Ces mouvements assez obscurs de l'ennemi furent mandés le 9 août au quartier général. Il était difficile d'en pénétrer l'intention, mais Napoléon avait une telle impatience d'être aux prises avec les Russes, qu'il se réjouissait de les rencontrer, n'importe où, n'importe comment. Ayant à sa droite et un peu en avant Murat et Ney, vers Liosna, en arrière les divisions Morand, Friant et Gudin, pouvant lui-même accourir avec le prince Eugène et la garde, il était certain d'accabler les Russes, et en les poussant au Dniéper de les livrer vaincus à Davout, qui les aurait ramassés par milliers. Il prescrivit à tout le monde d'être sur ses gardes, et voulut attendre le développement des desseins de l'ennemi avant d'entreprendre sa grande manœuvre. Napoléon entreprend l'exécution du grand mouvement qu'il avait projeté. Mais le 9 et le 10 août s'étant passés sans que les Russes qui rétrogradaient lui eussent donné signe de vie, il supposa que les mouvements qui avaient attiré son attention n'avaient été que des changements de cantonnements, et il mit l'armée en marche. Le temps ayant été affreux le 10, on ne marcha que les 11 et 12[10]. Les corps de Murat, de Ney et d'Eugène, les trois divisions Morand, Friant, Gudin, enfin la garde, s'ébranlèrent, chacun de leur côté, dès le 11 au matin, précédés par le général Éblé avec l'équipage de pont. Murat et Ney défilèrent derrière les bois et les marécages qui s'étendaient de Liosna à Lioubawiczi, et vinrent aboutir au bord du Dniéper en face de Liady. Là on travaillait à jeter deux ponts qui devaient être praticables le 13. Tous les corps de l'armée, après avoir défilé derrière le rideau des bois et des marécages, passent le Dniéper entre Rassasna et Liady. Le prince Eugène suivit Murat et Ney à la distance d'une journée par Sourage, Janowiczi, Liosna, Lioubawiczi. Les divisions Morand, Friant, Gudin, se rendirent par Babinowiczi à Rassasna, où elles franchirent le Dniéper sur quatre ponts jetés à l'avance. La garde les avait suivies. Toute l'armée le 13 au soir, et dans la nuit du 13 au 14, passa le Dniéper, et le lendemain 14 au matin 175 mille hommes se trouvèrent rassemblés au delà de ce fleuve, le cœur plein d'espérance, ayant Napoléon à leur tête, et croyant marcher à des triomphes prochains et décisifs. Jamais on n'avait vu tant d'hommes, de chevaux, de canons, véritablement réunis sur un même point, car lorsque les historiens parlent de cent mille hommes, ce qui du reste est rare, il faut bien se garder d'entendre cent mille hommes réellement présents au drapeau, mais cent mille supposés présents, ce qui signifie quelquefois la moitié. Aspect magnifique de la grande armée. Ici les 175 mille hommes mentionnés, résidu de 420 mille, y étaient tous. L'affluence d'hommes, d'animaux, de voitures de guerre était extraordinaire. C'était au premier aspect une sorte de confusion, qui bientôt laissait apercevoir l'ordre qu'une volonté supérieure savait y faire régner. Le soleil avait ressuyé les chemins, et on marchait à travers d'immenses plaines, couvertes de belles moissons, sur une large route bordée de quatre rangs de bouleaux, sous un ciel étincelant de lumière, mais moins chaud que les jours précédents. On remontait la rive gauche du Dniéper qu'on venait de passer, et dont les eaux peu abondantes dans cette partie de son cours, coulant lentement dans un lit sinueux et profondément encaissé, répondaient médiocrement à l'idée que l'armée s'en était faite d'après le nom antique de Borysthène: c'est qu'on était à la source de ce fleuve, et que les fleuves comme les hommes sont humbles au début de leur carrière. Ce vaste mouvement d'armée, l'un des plus beaux qu'on ait jamais exécutés, s'était opéré dans les journées des 11, 12, 13 août, sans que les Russes en eussent rien aperçu. Ils étaient encore occupés à tâtonner, à nous chercher sur leur droite, tandis que nous venions de tourner leur gauche, et n'osaient déjà plus s'avancer, malgré leur plan d'attaque contre nos cantonnements soi-disant dispersés.
Marche sur Smolensk. Le 14 au matin, Murat avec la cavalerie des généraux Nansouty et Montbrun, précédée par celle du général Grouchy, marchait sur Krasnoé. Ney le suivait avec son infanterie légère. Tout jusqu'ici se passait comme on le désirait. Napoléon avait ordonné de se porter en avant, et de remonter le Dniéper dans la direction de Smolensk.
