PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1856
LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
MOSCOU.
Napoléon se prépare à marcher sur Wilna. — Ses dispositions à Kowno pour s'assurer la possession de cette ville et y faire aboutir sa ligne de navigation. — Mouvement des divers corps de l'armée française. — En approchant de Wilna, on rencontre M. de Balachoff, envoyé par l'empereur Alexandre pour faire une dernière tentative de rapprochement. — Motifs qui ont provoqué cette démarche. — L'empereur Alexandre et son état-major. — Opinions régnantes en Russie sur la manière de conduire cette guerre. — Système de retraite à l'intérieur proposé par le général Pfuhl. — Sentiment des généraux Barclay de Tolly et Bagration à l'égard de ce système. — En apprenant l'arrivée des Français, Alexandre se décide à se retirer sur la Dwina au camp de Drissa, et à diriger le prince Bagration avec la seconde armée russe sur le Dniéper. — Entrée des Français dans Wilna. — Orages d'été pendant la marche de l'armée sur Wilna. — Premières souffrances. — Beaucoup d'hommes prennent dès le commencement de la campagne l'habitude du maraudage. — La difficulté des marches et des approvisionnements décide Napoléon à faire un séjour à Wilna. — Inconvénients de ce séjour. — Tandis que Napoléon s'arrête pour rallier les hommes débandés et donner à ses convois le temps d'arriver, il envoie le maréchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre le prince Bagration, séparé de la principale armée russe. — Organisation du gouvernement lithuanien. — Création de magasins, construction de fours, établissement d'une police sur les routes. — Entrevue de Napoléon avec M. de Balachoff. — Langage fâcheux tenu à ce personnage. — Opérations du maréchal Davout sur la droite de Napoléon. — Danger auquel sont exposées plusieurs colonnes russes séparées du corps principal de leur armée. — La colonne du général Doctoroff parvient à se sauver, les autres sont rejetées sur le prince Bagration. — Marche hardie du maréchal Davout sur Minsk. — S'apercevant qu'il est en présence de l'armée de Bagration, deux ou trois fois plus forte que les troupes qu'il commande, ce maréchal demande des renforts. — Napoléon, qui médite le projet de se jeter sur Barclay de Tolly avec la plus grande partie de ses forces, refuse au maréchal Davout les secours nécessaires, et croit y suppléer en pressant la réunion du roi Jérôme avec ce maréchal. — Marche du roi Jérôme de Grodno sur Neswij. — Ses lenteurs involontaires. — Napoléon, mécontent, le place sous les ordres du maréchal Davout. — Ce prince, blessé, quitte l'armée. — Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration réussit à se sauver. — Le maréchal Davout court à sa poursuite. — Beau combat de Mohilew. — Bagration, quoique battu, parvient à se retirer au delà du Dniéper. — Occupations de Napoléon pendant les mouvements du maréchal Davout. — Après avoir organisé ses moyens de subsistance, et laissé à Wilna une grande partie de ses convois d'artillerie et de vivres, il se dispose à marcher contre la principale armée russe de Barclay de Tolly. — Insurrection de la Pologne. — Accueil fait aux députés polonais. — Langage réservé de Napoléon à leur égard, et motifs de cette réserve. — Départ de Napoléon pour Gloubokoé. — Beau plan consistant, après avoir jeté Davout et Jérôme sur Bagration, à se porter sur Barclay de Tolly par un mouvement de gauche à droite, afin de déborder les Russes et de les tourner. — Marche de tous les corps de l'armée française défilant devant le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et Witebsk. — Les Russes au camp de Drissa. — Révolte de leur état-major contre le plan de campagne attribué au général Pfuhl, et contrainte exercée à l'égard de l'empereur Alexandre pour l'obliger à quitter l'armée. — Celui-ci se décide à se rendre à Moscou. — Barclay de Tolly évacue le camp de Drissa, et se porte à Witebsk en marchant derrière la Dwina, dans l'intention de se rejoindre à Bagration. — Napoléon s'efforce de le prévenir à Witebsk. — Brillante suite