Demande de secours adressée par M. de Pradt au général Reynier et à M. de Bassano. On se mit donc à élever à Varsovie les plaintes les plus vives, et à demander instamment à M. de Pradt des secours dont ce prélat ambassadeur ne disposait point. Celui-ci, après avoir perdu la tête au milieu des cris du concile, n'était guère capable de résister aux émotions d'une capitale épouvantée, et avait montré moins de caractère encore que certains habitants de Varsovie. Il usa de sa seule ressource; il écrivit à M. de Bassano d'un côté, au général Reynier de l'autre, pour réclamer des envois de troupes. Le général Reynier tout occupé de sauver l'armée saxonne, ne s'occupe guère des demandes de l'ambassadeur de France. Le général Reynier, qui avait une tout autre tâche à remplir que de protéger Varsovie, car il lui fallait avec 11 mille Saxons tenir tête à 30 mille Russes, répondit à l'ambassadeur que c'était aux habitants de Varsovie à se défendre eux-mêmes, et que quant à lui il avait autre chose à faire que de s'occuper de leur sûreté. Par une lettre fort pressante il engagea le prince de Schwarzenberg à rétrograder sur-le-champ, afin de l'aider à repousser l'ennemi, sauf à reprendre sa marche vers le quartier général quand on aurait arrêté les Russes, et occupé derrière les marais de Pinsk une forte position qui ne leur permît guère de se porter plus avant[8]. Le prince de Schwarzenberg se hâte d'aller au secours des Saxons. Le prince de Schwarzenberg, rapidement averti de cette échauffourée, car le bruit en avait retenti dans toute la Pologne, répondit au général Reynier qu'il sentait le danger de la situation, et qu'il allait, malgré les ordres du quartier général, rétrograder pour venir à son secours. Quant à M. de Bassano, il répondit avec assez d'ironie aux terreurs de M. de Pradt, et ne pouvant rien statuer relativement aux demandes de secours, les adressa toutes au quartier général.

Napoléon accueillit mal ces nouvelles, surtout par rapport à ceux qui s'étaient laissé si facilement intimider. Il approuva complétement la détermination qu'avait prise le prince de Schwarzenberg de rétrograder sur Proujany pour secourir le général Reynier, et plaça même ce dernier sous les ordres du commandant autrichien. Il enjoignit au prince de Schwarzenberg de marcher résolûment, avec les 40 mille hommes qu'il allait avoir, sur Tormazoff, qui n'en pouvait compter plus de 30 mille, de le pousser à outrance, jusqu'à ce qu'on l'eût rejeté en Volhynie. Il lui promit, cette tâche remplie, de le rappeler au quartier général, conformément aux désirs de l'empereur d'Autriche, et écrivit à celui-ci pour lui demander d'envoyer un renfort au corps autrichien. Bien qu'il ignorât les secrètes relations subsistant entre la cour d'Autriche et la cour de Russie, Napoléon voyait clairement qu'il n'obtiendrait guère au delà des 30 mille hommes du prince de Schwarzenberg; mais il aurait du moins voulu que ces 30 mille hommes fussent toujours tenus au complet, et sans de prompts renforts ils ne pouvaient pas l'être, car ils n'étaient pas plus épargnés que nous par les fatigues. Il aurait voulu aussi qu'un corps d'armée autrichien, qui était actuellement réuni en Gallicie, et dont on lui avait fait espérer le concours, fût autorisé à prendre une attitude menaçante du côté de la Volhynie, ce qui aurait obligé le général Tormazoff à se montrer moins téméraire; mais il le demanda sans y compter beaucoup, et insista particulièrement sur l'envoi d'un renfort de 7 à 8 mille hommes au prince de Schwarzenberg.

