Le maréchal Oudinot passe la Dwina à Polotsk. Le maréchal Oudinot, dont le corps était réduit de 38 mille hommes à 28 mille au plus[7], avait successivement défilé devant Dunabourg, Drissa, Polotsk, et enfin passé la Dwina à Polotsk même. Il avait d'abord, par ordre de Napoléon, laissé sa troisième division, composée de Suisses, d'Illyriens, de Hollandais, sous le général Merle, au camp de Drissa, pour détruire les ouvrages de ce camp aussi célèbre qu'inutile. Mais des bras épuisés et privés d'outils (le matériel du génie était resté en arrière) n'avaient pu avancer beaucoup cette importante démolition; et le maréchal se trouvant infiniment trop faible devant le corps de Wittgenstein, qui avait été porté par les renforts du prince Repnin à 30 mille hommes, avait rappelé à lui la division Merle. Afin de se conformer à l'ordre de s'élever jusqu'à Sebej sur la route de Saint-Pétersbourg, il avait poussé le 28 juillet une moitié de sa cavalerie légère sur la petite rivière de la Drissa (l'un des affluents de la Dwina), et avait successivement échelonné ses première et seconde divisions avec les cuirassiers entre la Drissa et Polotsk. Pour se garder contre les Russes de Wittgenstein, établis au delà de la Drissa, dans une direction presque perpendiculaire à son flanc gauche, il avait posté à Lazowka le reste de sa division légère, et la division étrangère du général Merle. (Voir la carte no 55.) Le 29, il avait fait un pas en avant, passé la Drissa au gué de Sivotschina, porté son avant-garde près de Kliastitsoui, rangé ses deux principales divisions un peu en arrière, et laissé la division Merle à la garde du gué de Sivotschina. Quelques détachements de cavalerie et d'infanterie légère le liaient avec Polotsk.

Combat du maréchal Oudinot contre le corps de Wittgenstein, livré le 29 juillet à Jakoubowo. Telle était sa situation le 29 juillet, second jour de l'entrée de la grande armée à Witebsk. Ce jour-là de fortes attaques de cavalerie, vers la tête et la queue de sa colonne, ne lui laissèrent aucun doute sur les projets offensifs des Russes. L'arrestation de deux officiers ennemis lui apprit en outre que le comte de Wittgenstein, marchant diagonalement vers lui, viendrait heurter sa tête à Kliastitsoui. Il crut devoir le prévenir, et s'avança jusqu'au village et château de Jakoubowo, à l'entrée d'une petite plaine entourée de bois. Le comte de Wittgenstein déboucha en effet dans cette plaine le 29 au matin, et attaqua vivement le village et le château de Jakoubowo. Le maréchal Oudinot confiant la défense de ce poste à la première brigade de la division Legrand, plaça le 26e léger dans Jakoubowo même, et établit le 56e de ligne un peu à gauche, en liaison avec les bois. Il garda en réserve la seconde brigade, commandée par le général Maison. Le combat fut très-acharné de part et d'autre. Le 26e disputa bravement à l'ennemi le village de Jakoubowo, et le 56e tâcha de lui enlever la lisière des bois. Un moment les Russes pénétrèrent dans le village de Jakoubowo, et même dans la cour du château. Aussitôt deux compagnies du 26e, fondant sur eux à la baïonnette, les repoussèrent, leur tuèrent deux ou trois cents hommes, et leur en prirent à peu près autant. De tous côtés on les refoula de la plaine dans les bois. Mais à la lisière de ces bois ils avaient une artillerie nombreuse et bien servie, qui ne nous permettait pas de rester déployés, à moins de prendre l'offensive et de nous engager dans les bois eux-mêmes pour les enlever, attaque difficile que le maréchal ne voulait pas risquer, étant incertain de ce qui se passait sur ses derrières. Il craignait en effet, et avec raison, tandis qu'il se défendait en tête, d'être pris à revers, et coupé de Polotsk, où il avait ses parcs et son matériel. Il crut donc plus sage de rétrograder sur la Drissa, de la repasser au gué de Sivotschina, et d'attendre l'ennemi dans cette position. Rapproché de Polotsk, que la division Merle et la cavalerie légère suffisaient à couvrir, il pouvait réunir derrière la Drissa les deux divisions françaises Legrand et Verdier avec les cuirassiers, et si les Russes tentaient de passer la Drissa devant lui, il avait en se précipitant sur eux tous les moyens de leur faire essuyer un sanglant échec.

