Échauffourée d'un moment bientôt réparée. En ce moment toutefois une courte échauffourée faillit nous priver des fruits de la victoire. Vers notre gauche un régiment de dragons russes ayant réussi à se glisser à travers les sentiers marécageux du pays, entre la division Verdier et la division Merle, pénétra fort avant dans l'intérieur de notre ligne, où il causa un instant de trouble. Le général Saint-Cyr, que sa blessure empêchait de se tenir à cheval, et qui assistait à la bataille dans une petite voiture polonaise, se trouvait en cet endroit. Il fut renversé dans cette espèce de bagarre, et foulé aux pieds des chevaux. On le releva, et il ne cessa pas de donner ses ordres. Un poste de la brigade Merle, qui gardait les bords de la Polota, arrêta les dragons russes à coups de fusil. Les cuirassiers de Doumerc les chargèrent en flanc, en sabrèrent une bonne partie, et mirent fin à cette bizarre aventure.

Néanmoins il en était résulté un peu de temps perdu, et un peu de confusion. La gauche, composée surtout de la division Merle, avait eu le tort de s'avancer presque à la hauteur du centre, et de ramener en arrière la droite des Russes, qu'autrement on aurait pu prendre entre la Polota et la Dwina. Malgré cette faute, résultat d'un excès de bonne volonté, sur le front entier des deux armées nous étions complétement victorieux, et l'ennemi était ramené sur tous les points à la lisière de la forêt de Gumzéléva, d'où il avait débouché sur nous. Résultat de la victoire de Polotsk. Si nous avions eu encore une heure de jour, et si nos troupes avaient été moins fatiguées, nous aurions pu, en le suivant dans la forêt, lui enlever beaucoup de prisonniers et d'artillerie. Mais nos soldats, tombant de lassitude et quelques-uns d'inanition, étaient hors d'état d'aller plus loin. On s'arrêta donc à la lisière de la forêt, après une victoire brillante dont les trophées consistaient en 1500 prisonniers, 14 pièces de canon, une grande quantité de caissons, et 3 mille hommes tués à l'ennemi. Notre perte n'atteignait pas un millier d'hommes. Le principal avantage de cette journée était d'avoir refoulé au loin le comte de Wittgenstein, de lui avoir fait perdre le goût de l'offensive, du moins pour quelque temps, de pouvoir nous reposer tranquillement en avant de Polotsk, et de ne plus craindre de voir enlever nos fourrageurs, si loin qu'ils allassent. Le seul regret était celui qu'inspira la mort du général Deroy, et il fut universel.

Cette victoire connue à Smolensk le 19 août, lendemain du jour où l'on y était entré, causa une vive satisfaction à Napoléon, et le rendit juste enfin pour le général Saint-Cyr, dont la rapide détermination nous avait fait regagner sur la Dwina le prestige de la victoire. Le bâton de maréchal envoyé au général Saint-Cyr. Napoléon lui envoya le bâton de maréchal d'empire, bien dû à ses talents qui étaient grands quoique gâtés par des défauts de caractère. Il lui adressa en même temps de nombreuses récompenses pour les troupes françaises et bavaroises qui s'étaient parfaitement conduites, ne voulut pas qu'il y eût entre elles la moindre différence, et accorda des dotations aux veuves et aux orphelins des officiers bavarois, tout comme aux veuves et aux orphelins des officiers français. Il décerna aussi des honneurs tout particuliers à la mémoire du général Deroy. La perte de ce général et celle du général Gudin étaient les plus grandes que l'armée eût encore faites. Elle devait, hélas! en faire bientôt, sinon de plus grandes, au moins de bien plus nombreuses! La blessure du maréchal Oudinot n'avait heureusement rien de grave, quoiqu'elle dût pendant plusieurs mois lui interdire l'exercice du commandement.

