Ces dispositions, ordonnées dès le lendemain du passage du Niémen, s'exécutaient pendant que Napoléon, établi à Kowno, se consacrait aux soins divers que nous venons de retracer. De sa personne il ne devait accourir que lorsque ses avant-postes lui signaleraient la présence de l'ennemi. Marche de Murat et de Davout sur Wilna. D'ailleurs, avec le vaillant Murat à son avant-garde, avec le solide Davout à son corps de bataille, il n'avait guère à craindre une mésaventure. Le 25, Murat et Davout s'avancèrent, l'un à la tête de sa cavalerie, l'autre à la tête de son infanterie, jusqu'à Zismory, après avoir traversé un pays difficile, et où l'armée russe aurait pu facilement les arrêter. Ils avaient cheminé en effet sur le flanc des coteaux boisés qui séparent le lit de la Wilia de celui du Niémen, serrés entre ces coteaux et les bords escarpés du Niémen, et n'ayant pas en cas d'attaque beaucoup d'espace pour se déployer. Le 25 au soir ils couchèrent à Zismory, dans un pays plus facile, l'angle que forment la Wilia et le Niémen étant infiniment plus ouvert. Le lendemain 26, ils allèrent coucher sur la route de Jewe, et ne rencontrèrent sur leur chemin que des Cosaques qui fuyaient à leur approche, en mettant le feu aux granges et aux châteaux lorsqu'ils en avaient le temps. Le ciel était demeuré pur et serein, mais les villages étaient déjà fort éloignés les uns des autres, et les ressources devenaient rares. Les soldats du maréchal Davout, portant leur pain sur le dos, et ayant un troupeau à leur suite, ne manquaient de rien, mais ils étaient un peu fatigués de la longueur des marches, et laissaient parmi les jeunes soldats, surtout parmi les Illyriens et les Hollandais, quelques traînards sur la route. Les chevaux en particulier souffraient beaucoup, et tous les soirs, faute d'avoine, on était obligé de les répandre dans les champs pour y brouter le seigle vert, qui leur plaisait sans les nourrir. L'artillerie de réserve, composée des pièces de douze, et les équipages chargés de munitions et de vivres, étaient en arrière. La cavalerie de Murat, que malheureusement il ménageait peu, la mettant en mouvement dès le matin, et la faisant courir à bride abattue dans tous les sens, était déjà très-fatiguée. Le soigneux et sévère Davout désapprouvait cette imprévoyance, et, quoique peu communicatif, laissait voir ce qu'il pensait. Il n'y avait pas là de quoi rapprocher les deux chefs de notre avant-garde, déjà si dissemblables d'esprit et de caractère.

Le 27 on atteignit Jewe, qui n'est plus qu'à une forte journée de Wilna, et Murat, afin de pouvoir entrer le lendemain de très-bonne heure dans cette ville, se porta sur Riconti, à trois ou quatre lieues en avant de Jewe.

L'approche des Français connue à Wilna le 24 au soir. On ne devait trouver à Wilna ni la cour du czar ni son armée. Le passage du Niémen commencé le 24 au matin avait été connu le 24 au soir à Wilna, pendant que l'empereur Alexandre assistait à un bal donné par le général Benningsen.