de combats en avant d'Ostrowno, et au delà. — Bravoure audacieuse de l'armée française, et opiniâtreté de l'armée russe. — Un moment on espère une bataille, mais les Russes se dérobent pour prendre position entre Witebsk et Smolensk, et rallier le prince Bagration. — Accablement produit par des chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle perte d'hommes et de chevaux. — Napoléon, prévenu à Smolensk, et désespérant d'empêcher la réunion de Bagration avec Barclay de Tolly, se décide à une nouvelle halte d'une quinzaine de jours, pour rallier les hommes restés en arrière, amener ses convois d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs. — Son établissement à Witebsk. — Ses cantonnements autour de cette ville. — Ses soins pour son armée, déjà réduite de 400 mille hommes à 256 mille, depuis le passage du Niémen. — Opérations à l'aile gauche. — Les maréchaux Macdonald et Oudinot, chargés d'agir sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre prendre Polotsk. — Avantages remportés les 29 juillet et 1er août par le maréchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein. — Napoléon, pour procurer quelque repos aux Bavarois ruinés par la dyssenterie, et pour renforcer le maréchal Oudinot, les envoie à Polotsk. — Opérations à l'aile droite. — Napoléon, après avoir été rejoint par le maréchal Davout et par une partie des troupes du roi Jérôme, charge le général Reynier avec les Saxons, et le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens, de garder le cours inférieur du Dniéper, et de tenir tête au général russe Tormazoff, qui occupe la Volhynie avec 40 mille hommes. — Après avoir ordonné ces dispositions et accordé un peu de repos à ses soldats, Napoléon recommence les opérations offensives contre la grande armée russe, composée désormais des troupes réunies de Barclay de Tolly et de Bagration. — Belle marche de gauche à droite, devant l'armée ennemie, pour passer le Dniéper au-dessous de Smolensk, surprendre cette ville, tourner les Russes, et les acculer sur la Dwina. — Pendant que Napoléon opérait contre les Russes, ceux-ci songeaient à prendre l'initiative. — Déconcertés par les mouvements de Napoléon, et apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent sur cette ville pour la secourir. — Marche des Français sur Smolensk. — Brillant combat de Krasnoé. — Arrivée des Français devant Smolensk. — Immense réunion d'hommes autour de cette malheureuse ville. — Attaque et prise de Smolensk par Ney et Davout. — Retraite des Russes sur Dorogobouge. — Rencontre du maréchal Ney avec une partie de l'arrière-garde russe. — Combat sanglant de Valoutina. — Mort du général Gudin. — Chagrin de Napoléon en voyant échouer l'une après l'autre les plus belles combinaisons qu'il eût jamais imaginées. — Difficultés des lieux, et peu de faveur de la fortune dans cette campagne. — Grande question de savoir s'il faut s'arrêter à Smolensk pour hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour prévenir les dangers politiques qui pourraient naître d'une guerre prolongée. — Raisons pour et contre. — Tandis qu'il délibère, Napoléon apprend que le général Saint-Cyr, remplaçant le maréchal Oudinot blessé, a gagné le 18 août une bataille sur l'armée de Wittgenstein à Polotsk; que les généraux Schwarzenberg et Reynier, après diverses alternatives, ont gagné à Gorodeczna le 12 août une autre bataille sur l'armée de Volhynie; que le maréchal Davout et Murat, mis à la poursuite de la grande armée russe, ont trouvé cette armée en position au delà de Dorogobouge, avec apparence de vouloir combattre. — À cette dernière nouvelle, Napoléon part de Smolensk avec le reste de l'armée, afin de tout terminer dans une grande bataille. — Son arrivée à Dorogobouge. — Retraite de l'armée russe, dont les chefs divisés flottent entre l'idée de combattre, et l'idée de se retirer en détruisant tout sur leur chemin. — Leur marche sur Wiasma. — Napoléon jugeant qu'ils vont enfin livrer bataille, et espérant décider du sort de la guerre en une journée, se met à les poursuivre, et résout ainsi la