Toutefois, après quelques jours de repos, aussi utiles au corps d'armée tout entier qu'aux Bavarois, le maréchal Oudinot, constamment aiguillonné par Napoléon, avait cru devoir reprendre l'offensive contre le comte de Wittgenstein, et s'était reporté à gauche de Polotsk sur la Drissa, vers Valeintsoui, à quelques lieues au-dessous du gué de Sivotschina, où il avait si maltraité les Russes quelque temps auparavant. Ne les trouvant pas derrière la Drissa, il avait franchi cette rivière et s'était dirigé sur la Svoiana, derrière laquelle étaient campées les troupes du comte de Wittgenstein. Tandis que les Français avaient été renforcés par les Bavarois, ce qui les portait à 32 ou 33 mille hommes environ, dont un cinquième toujours employé aux fourrages, les Russes s'étaient renforcés aussi d'une manière au moins égale. Ils avaient reçu la garnison de Dunabourg tout entière, plus quelques-uns des bataillons de dépôt qui étaient tenus en réserve dans le voisinage des armées agissantes pour les recruter. Le tout pouvait bien monter à 10 ou 12 mille hommes de renfort, et portait à 30 et quelques mille les forces du comte de Wittgenstein. Mais ces troupes, ne manquant de rien et ayant peu marché, étaient en beaucoup meilleur état que les nôtres, quoique militairement fort inférieures. Il faut ajouter qu'elles étaient toutes russes, tandis que dans le corps du maréchal Oudinot il y avait à peine la moitié de Français.

Après quelques tentatives d'un mouvement offensif, le maréchal Oudinot croit plus prudent de revenir sur la Dwina. Le maréchal Oudinot, évaluant son corps à 32 ou 33 mille hommes, et sachant qu'à cause des fourrages et des maladies il n'en pouvait mettre plus de 25 mille en ligne, comptant peu sur les troupes alliées, n'avait repris l'offensive que parce qu'il avait senti trop vivement la piqûre des reproches de Napoléon. Pendant plusieurs jours, il resta le long de la Svoiana, devant le camp des Russes, les provoquant avec des troupes légères, et cherchant à les entraîner à une nouvelle faute, comme celle qu'ils avaient commise sur la Drissa, au gué de Sivotschina. Mais les Russes n'avaient garde de se laisser prendre une seconde fois au piége, et durant ces quelques jours on tirailla de part et d'autre sans résultat, si ce n'est la perte fort inutile de plusieurs centaines d'hommes sacrifiés dans ces embuscades.

Pourtant le maréchal Oudinot, qui avait pris une position avancée à gauche de Polotsk, et avait descendu la Drissa jusqu'à Valeintsoui, craignait non sans fondement d'être tourné vers sa droite, par la route de Polotsk à Sebej, laquelle était restée dégarnie de troupes. Il repassa donc la Drissa, et alla s'établir entre Lazowka et Biéloé, en avant de la vaste forêt de Gumzéléva, qui couvre Polotsk. Ce maréchal prend position en avant de Polotsk, derrière la Polota. Affaibli de nouveau par les dernières marches, s'exagérant les forces qui avaient rejoint le comte de Wittgenstein, il résolut de se rapprocher encore davantage de Polotsk, de peur d'être coupé de cette ville, et il vint se placer derrière la rivière de la Polota. Cette petite rivière, couverte de moulins, de granges, de constructions de toute espèce, traverse au sortir de la forêt de Gumzéléva des prairies, des champs cultivés, tourne autour de Polotsk, et tombe dans la Dwina au-dessous de cette ville. Le maréchal Oudinot occupait les divers passages de la Polota, et avait toutefois gardé une partie de ses troupes en deçà pour se garantir contre un corps qui, ayant passé la Polota plus haut, déboucherait sur ses derrières par la forêt de Gumzéléva, et aborderait Polotsk par le côté découvert.