Effet produit par cette nouvelle. Cette nouvelle, apportée par un domestique du comte Romanzoff, jeta un grand trouble dans les esprits, et ne fit qu'ajouter à l'extrême confusion qui régnait dans l'état-major russe. Voulant s'entourer de nombreux avis, Alexandre avait emmené avec lui une foule de personnages, tous différents de caractère, de rang et de nation. MM. Araktchejef, Balachoff, Kotchoubey, Wolkonski, Michaux, d'Armfeld, Paulucci, de Stein, Wolzogen, Pfuhl. Indépendamment du général Barclay de Tolly, qui ne donnait pas ses ordres comme général en chef de l'armée, mais comme ministre de la guerre, Alexandre avait auprès de lui le général Benningsen, le grand-duc Constantin, un ancien ministre de la guerre Araktchejef, les ministres de la police et de l'intérieur MM. de Balachoff et Kotchoubey, le prince Wolkonski. Ce dernier remplissait auprès de la personne de l'empereur les fonctions de chef d'état-major. À ces Russes, la plupart animés de passions fort vives, s'étaient joints une quantité d'étrangers de toutes nations, fuyant auprès d'Alexandre les persécutions de Napoléon, ou seulement son influence et sa gloire, qu'ils détestaient. Parmi eux se trouvaient un officier du génie, nommé Michaux, Piémontais d'origine, ayant peu de coup d'œil militaire, mais savant dans son état, et très-considéré par Alexandre; un Suédois, comte d'Armfeld, qui avait été contraint par les événements politiques de la Suède à se réfugier en Russie, homme d'esprit mais peu estimé; un Italien, Paulucci, de beaucoup d'imagination et de pétulance; plusieurs Allemands, particulièrement le baron de Stein, que Napoléon avait exclu du ministère en Prusse, qui était en Allemagne l'idole de tous les ennemis de la France, et qui joignait à un singulier mélange d'esprit libéral et aristocratique un patriotisme ardent; un officier d'état-major instruit, intelligent, actif, aimant à se produire, le colonel Wolzogen; enfin un Prussien, plus docteur que militaire, le général Pfuhl, exerçant sur l'esprit d'Alexandre une assez grande influence, détesté par ce motif de tous les habitués de la cour, se croyant profond et n'étant que systématique, ayant auprès de quelques adeptes la réputation d'un génie supérieur, mais auprès du plus grand nombre celle d'un esprit bizarre, absolu, insociable, incapable de rendre le moindre service, et fait tout au plus pour dominer quelque temps par sa singularité même la mobile et rêveuse imagination d'Alexandre.

C'est au milieu de ces donneurs de conseils que l'empereur Alexandre, ayant plus d'esprit qu'aucun d'eux, mais moins qu'aucun d'eux la faculté de s'arrêter à une idée et d'y tenir, vivait depuis plusieurs mois, lorsque le canon de Napoléon vint l'arracher à ses incertitudes, et l'obliger à se faire un plan de campagne.

Deux opinions partagent les esprits autour de l'empereur Alexandre. Entre ces divers personnages, deux idées n'avaient cessé d'être débattues vivement. Les hommes d'un caractère ardent, qui suivant l'usage n'étaient pas les plus éclairés, voulaient qu'on n'attendît pas Napoléon, qu'on le prévînt au contraire, qu'on se jetât sur la Vieille-Prusse et sur la Pologne, qu'on ravageât ces pays, alliés ou complices de la France, qu'on tâchât même de soulever l'Allemagne en lui tendant une main précoce, sauf, s'il le fallait, à se retirer ensuite, après avoir agrandi de deux cents lieues le désert dans lequel on espérait que Napoléon viendrait s'abîmer. Les uns veulent prendre l'offensive, les autres se retirer dans l'intérieur de l'empire. Les hommes calmes et sensés jugeaient ce projet dangereux, et soutenaient avec raison qu'aller au-devant de Napoléon, c'était lui abréger le chemin, lui épargner par conséquent la plus grave des difficultés de cette guerre, celle des distances, lui offrir presque sur son territoire, à portée de ses ressources, ce qu'il devait désirer le plus, une bataille d'Austerlitz ou de Friedland, bataille qu'il gagnerait sans aucun doute, et qui, une fois gagnée, déciderait la question, ou établirait au moins son ascendant pour tout le reste de la guerre. Ils disaient encore qu'au lieu de diminuer la difficulté des distances, il fallait l'agrandir en se retirant devant Napoléon, en lui cédant du terrain autant qu'il en voudrait envahir, puis quand on l'aurait attiré bien loin, et qu'on le tiendrait dans les profondeurs de la Russie, épuisé de fatigue et de faim, se précipiter sur lui, l'accabler, et le ramener à moitié détruit à la frontière russe. Ce plan présentait l'inconvénient de livrer au ravage, non pas la Pologne ou la Vieille-Prusse, mais la Russie elle-même. Néanmoins la presque certitude du succès était une raison d'un tel poids, qu'aucune considération d'intérêt matériel ne méritait d'être mise en balance avec elle.

L'opinion d'Alexandre favorable au système de retraite à l'intérieur. Cette controverse, commencée à Saint-Pétersbourg, n'avait pas encore cessé à Wilna, lorsque la nouvelle du passage du Niémen vint mettre fin au bal du général Benningsen. Alexandre avait l'esprit trop clairvoyant pour hésiter un instant sur une question pareille. Ménager à Napoléon, sous le climat de la Russie, la campagne que Masséna venait de faire en Portugal sous le climat de la Péninsule, était une tactique trop indiquée pour qu'il songeât à en suivre une autre. De plus il avait eu pour l'adopter une raison décisive, c'était la raison politique. Constamment appliqué à mettre l'opinion de la Russie, de l'Europe, et même de la France de son côté, afin d'aggraver la situation morale de Napoléon vis-à-vis des peuples, il s'était soigneusement gardé de paraître le provocateur, et par suite de ce système s'était promis d'attendre l'ennemi sans aller le chercher. C'est là ce qu'il avait toujours annoncé, et ce qu'il avait fait en se tenant derrière le Niémen, sa frontière naturelle, à ce point qu'il ne l'avait pas même défendue.