Combat de Krasnoé le 14 août. Un peu avant Krasnoé, on découvrit l'ennemi pour la première fois. Les troupes qu'on aperçut étaient celles de la division Névéroffskoi, forte de 5 à 6 mille hommes d'infanterie, de 1500 de cavalerie, et placée par le prince Bagration en observation à Krasnoé, pour couvrir Smolensk contre les tentatives possibles du maréchal Davout. Jetée seule sur la gauche du Dniéper, tandis que Bagration et toute l'armée russe étaient sur la droite, elle courait un grave danger. La cavalerie légère de Bordessoulle marchant avec celle de Grouchy, se précipita sur l'ennemi, et le refoula dans Krasnoé. Ney avec quelques compagnies du 24e léger, entra dans Krasnoé, en chassa les Russes à la baïonnette, et bientôt se fit voir au delà. Mais au delà existait un ravin, et sur ce ravin un pont rompu. Il fallait rétablir le pont, et en attendant l'artillerie se trouvait arrêtée. La cavalerie tournant à gauche descendit le long du ravin, trouva un passage fangeux qu'elle parvint à franchir, et courut à la poursuite des Russes. Le général Névéroffskoi avait formé son infanterie en un carré compact, avec lequel il suivait la large route bordée de bouleaux qui menait à Smolensk, et tirait parti le mieux qu'il pouvait de l'obstacle que ces arbres présentaient aux attaques de notre cavalerie. Profitant de ce que nous n'avions pas d'artillerie, il faisait à chaque halte feu de toute la sienne, et couvrait nos cavaliers de mitraille. Mais chaque fois que le terrain arrêtait ce gros carré russe, et le forçait à se désunir pour défiler, nos escadrons profitaient à leur tour de l'occasion, le chargeaient, y pénétraient, lui prenaient des hommes et du canon, sans réussir toutefois à le disperser, car il se reformait aussitôt l'obstacle franchi. Caractère et résultat du combat de Krasnoé. Ces fantassins pelotonnés ainsi les uns contre les autres, défendant leurs drapeaux et leur artillerie, et sans cesse assaillis par une nuée de cavaliers, se retirèrent jusqu'au bourg de Korytnia, après nous avoir mis hors de combat 4 ou 500 cavaliers morts ou blessés, mais laissant en nos mains 8 bouches à feu, 7 à 800 morts, et un millier de prisonniers. Si nous avions eu notre artillerie et notre infanterie, ils eussent certainement succombé jusqu'au dernier.
Notre avant-garde s'arrêta en avant de Korytnia, le gros de l'armée n'ayant pas dépassé Krasnoé.
Le lendemain on ne fit qu'une étape fort courte, afin de se remettre ensemble. Le maréchal Davout avait rendu à la garde la division polonaise Claparède, à Nansouty les cuirassiers Valence, et avait repris ses trois divisions d'infanterie Morand, Friant, Gudin, fort heureuses de se retrouver sous leur ancien chef. Les Polonais que commandait Poniatowski, les Westphaliens que Napoléon avait confiés au général Junot, étaient rentrés sous les ordres directs du quartier général, et se tenaient à la hauteur de l'armée, vers son extrême droite. La cavalerie de Grouchy, en attendant que le prince Eugène, qui avait le plus de chemin à faire, eût rejoint, marchait avec l'avant-garde de Murat et de Ney.
Le 15 août on célèbre en pleine marche la fête de Napoléon. Le 15 on voulut sur ces bords lointains du Dniéper célébrer la fête de Napoléon, au moins par quelques salves d'artillerie. Tous les maréchaux vinrent, entourés de leurs états-majors, lui présenter leurs hommages. Le canon retentit au même instant, et comme l'Empereur se plaignait de ce qu'on usait des munitions précieuses à la distance où l'on se trouvait, les maréchaux lui répondirent que c'était avec la poudre prise aux Russes à Krasnoé qu'ils faisaient tirer le canon des réjouissances. Il sourit à cette réponse, et accueillit volontiers les vivat de l'armée comme un signe de son ardeur guerrière. Hélas! ni lui ni ses soldats ne se doutaient des désastres affreux qui, dans ces mêmes lieux, les attendaient trois mois plus tard!
Arrivée de l'armée sous les murs de Smolensk. Le lendemain 16 août, l'avant-garde eut ordre de marcher sur Smolensk, où l'on espérait entrer par surprise, car n'ayant rencontré que la division Névéroffskoi, dont un tiers était pris ou détruit, on supposait que cette ville devait être peu gardée, et par conséquent destinée à nous appartenir en quelques heures. Dans ce pays rapproché des pôles, et dans cette saison, il faisait grand jour avant trois heures du matin. La cavalerie de Grouchy se porta en avant avec l'infanterie de Ney. Arrivée sur les coteaux qui dominent Smolensk, d'où l'on plonge sur la ville bâtie au bord du Dniéper, elle put juger que l'espérance de la surprendre était peu fondée. On découvrit en effet au delà du Dniéper une troupe nombreuse qui entrait dans les murs de Smolensk. C'était le 7e corps, celui de Raéffskoi, que Bagration, commençant à s'apercevoir de notre mouvement, y avait dirigé en toute hâte. Lui-même, s'avançant à marches forcées par la rive droite du Dniéper, dont nous remontions la rive gauche, courait au secours de l'antique cité de Smolensk, place frontière de la Moscovie, qui était chère aux Russes, et que pendant plusieurs siècles ils avaient violemment disputée aux Polonais.