Conseil de guerre convoqué par le maréchal Oudinot, pour savoir s'il faut livrer bataille. Établi dès le 16 août dans cette position, il convoqua un conseil de guerre afin d'examiner la question de savoir s'il fallait livrer bataille, ou repasser la Polota et la Dwina, pour se mettre sous la protection de ces deux rivières, vivre plus à l'aise, et se borner à bien disputer le cours beaucoup plus large de la Dwina. Le général Saint-Cyr, assistant à ce conseil en qualité de commandant de l'armée bavaroise, soutint qu'il était inutile de livrer bataille, et de s'affaiblir en la livrant, si l'ennemi n'avait pas suivi l'armée française, et si on n'avait nullement l'apparence de reculer devant lui; mais que si au contraire il avait marché sur nos traces, il fallait l'arrêter net par un combat vigoureux, et, en le rejetant au loin, lui prouver qu'on se retirait non par crainte, mais par choix, et par goût pour une position plus commode. L'apparition de l'ennemi résout la question. Cet avis fort sage et fort militaire était près de rallier les esprits, lorsque le bruit du canon mit fin à toute controverse, et fit courir chacun aux armes, pour résister aux Russes qui essayaient de franchir la Polota. On reçoit les Russes sur la Polota, et on les y arrête. Une division bavaroise et une division française, placées en avant de la Polota, reçurent vigoureusement les Russes, et les arrêtèrent sur le bord de cette rivière. La nuit qui survint ne permit pas de donner plus de suite à ce premier engagement.

Le lendemain 17, le maréchal Oudinot s'exagérant toujours les forces des Russes, et trouvant en outre sa position peu sûre, n'était pas très-fixé sur la conduite qu'il avait à tenir. Cette position, en effet, n'était pas des meilleures. S'il avait sur son front pour le couvrir la Polota, qui pouvait malheureusement être passée vers sa droite, il avait la Dwina par derrière, combattait donc avec une petite rivière devant lui, et une grosse rivière à dos, et sur celle-ci ne possédait d'autre pont que celui de Polotsk, moyen de retraite bien insuffisant en cas d'échec. Comme il arrive trop souvent en pareille occasion, il prit un parti moyen, celui de disputer fortement la position avec une portion de ses troupes, et de porter l'autre portion, ainsi que ses parcs et ses bagages, sur la gauche de la Dwina.

Non content de s'être replié sur la Dwina, le maréchal Oudinot songe à la repasser, lorsqu'il est blessé, et remplacé par le général Saint-Cyr. Par suite de cette résolution il ordonna de défendre vigoureusement les bords de la Polota, pendant que le reste de son armée traversait Polotsk et la Dwina. La défense fut en effet très-énergique et ne permit point aux Russes de faire un pas. Mais le maréchal Oudinot fut gravement blessé, comme sa rare bravoure l'y exposait trop souvent; le général Saint-Cyr le fut aussi, toutefois d'une manière plus légère. L'état du maréchal Oudinot l'empêchant de conserver le commandement, le général Saint-Cyr, quoique frappé lui-même, le prit immédiatement. La direction des opérations ne pouvait être remise dans des mains plus habiles.

Le général convoqua les principaux officiers de l'armée pour s'entendre avec eux sur la manière de sortir d'une situation qui s'était fort compliquée. Alliant la vigueur à la prudence, il fit sentir les inconvénients d'une attitude purement défensive, et d'une retraite en deçà de la Dwina trop évidemment obligée; il montra le danger d'être bientôt assailli, tourmenté sur l'une et l'autre rive de la Dwina, au point même de ne pouvoir plus aller aux fourrages, et en preuve il allégua les préparatifs de passage que l'ennemi faisait actuellement au-dessus de Polotsk. Le général Saint-Cyr prend la résolution de livrer bataille. En conséquence, il proposa pour le lendemain, en continuant de se retirer en apparence, de profiter du terrain couvert où l'on combattait pour repasser secrètement la Dwina et la Polota avec la majeure partie des troupes, d'attaquer les Russes à l'improviste, de leur infliger, si on le pouvait, un sanglant échec, et de se reposer ensuite à l'abri de ce succès derrière Polotsk et la Dwina. Cet avis si sage et si ferme à la fois ne soulevait qu'une objection, c'était l'épuisement des soldats marchant depuis quatre jours, se battant depuis trois, ayant pu trouver à peine le temps de prendre quelque nourriture, et arrivés à un état de faiblesse physique vraiment inquiétant. Pourtant le général Saint-Cyr affirmant que quatre heures lui suffiraient pour donner aux Russes un choc vigoureux, on convint de se reposer le matin, et de combattre dans l'après-midi du lendemain. On se sépara ainsi avec la résolution de livrer cette nouvelle et dernière bataille.