Système théorique du général Pfuhl, déduit des campagnes de lord Wellington en Portugal. Cette conduite était toute simple, et dictée par le bon sens. Mais on avait voulu à cette occasion construire tout un système, et c'était le général Pfuhl, auteur de ce système, qui en était le démonstrateur auprès d'Alexandre, qu'avec une certaine apparence de profondeur on était presque toujours assuré de séduire.

À chaque époque, lorsqu'un homme supérieur, s'inspirant non pas d'une théorie, mais des circonstances, exécute de grandes choses, les esprits imitateurs viennent à la suite, et mettent des systèmes à la place des grandes choses que le vrai génie a faites naturellement. Dans le dix-huitième siècle, tout le monde voulait faire l'exercice à la manière de Frédéric, et depuis la bataille de Leuthen construisait des systèmes sur l'ordre oblique, auquel on attribuait tous les succès du monarque prussien. À partir de l'année 1800, et des campagnes du général Bonaparte, qui avait su avec tant d'art manœuvrer sur les ailes et les communications de ses adversaires, on ne parlait que de tourner l'ennemi. À Austerlitz les conseillers d'Alexandre avaient voulu tourner Napoléon, et on sait ce qu'il leur en avait coûté. En 1810, un homme de sens et de caractère, lord Wellington, secondé par les circonstances et un bonheur rare, venait de faire une campagne brillante en Portugal, et on ne parlait plus en Europe que d'agir comme lui. Se retirer en détruisant toutes choses, se réfugier ensuite dans un camp inexpugnable, y attendre l'épuisement d'un ennemi témérairement engagé, enfin revenir sur cet ennemi, l'assaillir, l'accabler, était devenu pour certains esprits, depuis Torrès-Védras, toute la science de la guerre. Le système du général Pfuhl, fort agréé d'Alexandre, est mal accueilli, à cause de sa forme dogmatique, par les généraux russes. C'est de cette science que le général Pfuhl s'était constitué le maître suprême au milieu de l'état-major russe. Excepté le czar, qui se complaisait dans ces fausses profondeurs, le général Pfuhl avait fatigué, blessé tout le monde par son dogmatisme, ses prétentions, son orgueil. Mais Alexandre l'avait accueilli comme un génie méconnu, et lui avait donné à rédiger tout le plan de la guerre.

Le général Pfuhl, après avoir étudié la carte de Russie, y avait remarqué ce que chacun peut y apercevoir au premier aspect, la longue ligne transversale de la Dwina et du Dniéper, qui, en s'ajoutant l'une à l'autre, forment du nord-ouest au sud-est une vaste et belle ligne de défense intérieure. Il voulait donc que les armées russes s'y repliassent, y établissent une espèce de Torrès-Védras invincible, et qu'elles y tinssent la conduite des armées anglaise et espagnole en Portugal. Ayant, dans cette étude attentive de la carte de Russie, remarqué à Drissa sur la Dwina un emplacement qui lui semblait propre à l'établissement d'un camp retranché, il avait proposé d'en construire un dans cet endroit, et Alexandre, adoptant cette proposition, avait envoyé l'ingénieur Michaux sur les lieux pour tracer et faire exécuter les ouvrages. L'officier d'état-major Wolzogen, espèce d'interprète du génie mystérieux du général Pfuhl, allait et venait pour appliquer les idées de son maître sur le terrain. Enfin, à la création de ce camp de Drissa, le général Pfuhl avait ajouté une distribution des forces russes appropriée au système qu'il avait déduit des opérations de lord Wellington en Portugal. Il avait en conséquence demandé deux armées, une principale, une secondaire; l'une sur la Dwina recevant les Français de front, les attirant à sa suite, et devant se retirer au camp de Drissa; l'autre sur le Dniéper, reculant aussi devant les Français, mais destinée à les assaillir en flanc et par derrière, lorsqu'on reprendrait l'offensive pour les accabler. C'est en vertu de ce plan qu'avaient été formées les deux armées de Barclay de Tolly et de Bagration.