Ces mesures suffisaient pour tenir à distance le corps de Tormazoff et pour le réduire à une complète impuissance, à moins que l'amiral Tchitchakoff ne vînt bientôt doubler ses forces. C'était assez en effet de quarante mille Autrichiens et Saxons pour ramener le général russe en Volhynie; mais il fallait se tenir en communication avec ces quarante mille hommes, qui allaient se trouver à cent lieues au moins d'Orscha, point où s'appuyait la droite de la grande armée. Mesures de Napoléon pour garantir ses ailes pendant sa marche en avant. Napoléon consentit à se priver de l'une des trois divisions du prince Poniatowski, laquelle dut rester cantonnée entre Minsk et Mohilew pour nous garantir contre les surprises des Cosaques, et se lier par des postes de cavalerie avec la gauche du corps autrichien.

Notre droite était ainsi assurée, du moins pour le moment. Quant à notre gauche, Napoléon prit des mesures moins efficaces, quoiqu'elles pussent actuellement paraître suffisantes. Il blâma fort le mouvement rétrograde du maréchal Oudinot sur Polotsk, ne tenant pas assez compte de l'état des troupes, et préoccupé exclusivement de l'effet moral de ce mouvement, soit sur les Russes, soit sur l'Europe, qui recueillait avidement les moindres détails de cette guerre. Il s'attacha, d'après les calculs fort ingénieux qu'il avait faits sur les documents enlevés aux Russes, à prouver au maréchal Oudinot que le comte de Wittgenstein ne devait avoir que 30 mille soldats, de très-mauvaise qualité, qu'il ne pouvait dès lors être à craindre pour 20 mille Français aguerris, et lui ordonna de marcher hardiment sur l'ennemi et de le rejeter au loin sur la route de Saint-Pétersbourg. Afin de laisser le maréchal sans objection, il résolut de lui envoyer le corps bavarois, qui était, comme tous nos alliés, bon un jour d'action, mais qui fondait ensuite à vue d'œil par la fatigue, la maladie et la désertion. Napoléon continuait à compter ce corps pour 15 ou 16 mille hommes (bien qu'il ne fût plus que de 13 mille), et estimant le corps du maréchal Oudinot à 24 mille, il prétendit qu'avec 40 mille hommes on devait accabler Wittgenstein. Il trouvait un avantage de plus à placer les Bavarois à Polotsk, c'était de leur rendre la santé et une partie de leur effectif par le repos et la bonne nourriture. De toutes les troupes bavaroises il ne garda que la cavalerie légère, qui continua de servir auprès du prince Eugène, et qui était excellente. Avec ce renfort, il ne doutait pas d'être bientôt débarrassé de Wittgenstein sur sa gauche comme il espérait l'être prochainement de Tormazoff sur sa droite par la réunion du prince de Schwarzenberg avec le général Reynier. Du reste, dans sa pensée, les opérations qu'il allait exécuter avec l'armée principale devaient bientôt ranger au nombre des circonstances insignifiantes de cette guerre les événements qui se passeraient sur ses ailes. Napoléon se flattant que le maréchal Oudinot rejetterait le comte de Wittgenstein sur Sebej et Pskow, en concluait que le maréchal Macdonald pourrait immédiatement après concentrer son corps tout entier sur Riga, et commencer le siége de cette place. Aussi refusa-t-il de lui accorder l'une des divisions du duc de Bellune dont il ne voulait pas disloquer le corps, mais il le lui indiqua comme un secours éventuel qu'il pourrait au besoin appeler à son aide, et qui en attendant, placé sur ses derrières, lui apporterait un grand appui moral. À ces raisonnements, qui ne valaient pas quelques régiments de plus, Napoléon ajouta un nombre plus qu'ordinaire de croix d'honneur pour les Prussiens qui avaient vaillamment combattu contre les Russes.