Août 1812. Il employa la journée du 31 à opérer ce mouvement rétrograde, et il se trouva le soir en deçà du gué de Sivotschina, ayant ses tirailleurs le long de la Drissa, les deux divisions Legrand et Verdier à quelque distance en arrière, les cuirassiers prêts à soutenir l'infanterie, la division Merle en observation vers Polotsk. Nos tirailleurs avaient ordre, si les Russes passaient la Drissa, de ne leur résister qu'autant qu'il le faudrait pour les attirer, et de prévenir à l'instant le quartier général de leur approche.

Combat de la Drissa le 1er août. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, les Russes marchèrent sur la Drissa, et dès le matin du 1er août commirent l'imprudence de la traverser. C'est ce qu'attendait le maréchal Oudinot. Aussitôt qu'il les vit engagés au delà de la rivière, il lança d'abord sur eux la première brigade de la division Legrand, et puis la seconde. Courir sur les Russes, les pousser, les culbuter dans la Drissa, fut l'affaire d'un instant. On leur tua ou blessa près de deux mille hommes, et on leur en prit plus de deux mille, avec une partie de leur artillerie. La division Verdier s'étant mise à leur poursuite, franchit après eux la Drissa, et, emportée par son ardeur, se laissa entraîner trop loin. Elle enleva encore beaucoup d'hommes aux Russes, mais malheureusement elle s'en laissa prendre quelques-uns lorsqu'il fallut repasser la Drissa. Ce faible dédommagement accordé par la fortune aux Russes n'empêcha point que cette journée ne fût pour eux un sanglant échec: ils y perdirent 4 à 5 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers; les jours précédents leur en avaient coûté 2 à 3 mille. Malgré des avantages brillants, le maréchal Oudinot croit prudent de ne pas dépasser Polotsk. Nous avions perdu de notre côté dans cette suite de combats, de 3 à 4 mille hommes, dont 5 ou 600 morts, 2 mille blessés et plusieurs centaines de prisonniers. La fatigue nous avait mis en outre quelques hommes hors de service. Le maréchal Oudinot, certain d'avoir pour quelque temps dégoûté les Russes de s'attaquer à lui, ne se trouvant pas assez fort pour s'éloigner de la Dwina avec 24 mille soldats très-fatigués, jugea plus convenable de revenir à Polotsk même, où il avait ses parcs, ses vivres, et où il pouvait laisser s'écouler en sûreté, et dans une sorte de bien-être, les chaleurs qui avaient forcé Napoléon lui-même à s'arrêter à Witebsk. L'avantage d'être à cinq ou six lieues en avant de Polotsk, toujours inquiet pour ses flancs et pour ses derrières, obligé d'épuiser ses chevaux afin d'amener au camp les vivres qu'on avait à Polotsk, ne valait pas les peines que cette position offensive devait coûter. Il n'y avait à la quitter qu'un seul inconvénient, c'était de perdre l'effet moral des succès obtenus. Le maréchal Oudinot informa Napoléon de ce qu'il avait fait pendant ces derniers jours, et déclara que, si on ne lui accordait du repos et des renforts, il serait dans l'impossibilité d'accomplir la tâche qui lui était imposée.

Occupation de la Courlande par le maréchal Macdonald. Pendant que le maréchal Oudinot agissait de la sorte, le maréchal Macdonald, avec la division polonaise Grandjean, et les 17 mille Prussiens qui lui étaient confiés, s'était porté sur la Dwina, et avait conquis la Courlande par une marche rapide. (Voir la carte no 54.) Les Russes en se retirant, pris en flanc par les Prussiens, avaient essuyé dans les environs de Mitau un échec assez grave, et s'étaient repliés précipitamment sur Riga, nous livrant Mitau et toute la Courlande. C'était un fait digne de remarque que la vigueur avec laquelle se battaient pour nous des alliés qui nous détestaient, et qui ne faisaient la guerre qu'à contre-cœur. L'honneur militaire, si vivement excité chez eux par notre présence, les rendait presque plus braves pour nous qu'ils ne l'avaient été contre nous. Il faut ajouter que tandis que les alliés appartenant à de petites armées, comme les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, désertaient individuellement quand ils pouvaient, les Prussiens et les Autrichiens, retenus par la puissance de l'esprit militaire, qui est toujours proportionnée à la grandeur des armées, ne désertaient pas, sauf à nous abandonner en masse par une révolution dans les alliances, quand le moment serait venu.