grave question qui tenait son esprit en suspens. — Ordres sur ses ailes et ses derrières pendant la marche qu'il projette. — Le 9e corps, sous le maréchal Victor, amené de Berlin à Wilna pour couvrir les derrières de l'armée; le 11e, sous le maréchal Augereau, chargé de remplacer le 9e à Berlin. — Marche de la grande armée sur Wiasma. — Aspect de la Russie. — Nombreux incendies allumés par la main des Russes sur toute la route de Smolensk à Moscou. — Exaltation de l'esprit public en Russie, et irritation soit dans l'armée, soit dans le peuple, contre le plan qui consiste à se retirer en détruisant tout sur les pas des Français. — Impopularité de Barclay de Tolly, accusé d'être l'auteur ou l'exécuteur de ce système, et envoi du vieux général Kutusof pour le remplacer. — Caractère de Kutusof et son arrivée à l'armée. — Quoique penchant pour le système défensif, il se décide à livrer bataille en avant de Moscou. — Choix du champ de bataille de Borodino au bord de la Moskowa. — Marche de l'armée française de Wiasma sur Ghjat. — Quelques jours de mauvais temps font hésiter Napoléon entre le projet de rétrograder, et le projet de poursuivre l'armée russe. — Le retour du beau temps le décide, malgré l'avis des principaux chefs de l'armée, à continuer sa marche offensive. — Arrivée le 5 septembre dans la vaste plaine de Borodino. — Prise de la redoute de Schwardino le 5 septembre au soir. — Repos le 6 septembre. — Préparatifs de la grande bataille. — Proposition du maréchal Davout de tourner l'armée russe par sa gauche. — Motifs qui décident le rejet de cette proposition. — Plan d'attaque directe consistant à enlever de vive force les redoutes sur lesquelles les Russes sont appuyés. — Esprit militaire des Français, esprit religieux des Russes. — Mémorable bataille de la Moskowa, livrée le 7 septembre 1812. — Environ 60 mille hommes hors de combat du côté des Russes, et 30 mille du côté des Français. — Spectacle horrible. — Pourquoi la bataille, quoique meurtrière pour les Russes et complétement perdue pour eux, n'est cependant pas décisive. — Les Russes se retirent sur Moscou. — Les Français les poursuivent. — Conseil de guerre tenu par les généraux russes pour savoir s'il faut livrer une nouvelle bataille, ou abandonner Moscou aux Français. — Kutusof se décide à évacuer Moscou en traversant la ville, et en se retirant sur la route de Riazan. — Désespoir du gouverneur Rostopchin, et ses préparatifs secrets d'incendie. — Arrivée des Français devant Moscou. — Superbe aspect de cette capitale, et enthousiasme de nos soldats en l'apercevant des hauteurs de Worobiewo. — Entrée dans Moscou le 14 septembre. — Silence et solitude. — Quelques apparences de feu dans la nuit du 15 au 16. — Affreux incendie de cette capitale. — Napoléon obligé de sortir du Kremlin pour se retirer au château de Petrowskoié. — Douleur que lui cause le désastre de Moscou. — Il y voit une résolution désespérée qui exclut toute idée de paix. — Après cinq jours l'incendie est apaisé. — Aspect de Moscou après l'incendie. — Les quatre cinquièmes de la ville détruits. — Immense quantité de vivres trouvée dans les caves, et formation de magasins pour l'armée. — Pensées qui agitent Napoléon à Moscou. — Il sent le danger de s'y arrêter, et voudrait, par une marche oblique au nord, se réunir aux maréchaux Victor, Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina, de manière à résoudre le double problème de se rapprocher de la Pologne, et de menacer Saint-Pétersbourg. — Mauvais accueil que cette conception profonde reçoit de la part de ses lieutenants, et objections fondées sur l'état de l'armée, réduite à cent mille hommes. — Pendant que Napoléon hésite, il s'aperçoit que l'armée russe s'est dérobée, et est venue prendre position sur son flanc droit, vers la route de Kalouga. — Murat envoyé à sa poursuite. — Les Russes établis à Taroutino. — Napoléon, embarrassé de sa position, envoie le général Lauriston à Kutusof pour essayer de négocier. — Finesse de Kutusof feignant d'agréer ces ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite.