Ordres de Napoléon au maréchal Victor pour le rapprocher de ses derrières. Tandis qu'il s'occupait ainsi d'assurer ses ailes pendant les mouvements offensifs qu'il préparait, Napoléon n'avait pas cessé de veiller à ses derrières, confiés au maréchal Victor et au maréchal Augereau, le premier vers Kœnigsberg, le second vers Berlin. Il avait par son active correspondance travaillé à procurer au maréchal Victor 25 mille hommes d'infanterie, 3 à 4 mille hommes de cavalerie, et 60 bouches à feu. Il avait fort recommandé à ce maréchal, ordinairement très-soigneux, la discipline des troupes, et projetait de l'appeler bientôt à Wilna, pour qu'il pût, si le cas s'en présentait, prêter secours soit au maréchal Macdonald, soit au maréchal Oudinot, soit au prince de Schwarzenberg. Il s'était occupé également de hâter l'organisation des quatrièmes bataillons et des régiments de réfractaires destinés au maréchal Augereau, des cohortes de gardes nationales chargées de remplacer sur les frontières de l'Empire les troupes attirées à Berlin, des régiments lithuaniens enfin qu'on espérait porter à 12 mille hommes, et pour lesquels l'argent manquait absolument. Utile emploi du temps passé à Witebsk. Napoléon n'avait donc pas perdu son temps à Witebsk, et ce n'était pas, du reste, son habitude. Il y était depuis une dizaine de jours, et, outre qu'il avait ménagé à ses soldats un repos nécessaire, qu'il leur avait fait passer sous des cabanes de feuillage le temps des plus fortes chaleurs, il avait obtenu l'avantage de rallier, sinon toutes les parties de l'artillerie en arrière, au moins quelques-unes, d'avoir notamment amené cent bouches à feu de la garde avec un double approvisionnement, d'avoir réuni 600 voitures du train à Witebsk, 6 à 700 entre Kowno et Witebsk, ce qui faisait environ 1300, et permettait de charrier dix ou douze jours de vivres pour une masse de 200 mille hommes, enfin d'avoir donné le temps au prince Eugène par des courses au delà de la Dwina, à Ney par des courses entre la Dwina et le Dniéper, à Davout par des recherches actives au delà du Dniéper, de réunir six à sept jours de vivres, sans compter l'alimentation quotidienne. Napoléon en avait réuni pour environ dix jours à Witebsk, et les destinait à la garde. Le maréchal Davout avait en outre préparé à Orscha où il s'était établi d'abord, à Doubrowna où il s'était transporté ensuite, à Rassasna où il avait cantonné sa cavalerie, des magasins, des fours et des ponts. Par ordre de Napoléon, il avait jeté à Rassasna quatre ponts de radeaux sur le Dniéper. L'abondance des bois, le mouvement très-lent des rivières, rendaient ce genre de pont facile et de bon usage dans ces contrées, et l'on y avait souvent recours.

Napoléon après avoir refait ses troupes et réorganisé ses équipages, songe à reprendre l'offensive. Tout était donc prêt pour un nouveau mouvement, qu'on avait cette fois l'espérance de rendre décisif. Après avoir profondément médité sur les opérations qu'on pouvait essayer en ce moment, Napoléon adopta celle qui lui semblait la seule praticable, et dont la conception était digne de son génie. En présence d'un ennemi qui s'étudiait à échapper sans cesse, il avait tendu d'abord à couper sa ligne en deux, puis à déborder, à tourner, à envelopper chacune des deux parties de cette ligne, de manière à les détruire l'une et l'autre avant qu'elles eussent le temps de fuir. Cette manœuvre était désormais impossible depuis la réunion du prince Bagration avec le général Barclay de Tolly, réunion qui portait l'armée russe, après les pertes du feu et de la fatigue, à 140 mille hommes