Le maréchal Macdonald entreprit avec les Prussiens le blocus de Riga, et à la tête de la division polonaise Grandjean s'approcha de Dunabourg, prudemment toutefois, car cette ville passait pour très-fortifiée. Mais les Russes ne voulant pas éparpiller leurs forces, et se contentant de défendre l'importante place maritime de Riga, après avoir livré la tête de pont de Dunabourg aux troupes du maréchal Oudinot, livrèrent bientôt la ville elle-même aux troupes polonaises du général Grandjean. La tâche du maréchal Macdonald se trouvait dès lors bien simplifiée, puisque des deux places de Riga et de Dunabourg il n'avait plus à prendre que la première. Embarras du maréchal Macdonald, obligé de s'étendre de Riga à Polotsk. Mais cette tâche seule suffisait pour l'arrêter longtemps, et peut-être pendant toute la campagne. En effet, il avait été contraint de laisser aux environs de Tilsit et de Memel pour veiller sur la navigation du Niémen et du Kurische-Haff, et aux environs de Mitau pour garder la Courlande, 5 mille hommes du corps prussien. Il en conservait tout au plus 10 mille devant Riga, dont les ouvrages offraient un immense développement, et contenaient une garnison de 15 mille hommes. Il lui restait la division polonaise Grandjean, réduite de 12 mille soldats à 8 mille, et il était obligé avec cette division de surveiller l'espace de Riga à Polotsk, qui est d'environ soixante-dix lieues. Que faire avec si peu de monde, sur une ligne aussi vaste, avec tant d'objets proposés, imposés même à son zèle?

Ce maréchal demande à titre de renfort l'une des divisions du maréchal Victor. Il se hâta d'instruire le quartier général de sa situation dans des termes sensés, même un peu ironiques, qui n'étaient pas propres à plaire, et qui rappelaient l'ancienne opposition militaire de l'armée du Rhin. Il déclara que sans une adjonction de forces considérables il ne réussirait ni à prendre Riga, ni à se tenir en relation constante avec le corps d'Oudinot, car la division Grandjean étant forcément détournée du blocus de Riga pour rester en observation devant Dunabourg, on ne pourrait pas même approcher des ouvrages de Riga; et quant à cette division, ayant à couvrir un espace de soixante-dix lieues, elle serait dans l'impossibilité de maintenir la liberté des communications sur une pareille étendue de pays. Dans cette situation, ce qu'il y avait de plus simple à proposer, c'était la réunion du corps du maréchal Macdonald avec celui du maréchal Oudinot, car alors Wittgenstein eût été infailliblement battu, Wittgenstein battu et repoussé au loin, la Courlande eût été couverte, le Niémen eût été mis à l'abri de toute insulte, Riga, il est vrai, n'eût pas été assiégé, et encore moins pris, mais enfin une supériorité décidée nous aurait été acquise à l'aile gauche de notre ligne d'opérations. Au lieu de proposer cette réunion des deux corps, qui était possible et même nécessaire, mais qui eût exigé de sa part un désintéressement peu commun, car il aurait été subordonné au maréchal Oudinot, le maréchal Macdonald sollicita une augmentation de forces, qu'il n'avait aucune chance d'obtenir. Il demanda notamment qu'on lui adjoignît une ou deux des divisions du maréchal Victor, qui se formaient, comme on l'a vu, entre Dantzig et Tilsit. C'était une manière assurée de ne rien obtenir.

Événements à l'autre extrémité du théâtre de la guerre. À l'autre extrémité du vaste théâtre de cette guerre, à cent cinquante lieues au sud-est, c'est-à-dire vers le cours supérieur du Bug, il venait de se produire certains accidents qui ne pouvaient manquer d'entraîner quelques changements dans les projets de Napoléon. (Voir la carte no 54.) Le général Reynier avec les Saxons avait dû rétrograder de Neswij sur Slonim, de Slonim sur Proujany, pour couvrir le grand-duché, et envahir plus tard la Volhynie. Mouvement croisé du général Reynier et du prince de Schwarzenberg. Le prince de Schwarzenberg avec l'armée autrichienne avait dû marcher en sens contraire, s'élever de Proujany sur Slonim et Neswij, pour venir joindre le quartier général, disposition conforme aux désirs de l'empereur d'Autriche qui voulait que son armée ne reçût d'ordre que de Napoléon lui-même, et aux défiances de Napoléon qui n'entendait pas remettre la défense de ses derrières à une armée autrichienne. Le général Reynier, dans ce mouvement croisé avec le prince de Schwarzenberg, avait vu ce prince, et était convenu avec lui du remplacement des postes autrichiens par les postes saxons sur la ligné du Bug et de la Mouckawetz, qui nous séparait des Russes. Ces précautions prises, le général Reynier avait continué son mouvement, et envoyé des détachements pour remplacer les Autrichiens à Pinsk, à Kobrin, à Brezesc.