La sécurité de nos ailes garantie par les deux victoires de Gorodeczna et de Polotsk. Ces deux victoires de Gorodeczna et de Polotsk, remportées, l'une le 12 août, l'autre le 18, semblaient garantir la sécurité de nos flancs, et nous permettre de nous avancer davantage, si l'espérance d'une victoire décisive venait luire sur la route de Moscou. Napoléon en jugea ainsi, et comptant que les Autrichiens et les Saxons suffiraient sur sa droite pour contenir Tormazoff, que les Français et les Bavarois de Saint-Cyr suffiraient sur sa gauche pour arrêter Wittgenstein, sans compter le maréchal Macdonald laissé entre Polotsk et Riga, il ne trouva dans la situation de ses ailes aucune raison de s'arrêter, si toutefois il voyait chance, en se portant en avant, ou de terminer la guerre, ou de lui donner un grand éclat. On ne pouvait entrevoir qu'une chance fâcheuse, c'était le retour probable de l'amiral Tchitchakoff, que la paix des Russes avec les Turcs allait rendre disponible. Mais le 9e corps, celui du duc de Bellune (maréchal Victor), soigneusement formé d'avance pour toutes ces éventualités, placé en juin à Berlin, en juillet à Tilsit, allait, en se transportant à Wilna, offrir une précieuse ressource contre tous les accidents imaginables. Napoléon, rassuré sur ses flancs, attend pour décider s'il se portera en avant, les rapports de son avant-garde. Napoléon pour asseoir ses résolutions définitives n'avait donc à prendre en considération que ce qui allait se passer entre la grande armée réunie sous sa main, et la grande armée russe commandée par Barclay de Tolly, laquelle était en retraite sur la route de Moscou. C'est sur ce point qu'il avait les yeux constamment fixés, se demandant toujours s'il fallait rester à Smolensk pour y organiser la Pologne, pour y préparer ses moyens d'hivernage, au risque de tout ce que l'Europe penserait d'une lenteur si nouvelle, ou bien s'il fallait continuer à s'enfoncer en Russie, pour frapper avant la fin de la saison un coup décisif, auquel ne pût pas tenir le caractère mobile de l'empereur Alexandre. C'étaient les rapports de ses deux généraux d'avant-garde qui devaient faire pencher d'un côté ou de l'autre la balance oscillante en ce moment dans ses mains.

Conduite de Murat et de Davout à la tête de l'avant-garde. Murat et Davout suivaient en effet, l'un avec sa cavalerie, l'autre avec son infanterie, les traces de la grande armée russe qui se retirait par la route de Moscou. Ils avaient occupé Solowiewo, au bord du Dniéper, après quelques combats d'arrière-garde, et laissant à d'autres le soin de conserver ce poste, ils avaient couru sur Dorogobouge, dernier point où la route de Moscou rencontre les sinuosités du Dniéper. Les rapports de ces deux chefs différaient comme leurs caractères. Fréquents conflits entre ces deux chefs. La bravoure éclatante mais inconsidérée de Murat, prodiguant follement sa cavalerie dans les reconnaissances, mais dans les combats la jetant sur l'ennemi avec un merveilleux à-propos, et malheureusement ne sachant pas la ménager de manière à la faire durer, était antipathique à la solide et froide raison du maréchal Davout, qui ne dépensait inutilement ni la vie ni les forces de ses hommes, avançait moins vite que d'autres, et en revanche ne reculait jamais. Quand Murat, engagé avec témérité, demandait l'infanterie du maréchal, celui-ci l'amenait sans se faire attendre, tirait d'embarras le brillant roi de Naples, sans jamais vouloir toutefois lui confier des soldats de la vie desquels il était avare. Il n'y avait que quelques jours qu'ils marchaient ensemble, et déjà il s'était élevé entre eux de vives altercations, dans lesquelles la vivacité du chef couronné de notre cavalerie était venue se briser contre la ténacité du chef de notre infanterie. Aussi se contredisaient-ils sans cesse dans leurs rapports à l'Empereur.