Juin 1812. Séjour de Napoléon à Kowno. Le Niémen venait d'être franchi le 24 juin sans aucune opposition de la part des Russes, et tout annonçait que les motifs qui les avaient empêchés de résister aux environs de Kowno, les en empêcheraient également sur les autres points de leur frontière. Ne doutant pas qu'à sa gauche le maréchal Macdonald, chargé de passer le Niémen près de Tilsit, qu'à sa droite le prince Eugène, chargé de le passer aux environs de Prenn, ne trouvassent les mêmes facilités, Napoléon ne songeait qu'à se porter sur Wilna, pour s'emparer de la capitale de la Lithuanie, et pour se placer entre les deux armées ennemies de manière à ne plus leur permettre de se rejoindre. Toutefois, avant de quitter Kowno, il voulut, tandis que ses corps marcheraient sur Wilna, vaquer à divers soins que sa rare prévoyance ne négligeait jamais. Assurer sa ligne de communication, lorsqu'il se portait en avant, avait toujours été sa première occupation, et c'était plus que jamais le cas d'y penser, lorsqu'il allait s'aventurer à de si grandes distances, à travers des pays si difficiles, et au milieu d'une cavalerie ennemie la plus incommode qu'il y eût au monde.
Soins dont il s'occupe. D'abord il fit lever les ponts jetés au-dessus de Kowno, replacer les bateaux sur leurs haquets, et acheminer l'équipage entier à la suite du maréchal Davout. Il chargea l'infatigable général Éblé de construire à Kowno même un pont sur pilotis, pour rendre certain, dans tous les temps, le passage du Niémen. Ponts fixes jetés sur le Niémen et la Wilia. Il lui ordonna d'en établir un pareil sur la Wilia, afin d'assurer les communications de l'armée dans tous les sens. Les ressources du pays en bois étaient considérables, et quant aux autres parties du matériel nécessaires à l'établissement des ponts, telles que ferrures, cordages et outils, on doit se souvenir qu'il en avait largement approvisionné le corps du génie. Napoléon s'occupa ensuite d'entourer la ville de Kowno d'ouvrages de défense, afin que les partis ennemis ne pussent y pénétrer, et que le vaste dépôt de matières qu'on allait y laisser s'y trouvât en parfaite sûreté. Hôpitaux, manutentions de vivres, magasins, ligne de navigation jusqu'à Wilna. Après ces objets, les hôpitaux pour recevoir les blessés et les malades, les manutentions pour fabriquer le pain, les magasins pour déposer les approvisionnements de tout genre, et par-dessus tout les bateaux propres à remonter la Wilia jusqu'à Wilna, absorbèrent son attention sans relâche, et il donna les ordres convenables pour que, moyennant un seul transbordement, les convois venus de Dantzig par la Vistule, le Frische-Haff, la Prégel, la Deime, le canal de Frédéric, le Niémen, pussent remonter de Kowno jusqu'à Wilna. Difficultés de la navigation sur la Wilia. Malheureusement la Wilia, moins profonde que le Niémen, et de plus très-sinueuse, offrait un moyen de transport presque aussi difficile que celui de terre. On n'estimait pas à moins de vingt jours le temps indispensable pour remonter par la Wilia de Kowno à Wilna, et c'était à peu près le temps exigé pour venir de Dantzig à Kowno. Toutefois Napoléon ordonna de faire l'essai de cette navigation, sauf à organiser d'autres moyens de transport si celui-là ne réussissait point.