environ. Mais il n'était pas impossible, en renonçant à couper en deux cette armée, d'essayer encore de la déborder, de la tourner, de la prendre à revers, ce qui l'aurait mise hors d'état d'éviter une grande bataille, et l'aurait obligée de l'accepter dans les conditions les plus désavantageuses. Il forme le projet de s'écouler sans être aperçu devant les Russes, de passer le Dniéper, de remonter ce fleuve, de surprendre Smolensk, et de déboucher à l'improviste sur la gauche des deux armées ennemies pour les tourner. En conséquence de cette donnée que lui inspiraient les lieux et la situation, Napoléon résolut, en profitant du rideau de bois et de marécages qui le séparait des Russes (voir la carte no 55), de s'écouler clandestinement devant eux par un mouvement de gauche à droite, semblable à celui qu'il s'était proposé d'exécuter devant le camp de Drissa, de se porter des bords de la Dwina à ceux du Dniéper, de Witebsk à Rassasna, de passer le Dniéper, de le remonter rapidement jusqu'à Smolensk, de surprendre cette ville qui n'était pas défendue, d'en déboucher brusquement avec toute la masse de ses forces sur la gauche des Russes, qui se trouveraient ainsi débordés et tournés; de pousser, si la fortune le secondait, son mouvement à fond, et peut-être de renouveler contre Bagration et Barclay réunis ce qu'il avait voulu faire contre Barclay seul, et ce qu'il avait exécuté jadis avec tant de succès contre Mélas et Mack. Immenses conséquences de ce plan s'il peut réussir. Avec un de ces moments de faveur que la fortune lui avait tant de fois prodigués, il pouvait, il devait réussir, et alors quels résultats! Probablement la paix arrachée à la Russie définitivement soumise, et le sceptre du monde remis en ses mains!

Ce mouvement toutefois, quoique bien couvert par la nature de ce pays boisé et marécageux, présentait un inconvénient, celui d'être très-allongé, car la droite de l'armée, qui sous le maréchal Davout était à Rassasna, devait avoir fait trente lieues avant d'arriver à Smolensk, et la gauche, qui était avec le prince Eugène à Sourage, devait en faire à peu près autant pour remplacer le maréchal Davout à Rassasna, et ce n'était qu'après ce trajet qu'on pourrait commencer à se trouver sur la gauche de l'ennemi. Mais il était presque impossible de s'y prendre autrement, et d'ailleurs le rideau de bois et de marais qui nous séparait des Russes était si épais, Napoléon était si habile dans les marches, qu'on avait bien des chances de réussir. On aurait pu, il est vrai, abréger beaucoup ce trajet, en se dispensant de passer le Dniéper, en cheminant entre ce fleuve et la gauche des Russes, en s'épargnant ainsi la prise de Smolensk, et en tournant de plus près l'ennemi qu'on voulait envelopper. Mais on aurait de la sorte échangé une difficulté contre une autre; on aurait échangé la difficulté de surprendre les Russes contre la difficulté de refouler brusquement leur gauche, formée en ce moment par le vaillant Bagration, de la refouler si vite, si victorieusement, qu'on empêchât le reste de l'armée de nous échapper. Le maréchal Davout consulté approuve entièrement le plan proposé. Napoléon avant de prendre son parti consulta le maréchal Davout, comme le plus capable de donner sur cette grave question un avis utile, et comme le mieux placé d'ailleurs pour apprécier la situation des deux armées. Après l'avoir entendu, il se décida pour le mouvement le plus allongé, celui qui consistait à passer le Dniéper, à le remonter par la rive gauche, à enlever Smolensk, et à déboucher à l'improviste sur la gauche des Russes, surprise et débordée[9].