Marche du général Tormazoff sur le grand-duché. À ce même moment, celui où Napoléon entrait dans Witebsk, le général russe Tormazoff s'était enfin mis en marche, conformément à l'ordre qu'il avait reçu de menacer le flanc droit des Français, mission dont le prince Bagration ne pouvait plus s'acquitter depuis qu'il avait dû rejoindre la grande armée russe. En attendant que l'amiral Tchitchakoff, engagé dans de vastes projets du côté de la Turquie, pût ou les exécuter, ou se rabattre sur la Pologne, le général Tormazoff, à la tête d'environ 40 mille hommes, était seul chargé d'une diversion sur nos ailes, et marchait hardiment vers le haut Bug. Il avait répandu environ une douzaine de mille hommes de Bobruisk à Mozyr, de Mozyr à Kiew, pour se tenir en communication avec le prince Bagration d'un côté, avec l'amiral Tchitchakoff de l'autre. C'était une précaution contre les tentatives que pourraient faire sur ses derrières les Autrichiens réunis en Gallicie. Bien que la cour de Vienne eût fait donner à Saint-Pétersbourg l'assurance que ses efforts en faveur des Français se borneraient à l'envoi des 30 mille hommes du prince de Schwarzenberg, néanmoins, le général Tormazoff n'avait pas voulu se porter en avant sans prendre ses précautions contre les éventualités de la politique autrichienne, et après avoir laissé sur ses derrières les forces que nous venons de mentionner, il s'était avancé avec environ 28 mille hommes sur le haut Bug, menaçant le grand-duché, que le général Reynier devait défendre avec 12 à 13 mille Saxons. Les Cosaques étaient alors en possession, quoique bien peu redoutables pour des troupes régulières, de répandre l'épouvante dans toutes les contrées où on les annonçait, et en effet la soudaineté de leurs apparitions, jointe à leur barbarie, avait de quoi effrayer les peuples qui n'étaient point en armes. Précédant de quinze à vingt lieues le général Tormazoff sur le Bug, ils avaient excité dans toute la Pologne une terreur singulière, et qui contrastait fort avec les grandes résolutions qu'affichaient les Polonais. Cette terreur devint bien plus vive et plus motivée quand le général Tormazoff lui-même, avec 28 mille hommes de troupes régulières, s'approcha de Kobrin, l'un des postes que les Autrichiens venaient de céder aux Saxons. Le général russe apprenant la situation isolée d'un détachement saxon à Kobrin, enlève ce corps de deux mille hommes. Le général Tormazoff, instruit par les juifs, qui trahissaient partout la cause de la Pologne, de la présence d'un détachement saxon à Kobrin, résolut de signaler son approche par un coup d'éclat sur ce détachement, qui par malheur était dénué d'appui. Il marcha sur Kobrin, qu'occupait le général saxon Klengel avec sa petite troupe. Cet officier, brave mais imprudent, au lieu de se replier, s'obstina à tenir dans une ville tout ouverte, et où il lui était impossible de se défendre. Il fut assailli, enveloppé, et après avoir combattu avec une rare vaillance, obligé de remettre son épée au général ennemi. Cette rencontre, qui eut lieu le 27 juillet, coûta aux Saxons environ 2 mille hommes, en morts, blessés ou prisonniers.

Terreur panique à Varsovie lorsqu'on apprend l'approche du général Tormazoff. Cet accident, qui avait son importance dans l'état d'affaiblissement auquel le corps saxon se trouvait réduit, était plus fâcheux encore par son effet moral. Il produisit, surtout à Varsovie, une impression des plus pénibles. Ces infortunés Polonais, qui s'étaient jetés avec ardeur dans un projet d'insurrection générale, en apprenant que les Russes étaient si près de chez eux, virent les exils, les séquestres suspendus sur leurs têtes, et un grand nombre donnèrent le dangereux exemple de réunir ce qu'ils avaient de plus précieux pour passer sur la rive gauche de la Vistule. Bien qu'ils eussent appelé de tous leurs vœux la folle guerre que Napoléon soutenait en ce moment, ils en craignaient les conséquences maintenant qu'elle était commencée. Ils reprochaient à ce grand capitaine de s'engager imprudemment au delà de la Dwina et du Dniéper, de les laisser sans appui, comme s'il avait pu faire autrement que de s'avancer beaucoup pour obtenir sur les Russes un triomphe décisif, comme s'ils n'avaient pas dû lui répondre eux-mêmes de la sûreté de ses derrières, au lieu de lui laisser la peine de les couvrir. À cette occasion ils se plaignaient du froid discours de Wilna, imputaient à la tiédeur de ce discours la tiédeur des Polonais, oubliant que c'était à eux à provoquer par leur ardeur l'ardeur de Napoléon, et à vaincre ses hésitations par des résolutions énergiques, et même téméraires. Malheureusement, ainsi que nous l'avons dit, l'armée en Pologne était seule dévouée sans mesure; la nation regardait, jugeait, critiquait la témérité de la marche de Napoléon, comme si cette témérité eût été plus grande que celle qu'on exigeait de lui en voulant qu'il reconstituât la Pologne.