Distribution de l'armée russe autour de Wilna. Tout en s'occupant de ces soins avec son activité accoutumée, Napoléon avait mis ses troupes en marche. Les rapports recueillis sur la situation de l'ennemi, obscurs pour tout autre que Napoléon, représentaient l'armée de Barclay de Tolly comme formant une espèce de demi-cercle autour de Wilna, et se liant par un cordon de Cosaques avec celle du prince Bagration, qui était beaucoup plus haut sur notre droite, dans les environs de Grodno. Voici comment, d'après ces rapports, était distribuée autour de nous l'armée du général Barclay de Tolly, particulièrement opposée à la masse principale de nos forces. (Voir la carte no 54.) On disait qu'entre Tilsit et Kowno, vers Rossiena, c'est-à-dire à notre gauche, se trouvait le corps de Wittgenstein, qu'on supposait de vingt et quelques mille hommes (il était de 24 mille); qu'à Wilkomir s'en trouvait un autre, celui de Bagowouth, d'une force moindre (il était de 19 mille hommes en y comprenant le corps de cavalerie d'Ouvaroff); qu'à Wilna même était campée la garde impériale avec les réserves (elle était de 24 mille hommes en y joignant la grosse cavalerie du général Korff); qu'en face de nous sur la route de Wilna, mais un peu sur notre droite, étaient répandues d'autres troupes dont le nombre était inconnu, mais ne devait pas être inférieur aux détachements déjà énumérés. C'étaient le corps de Touczkoff, campé à Nowoi-Troki avec environ 19 mille hommes, celui de Schouvaloff, campé à Olkeniki avec 14 mille, et enfin à l'extrême droite, celui de Doctoroff, établi à Lida avec 20 mille hommes, et lié par les 8 mille Cosaques de Platow à l'armée du prince Bagration. Cette répartition des 130 mille hommes de Barclay de Tolly n'était qu'imparfaitement connue; mais sa distribution en demi-cercle autour de Wilna, en masse plus forte sur notre gauche et notre front, en masse un peu moindre sur notre droite, se liant par des Cosaques à Bagration, était assez clairement entrevue pour que Napoléon pût ordonner la marche de son armée sur Wilna avec une connaissance suffisante des choses.
Marche des corps français sur Wilna, calculée d'après la distribution présumée des troupes russes. Le maréchal Macdonald, à notre extrême gauche, venait de franchir sans difficulté le Niémen à Tilsit. Il avait 11 mille Polonais, 17 mille Prussiens, et il reçut l'ordre de s'avancer sur Rossiena, sans précipitation, de manière à couvrir la navigation du Niémen, et à envahir successivement la Courlande, à mesure que les Russes se replieraient sur la Dwina. Napoléon dirigea le corps du maréchal Oudinot, fort d'environ 36 mille hommes, sur Janowo, et lui enjoignit d'y passer la Wilia pour se porter sur Wilkomir. Il était probable que ce corps rencontrerait celui de Wittgenstein, qui en se retirant de Rossiena devait traverser Wilkomir. Napoléon le renforça d'une division de cuirassiers, détachée du prince Eugène, et appartenant au 3e corps de cavalerie de réserve. Il voulut porter aussi au delà de la Wilia le corps de Ney, qui était également de 36 mille hommes, mais en lui faisant passer cette rivière plus près de Wilna. Oudinot et Ney, marchant parallèlement et très-près l'un de l'autre, étaient assez forts pour tenir tête à quelque ennemi que ce fût, et pour donner le temps de venir à leur secours, si, contre toute vraisemblance, ils rencontraient le gros de l'armée russe. Ils n'avaient donc rien à craindre de Wittgenstein et de Bagowouth, séparés ou réunis, et devaient même les accabler en combinant bien leurs efforts.
Ces précautions, presque surabondantes, prises sur sa gauche, Napoléon résolut de marcher droit devant lui sur Wilna, avec les 20 mille cavaliers de Murat, les 70 mille fantassins de Davout, et les 36 mille soldats éprouvés de la garde. Ayant ainsi directement sous sa main 120 mille combattants au moins, il était certain de vaincre toutes les résistances, et en coupant la ligne russe vers Wilna, de séparer entièrement Barclay de Tolly de Bagration.
Quant aux troupes ennemies répandues sur sa droite, et qui, sans qu'on le sût avec précision, se trouvaient entre Nowoi-Troki et Lida, et formaient la gauche de Barclay, on ne pouvait pas les supposer de plus de 40 mille hommes; or le prince Eugène, qui faisait ses apprêts pour franchir le Niémen à Prenn avec 80 mille, devait avoir raison d'elles, si, contre le plan évident des Russes, elles prenaient l'offensive.