Force de l'armée française employée à cette nouvelle opération. Cette belle et vaste manœuvre étant résolue, Napoléon ordonna de tout préparer pour le départ des divers corps d'armée du 10 au 11 août. Le maréchal Davout devait rallier par Babinowiczi et Rassasna ses trois divisions, Morand, Friant, Gudin, les réunir aux divisions Dessaix, Compans, aux Polonais, aux Westphaliens, et se tenir prêt avec la cavalerie du général Grouchy à venir couvrir les débouchés de Rassasna et de Liady, près desquels il était décidé que l'armée passerait le Dniéper. En déduisant de l'armée polonaise la division Dombrowski, laissée à Minsk, l'ensemble de ces corps pouvait former une masse de 80 mille hommes environ, placés sous la main du maréchal Davout. La cavalerie Montbrun et Nansouty sous Murat, le corps du maréchal Ney, devaient s'écouler par Liosna et Lioubawiczi sur Liady et Rassasna, et y franchir le Dniéper tout près du maréchal Davout, auquel ils apporteraient ainsi un renfort de 36 mille hommes. Enfin le prince Eugène partant de Sourage, la garde de Witebsk, pour passer par Babinowiczi et Rassasna, devaient ajouter, la garde 25 mille hommes, le prince Eugène 30 mille, c'est-à-dire 55 mille hommes à la masse totale de l'armée française, du moins à la partie qui était prête à se porter en avant. Le général Latour-Maubourg pouvant y ajouter 5 à 6 mille cavaliers, s'il était appelé à rejoindre, il fallait évaluer à 175 mille combattants présents au drapeau, les forces avec lesquelles Napoléon se préparait à frapper le coup décisif. Si on compte en outre 18 ou 20 mille Saxons et Polonais à droite vers le Dniéper (non compris les Autrichiens), 60 mille Français et alliés à gauche sur la Dwina, ce qui fait 80 mille, on retrouve les 250 ou 255 mille hommes restant des 420 mille qui avaient passé le Niémen. Napoléon laissait à Witebsk pour y garder ce point très-important sur la Dwina, et de plus ses magasins et ses hôpitaux, environ 6 à 7 mille soldats, se composant d'un régiment de flanqueurs de la garde, d'un régiment de tirailleurs, de trois bataillons de marche, et des hommes isolés qu'on espérait ramasser. Ces corps devaient bientôt rejoindre, mais être remplacés par d'autres, de manière à former comme à Wilna une garnison mobile, et toujours suffisamment nombreuse. La cavalerie légère fut chargée de battre le pays sur les deux rives de la Dwina pour ramener les maraudeurs à Witebsk, en leur disant que leurs régiments allaient partir, et que s'ils restaient ils seraient pris par les Cosaques.

Pendant que Napoléon songe à prendre l'offensive, les Russes y pensent de leur côté. Tandis que tout se disposait pour cette grande opération, les Russes de leur côté en préparaient une moins bien concertée, et qui n'avait pas les mêmes chances de réussir. Le prince Bagration s'était réuni par Smolensk à l'armée principale. Après les pertes essuyées devant Mohilew et dans les marches, il n'amenait pas plus de 45 mille hommes à Barclay de Tolly, et portait ainsi à 135 mille hommes environ, peut-être à 140, l'armée totale opposée à Napoléon. Ce qui subsistait du plan général adopté par l'empereur Alexandre, et modifié depuis par les événements, c'était la résolution, tout en continuant à se retirer devant l'armée française, de profiter chemin faisant des fautes qu'elle pourrait commettre. Or on croyait en avoir aperçu une fort grave dans la dispersion apparente de ses cantonnements. En les voyant commencer à Sourage, se continuer par Witebsk, Liosna, Babinowiczi, jusqu'à Doubrowna, on les supposait dispersés sur plus de trente lieues. Ils croient les cantonnements de l'armée française dispersés, et veulent les surprendre. On ne savait pas qu'aussitôt qu'on aurait percé le rideau des bois et des marécages, on rencontrerait Murat avec 14 mille cavaliers, appuyé immédiatement par les 22 mille fantassins du maréchal Ney, ce qui faisait tout de suite 36 mille combattants d'une qualité admirable, capables de tenir tête au triple de forces, devant être rejoints en quelques heures par les 30 mille hommes des divisions Morand, Friant, Gudin! on ne savait pas qu'on recevrait en flanc les 25 mille hommes du prince Eugène et les 30 mille de la garde; que de telles troupes, de tels généraux, disposés d'ailleurs avec tant d'art les uns à côté des autres, n'étaient pas faciles à surprendre, à troubler et à mettre en déroute par une attaque imprévue sur l'un de leurs cantonnements! Quoi qu'il en soit, les