Ney tombé dans une embuscade de Cosaques est sauvé par sa cavalerie légère. À peine Ney s'était-il approché d'un ravin qui le séparait de la ville, qu'il fut assailli par plusieurs centaines de Cosaques embusqués, reçut une balle dans le collet de son habit, et ne fut dégagé qu'avec beaucoup de difficulté par la cavalerie légère du 3e corps. Ayant aperçu à sa gauche qu'une partie de l'enceinte de Smolensk était fermée par une citadelle pentagonale en terre (voir la carte no 57), il essaya de l'enlever avec le 46e de ligne. Mais ce régiment, accueilli par une grêle de balles, perdit 3 ou 400 hommes, et fut obligé de se retirer. Inutile tentative sur la citadelle de Smolensk. Ney, ignorant à quel point la ville était abordable de ce côté, et ne voulant pas d'ailleurs risquer une échauffourée avant d'être rejoint par Napoléon, s'arrêta pour l'attendre. Peu à peu le reste du 3e corps arriva, et se rangea en ligne sur les hauteurs d'où l'on découvrait Smolensk au-dessous de soi. Ney s'établit à gauche et près du Dniéper avec son infanterie, pendant que la cavalerie de Grouchy débouchait sur la droite, et se portait à la rencontre d'un gros corps de cavalerie russe. Ce corps ayant fait mine de nous charger, le 7e de dragons se précipita sur lui au galop, l'aborda vigoureusement, et le refoula sur la ville. Murat, toujours au milieu de ses cavaliers, battit lui-même des mains en voyant cette charge du 7e de dragons. L'artillerie attelée de Grouchy étant accourue sous un officier aussi hardi qu'habile, le colonel Griois, couvrit d'obus les escadrons russes, et les obligea de rentrer dans les faubourgs de Smolensk.
On employa ainsi le temps jusqu'à l'arrivée de l'Empereur et de l'armée. Napoléon survint vers le milieu du jour, et Ney se hâta de lui montrer le pourtour de la place qu'il avait déjà reconnu.
Description de Smolensk. Smolensk, comme nous venons de le dire, est sur le Dniéper, au pied de deux rangées de coteaux qui resserrent le cours du fleuve (voir la carte no 57). La vieille ville, de beaucoup la plus importante, est sur la rive gauche, par laquelle nous arrivions; la ville nouvelle, dite faubourg de Saint-Pétersbourg, est située sur la rive droite, par laquelle arrivaient les Russes. Un pont les réunit. La vieille ville est entourée d'un ancien mur en briques, épais de quinze pieds à sa base, haut de vingt-cinq, et de distance en distance flanqué de grosses tours. Un fossé avec chemin couvert et glacis, le tout mal tracé, précédait et protégeait alors ce mur, très-antérieur à la science de la fortification moderne. En avant et autour de la ville on apercevait de grands faubourgs, l'un dit de Krasnoé, sur la route de Krasnoé, touchant au Dniéper; l'autre au centre, dit de Micislaw, du nom de la route qui vient y aboutir; un troisième plus au centre, dit de Roslawl, par le même motif; un quatrième à droite, dit de Nikolskoié; un cinquième et dernier, dit de Raczenska, formant l'extrémité du demi-cercle et allant s'appuyer au Dniéper. Des hauteurs sur lesquelles l'armée était venue successivement se ranger, on découvrait la vieille ville, son enceinte flanquée de tours, ses rues tortueuses et inclinées vers le fleuve, une belle et antique cathédrale byzantine, le pont qui joignait les deux rives du Dniéper, au delà enfin la nouvelle ville s'élevant sur les coteaux vis-à-vis. Arrivée de Bagration et de Barclay de Tolly sous les murs de Smolensk. On voyait arriver par la rive droite du Dniéper des troupes nombreuses, dont la marche rapide annonçait que les soldats russes accouraient en masse pour défendre une cité qui leur était presque aussi chère que Moscou. Napoléon, s'il n'avait plus l'espoir de surprendre Smolensk, et de déborder facilement Barclay de Tolly, s'en dédommageait par l'espérance de voir l'armée russe déboucher tout entière pour livrer bataille. Napoléon dédommagé de ne pouvoir surprendre Smolensk, par l'espérance d'une grande bataille. Une grande victoire gagnée sous les murs de cette ville, suivie des conséquences qu'il savait tirer de toutes ses victoires, lui suffisait. Il avait appris par une profonde expérience qu'à la guerre ce n'est pas toujours le succès cherché qui se réalise, mais que s'il y en a un, et qu'il soit grand, peu importe que ce ne soit pas celui qu'on a prévu et désiré.