispensablement besoin. Le maréchal Bessières, au lieu d'alléguer franchement la difficulté d'exécuter ce qu'on lui demandait, répondit par de nouvelles promesses qu'il n'était pas sûr de tenir, et prodigua à Masséna, avec ces promesses, les assurances du dévouement le plus absolu.

Masséna ne comptant plus sur les promesses du maréchal Bessières, et ne voulant pas laisser passer l'occasion, concentre son armée pour surprendre les Anglais et ravitailler Alméida. Pourtant le danger des places, d'Alméida surtout, était grand; l'occasion, si fugitive à la guerre, allait s'échapper. Masséna commençant à ne plus se fier aux paroles de Bessières, et ne tenant plus compte des résistances de ses lieutenants, donna enfin des ordres de concentration. Grâce à l'excellent général Thiébault, gouverneur de Salamanque, qui, bien que placé sous l'autorité de Bessières, profitait de la présence de Masséna pour obéir exclusivement à ce dernier, grâce aussi aux fonds pris sur la solde, on s'était procuré quelques quintaux de grains et de viande salée pour refaire l'approvisionnement d'Alméida, quelques quintaux de biscuit pour nourrir l'armée pendant le trajet, et après avoir réuni ce faible secours, Masséna avait résolu de l'introduire dans la place investie, en passant sur le corps de l'armée britannique. L'idée de livrer une grande bataille, qui intimide tant de généraux même distingués, l'enflammait, car c'était dans les crises graves que son coup d'œil supérieur, son caractère inébranlable se montraient avec éclat. Ses lieutenants, vaincus par ses ordres absolus, finirent par se concentrer peu à peu derrière l'Aguéda, qu'on devait passer au pont de Ciudad-Rodrigo, pour s'acheminer ensuite sur Alméida, située comme on sait à quelques lieues de Ciudad-Rodrigo. (Voir la carte no 53.)

État de l'armée de Portugal au moment de la reprise des opérations, en mai 1811. Les soldats, quoique à peine reposés, étaient enflammés d'ardeur à l'idée d'une rencontre décisive avec les Anglais. Débarrassés des hommes faibles ou fatigués, ils n'étaient guère que 40 mille combattants, sur lesquels tout au plus 2 mille cavaliers, sans pareils il est vrai. Ils traînaient avec eux une quarantaine de bouches à feu, quantité bien faible, et au-dessous de moitié des proportions les plus ordinaires. Réduite à ce nombre, cette armée était néanmoins capable de tous les efforts d'héroïsme. Malheureusement, à l'exception de Montbrun et de Fournier qui commandaient la cavalerie, les généraux ne partageaient pas l'ardeur de leurs soldats. Loison, toujours brave, était déconcerté par le peu de confiance que le 6e corps avait en lui. Le 6e, comme on doit s'en souvenir, était le corps du maréchal Ney, et il n'était pas consolé du départ du maréchal. Junot n'était pas rétabli de sa blessure. Reynier, qui n'était pas remis encore des fatigues et des agitations de la campagne, n'avait pas l'âme montée à la hauteur d'un grand événement; et Drouet, enfin, si peu utile jusqu'ici, venait d'apprendre qu'il allait quitter l'armée de Portugal. Napoléon, en effet, tous les jours plus inquiet pour l'armée d'Andalousie, avait ordonné que le 9e corps passât sur-le-champ le Guadarrama et le Tage, afin de se rendre sur la Guadiana, ignorant en ce moment que pour le porter plus tôt contre les Anglais, il allait précisément éloigner ce corps du champ de bataille où il pouvait contribuer à les détruire. Cependant, tout en pressant Masséna de le faire partir le plus vite possible, il avait accordé à celui-ci la faculté de fixer l'instant du départ. Masséna ordonna donc à Drouet de le suivre, ce que celui-ci, qui était homme d'honneur, n'aurait eu garde de refuser à la veille d'une action importante. Mais il n'était pas plus que les autres dans la disposition où il faut être pour tenter un effort suprême. De plus, pour beaucoup d'officiers de grade élevé, qui avaient compté sur un congé après quinze mois de la plus difficile campagne, la nouvelle d'une grande bataille était une surprise, qui, sans alarmer leur courage, trompait leurs espérances de repos. Les hommes habitués au danger le bravent toutes les fois qu'il le faut, mais à condition qu'il ne soit pas sorti de leur pensée, et qu'ils y aient à l'avance disposé leur âme.