généraux russes, qui formaient plutôt une oligarchie militaire qu'un état-major subordonné à un seul chef, car, ainsi qu'on l'a vu, le général Barclay de Tolly ne commandait au prince Bagration qu'en qualité de ministre de la guerre, les généraux russes, tout en trouvant fort sage l'idée de se retirer jusqu'à ce qu'on eût suffisamment affaibli l'armée française, ne cédaient à cette idée qu'à contre-cœur, et en éprouvant à tout moment le désir d'essayer d'une bataille, s'il se présentait une occasion favorable de la livrer. Surtout depuis que les deux armées étaient réunies, et que du nombre de 90 mille hommes on était revenu à celui de 140 mille environ, il y avait des raisons de plus à faire valoir en faveur du projet de risquer une bataille. Le prince Bagration, avec son ardeur accoutumée, était à la tête de ceux qui voulaient combattre. Dans la masse de l'armée, où l'on n'était pas assez éclairé pour apprécier le mérite d'une retraite calculée, on qualifiait de lâches tous ceux qui parlaient de reculer encore. Les soldats allaient jusqu'à insulter le brave Barclay de Tolly, ce que celui-ci supportait avec une indifférence apparente, mais avec un chagrin intérieur, d'autant plus profond qu'il était plus caché. Dans certains moments même, le mouvement des esprits étant poussé jusqu'à l'insubordination, il avait été obligé de faire fusiller quelques mutins trop audacieux dans leurs démonstrations. Conseil de guerre convoqué par le général Barclay de Tolly. Pourtant il assembla le 5 août un conseil de guerre auquel assistèrent, outre les deux généraux en chef Barclay de Tolly et Bagration, le grand-duc Constantin, le général Yermolof et le colonel Toll, l'un chef d'état-major, l'autre quartier-maître général de la première armée, le comte de Saint-Priest, chef d'état-major de la seconde, et le colonel Wolzogen, représentant le plus distingué du système de retraite. Continuation du conflit élevé dans le camp russe entre ceux qui veulent une retraite indéfinie, et ceux qui sont portés à combattre. Le colonel Toll fit valoir, avec la vivacité et les formes tranchantes qui lui étaient propres, l'idée de l'offensive, et eut le succès qu'on a toujours quand on parle dans le sens de la passion dominante. Le général Barclay de Tolly et le colonel Wolzogen firent valoir en vain les avantages d'une retraite, qui avait pour but d'attirer les Français dans les profondeurs de la Russie, et de les assaillir seulement quand ils seraient assez affaiblis pour qu'on pût infailliblement triompher de leur valeur. On ne les comprit pas, ou l'on feignit de ne pas les comprendre, et on fit à leurs raisonnements l'accueil le plus froid. Barclay de Tolly n'avait d'étranger que le nom, le colonel Wolzogen avait à la fois le nom et l'origine. On leur laissa voir assez clairement la défiance qu'ils inspiraient, et l'offensive fut immédiatement résolue, bien que contraire à toute raison. Il n'était pas probable, en effet, que l'empereur Napoléon fût devenu tout à coup un général assez novice pour camper pendant quinze jours si près de l'ennemi sans avoir pris ses précautions. On lui supposait plus de 200 mille hommes sous la main, ce qui était exagéré; mais il suffisait qu'il en eût 100 mille seulement, à portée les uns des autres, pour qu'avec les 140 mille hommes dont on disposait, et dont on pouvait tout au plus faire concourir 80 sur un même point, on fût arrêté court, et, vingt-quatre heures après une attaque imprudente, enveloppé, entraîné, Dieu sait à quelles conséquences. Mais il est rare que les hommes conservent leur raison en présence d'une idée dominante. Avant cette guerre, le penchant à l'imitation avait dirigé tous les esprits vers une retraite semblable à celle de lord Wellington en Portugal; depuis le commencement des hostilités, la passion nationale avait tourné les mêmes esprits à la fureur de combattre. Le projet d'une attaque sur les cantonnements français l'emporte dans le conseil de guerre. Barclay de Tolly céda, et il fut convenu qu'on attaquerait le 7 août, en trois colonnes; que deux de ces colonnes, composées des troupes de la première armée, s'avanceraient par la haute Kasplia sur Inkowo, contre les cantonnements de Murat, point milieu de la ligne des Français qu'on estimait le plus faible, et que la troisième colonne, composée de la seconde armée sous le prince Bagration, s'avancerait de Smolensk sur Nadwa, pour seconder l'effort des deux autres. (Voir la carte no 55.)