Belle manœuvre, et bataille de Polotsk, livrée le 18 août. Le lendemain 18 août, en effet, le général Saint-Cyr exécuta toutes ses dispositions comme il les avait annoncées. Il laissa ses parcs et ses bagages sur la rive gauche de la Dwina, où le maréchal Oudinot les avait déjà envoyés; il les dirigea même sur la route d'Oula, comme s'il allait se rapprocher de la grande armée en remontant sur Witebsk (voir la carte no 55); il profita de ce mouvement simulé pour concentrer autour de Polotsk la division Verdier et les cuirassiers Doumerc, puis vers le milieu du jour il fit brusquement repasser ses troupes sur la droite de la Dwina, les porta entre cette rivière et la Polota, et ordonna immédiatement l'attaque.

Les troupes bavaroises et françaises étaient comme cachées dans le ravin de la Polota, les Bavarois à droite, les deux divisions françaises Legrand et Verdier au centre, et une moitié de la division suisse du général Merle à gauche, avec les cuirassiers Doumerc. L'autre moitié de la division Merle était en deçà de la Polota, pour nous garder contre les troupes ennemies qui auraient pu franchir cette rivière à notre extrême droite, et déboucher de la forêt de Gumzéléva sur nos derrières.

De leur côté, les Russes étaient rangés au delà de la Polota, décrivant un demi-cercle autour de notre position, et placés très-près de nos avant-postes, afin de fondre sur nous au moment où nous battrions en retraite, comme ils s'y attendaient en apercevant le mouvement de nos parcs sur la gauche de la Dwina. Le mouvement imprévu de l'armée française jette les Russes dans un grand désordre. À un signal donné, toute notre artillerie, tant bavaroise que française, s'étant portée rapidement en avant, au nombre de soixante bouches à feu, couvrit de ses projectiles les Russes surpris et déconcertés. En effet, leur cavalerie n'était pas à cheval, leur infanterie n'était qu'en partie dans les rangs, et il y eut parmi eux un moment de grand trouble avant que tout le monde eût repris son poste. Nos divisions en profitèrent, et marchèrent en colonnes d'attaque dans l'ordre où elles se trouvaient, les deux divisions bavaroises Deroy et de Wrède à droite, les divisions françaises Legrand et Verdier au centre, la division Merle à gauche, mais celle-ci ne s'avançant guère, afin d'attirer près de Polotsk la droite des Russes qu'on se flattait d'envelopper dès qu'on aurait culbuté leur centre. Les Russes après avoir cédé s'arrêtent, et résistent, mais sont enfoncés. Les Russes, d'abord surpris, furent refoulés en grand désordre, laissant les prairies et les marécages couverts de leurs blessés qu'ils ne pouvaient pas recueillir, et de leurs canons qu'ils ne pouvaient pas emmener. Pourtant, après s'être repliés jusqu'à leur seconde ligne, ils s'arrêtèrent, et firent meilleure contenance. Alors la lutte devint vive et acharnée. Après une forte fusillade on s'aborda à la baïonnette, et la mêlée fut aussitôt générale. Les Bavarois, comme la plupart de nos alliés, désertant sur les routes et se comportant bien au feu, se battirent avec la plus grande valeur. Mort du brave général Deroy, et regrets inspirés par sa mort. Malheureusement le brave et digne général Deroy, vieillard de quatre-vingts ans, l'honneur de l'armée bavaroise, et l'un des plus respectables officiers de ce siècle, paya de sa vie les avantages remportés par ses troupes. Au centre la division Legrand enfonça tout ce qui lui fut opposé. La division Verdier, dont le chef fut blessé, se montra sa digne compagne. Pourtant la seconde brigade de cette division, où l'on comptait beaucoup de conscrits, ayant faibli un instant devant une attaque furieuse des Russes, le général Maison, qui joignait au coup d'œil le plus prompt une rare vigueur de caractère, sut réparer avec la première brigade la faute de la seconde, et mit les Russes en déroute. À peine l'engagement durait-il depuis deux heures, que déjà l'ennemi, refoulé sur tous les points, était obligé de nous céder le champ de bataille couvert de ses morts et de son artillerie.