Le 7 août les colonnes russes se mettent en mouvement. Le 7 en effet on se mit en marche conformément au plan adopté. Le 8 une forte avant-garde de troupes à cheval, formée par les Cosaques de Platow et par la cavalerie du comte Pahlen, s'approcha d'Inkowo, où le général Sébastiani était cantonné avec la cavalerie légère de Montbrun, et un bataillon du 24e léger appartenant au maréchal Ney. Le général Barclay de Tolly avait voulu être de sa personne à cette avant-garde, afin de juger par ses propres yeux de ce qui allait se passer. Le général Sébastiani, doué de sagacité politique plus que de sagacité militaire, s'était laissé approcher sans presque s'en douter, et s'était borné à mander à son chef, le général Montbrun, que ses postes étant fort resserrés depuis la veille il craignait d'avoir bientôt de la peine à vivre. Sur ce simple indice le général Montbrun était accouru, et le 8 au matin, quoique malade, il était monté à cheval, et avait vu 12 mille chevaux fondre sur les 3 mille du général Sébastiani. Le général Sébastiani se laisse surprendre, mais les cantonnements de la cavalerie, repliés sur le corps de Ney, présentent une résistance que l'ennemi désespère de vaincre. Le bataillon du 24e, conduit par un vigoureux officier, arrêta longtemps par son feu cette nuée de cavaliers, et les généraux Montbrun et Sébastiani furent obligés de les charger plus de quarante fois dans la journée. Enfin après avoir perdu 4 à 500 hommes, notamment une compagnie entière du 24e, ces deux généraux regagnèrent les cantonnements du maréchal Ney, et ils trouvèrent dans le corps de ce maréchal un appui invincible. Les Russes firent halte. Cette tentative leur prouva que si quelques postes français n'étaient pas en ce moment sur leurs gardes, la masse était impossible à entamer. Ils aperçurent même du côté de Poreczié, vis-à-vis des cantonnements du prince Eugène, une extrême vigilance, et des masses de troupes considérables, ce qui était naturel, car il y avait là beaucoup d'infanterie. Cette remarque fit croire à Barclay de Tolly que les Français avaient changé de position, qu'ils s'étaient reportés sur leur gauche, pour tourner la droite des Russes vers les sources de la Dwina, et les couper de la route de Saint-Pétersbourg. Les Russes renoncent à l'offensive, et se rejettent sur leur droite. Frappé de cette crainte, Barclay de Tolly qui marchait à contre-cœur, envoya d'une aile à l'autre un contre-ordre général, et prescrivit un mouvement rétrograde à ses deux principales colonnes, celles qui lui obéissaient directement, afin d'opérer tout de suite une forte reconnaissance sur sa droite. Bien lui en prit, car s'il se fût obstiné dans cette marche offensive, il aurait reçu en flanc le choc des 120 mille hommes venant de la Dwina, aurait été poussé sur les 55 mille qui gardaient le Dniéper, et probablement se serait vu étouffé entre les uns et les autres. Quant à Bagration, il resta sur la route en avant de Smolensk, vers Nadwa.