L'ennemi, dont le général Barclay de Tolly dirigeait la retraite, se retirait avec ordre et fermeté, ayant à son arrière-garde une quantité restreinte, mais suffisante et bien choisie, d'infanterie légère, d'artillerie et de cavalerie. Il rétrogradait par échelons, plaçant sur toute position où il pouvait arrêter nos cavaliers quelques pièces de canon attelées et des tirailleurs, et la défendant avec ces moyens jusqu'au moment où notre infanterie arrivait. Alors seulement il s'en allait en toute hâte, se repliait derrière d'autres échelons aussi bien postés, et ne lançait enfin sa cavalerie que dans les lieux découverts, quand elle avait chance de ramener la nôtre. Rien dans cette manière d'agir n'annonçait du trouble ou du découragement, et tout révélait au contraire une résistance qui devait grandir successivement, jusqu'à devenir une bataille générale lorsque l'ennemi jugerait convenable d'en livrer une. Leurs rapports contradictoires. Murat n'observant que très-superficiellement ce qui se passait devant lui, ne tenant compte que de cet abandon successif des positions occupées par l'ennemi, prétendait que les Russes étaient démoralisés, et que, dès qu'on pourrait les joindre, on n'aurait qu'à les aborder pour les accabler, qu'il suffisait donc de marcher vite pour trouver sur son chemin l'occasion d'un beau triomphe. Le maréchal Davout soutenait fortement le contraire, et affirmait qu'il n'avait jamais vu une retraite mieux conduite, et dont il fût moins facile de triompher en galopant sur les traces de l'ennemi. Tout en se contredisant, Murat et Davout sont d'accord sur un point, c'est qu'il y aura une grande bataille. Il pensait que sans s'épuiser à courir après les Russes, qu'on ne réussirait pas à devancer, on les rencontrerait bientôt dans une position de leur choix, où ils se défendraient à outrance, et devant laquelle on ferait bien, si on voulait livrer bataille, d'arriver avec des forces sagement ménagées. Il croyait donc à une bataille prochaine, mais sanglante, et l'une des plus terribles du siècle. Il écrivait en ce sens à Napoléon plus d'une fois par jour, et contredisait par conséquent tous les rapports de Murat. Pourtant ces deux chefs de notre avant-garde étaient d'accord sur un point, c'est qu'on trouverait bientôt une bataille sur son chemin, facile suivant l'un, difficile suivant l'autre, certaine suivant tous les deux.

Les Russes trouvés un moment en position à Dorogobouge, avec l'intention apparente de livrer bataille. En approchant de Dorogobouge, on aperçut les Russes rangés en bataille derrière une petite rivière qu'on appelle l'Ouja, et qui, après avoir traversé des terrains plus ou moins accidentés, allait se jeter vers notre gauche dans le Dniéper, à un lieu nommé Ouswiat (voir la carte no 55). À leur attitude, à leur nombre, à leur vaste déploiement, on devait croire à une affaire générale. La petite rivière qu'il fallait franchir pour les atteindre n'était pas un obstacle bien sérieux, mais elle avait des bords fangeux et d'un accès difficile. Toutefois, en remontant un peu sur notre droite, on avait l'espérance de tourner les Russes, et, si on agissait de ce côté avec des forces suffisantes, il était probable qu'on parviendrait à les refouler dans l'angle que l'Ouja forme avec le Dniéper. Murat et Davout mandent cette circonstance à Napoléon. Il y avait donc en cet endroit chance d'une grande et décisive rencontre, et sur-le-champ Davout et Murat le mandèrent à Napoléon, se trouvant cette fois seulement du même avis dans le rapport qu'ils lui adressèrent. L'armée polonaise, qui marchait à deux lieues sur notre droite, alla prendre position vers les sources de l'Ouja, point par lequel on espérait tourner l'ennemi. C'est le 23 au soir que notre avant-garde, partie de Smolensk le 20, envoya ce rapport à Napoléon.

Barclay de Tolly avait effectivement pris la résolution de livrer bataille, vaincu par les cris de ses soldats et de ses officiers. Ce qu'elle avait cru apercevoir était la vérité même. Le judicieux et intrépide Barclay de Tolly, après avoir bravé courageusement les propos injurieux dont il était l'objet, sentait sa fermeté s'évanouir, surtout depuis la retraite de Smolensk, qu'il lui avait fallu ordonner malgré tous les généraux russes, et en particulier malgré le prince Bagration. Le déchaînement contre lui était universel. Les généraux comme les hommes politiques ont besoin de courage civil, et doivent savoir dédaigner les vains propos de la soldatesque, qui a aussi souvent perdu les armées que la multitude a perdu les États libres quand on l'a écoutée. Pour nous Français, il ne pouvait rien arriver de plus heureux que de livrer bataille près de Smolensk; pour les Russes, il ne pouvait rien y avoir de plus funeste. Mais les chefs de l'armée, recueillant les plaintes des soldats et surtout celles de la nation, dont on brûlait les villes et les villages, disaient qu'on se défendait avec des ruines, avec des ruines russes, et qu'il serait plus noble et moins dommageable de se défendre avec du sang. L'emportement des esprits était tel qu'on se demandait avec raison, si, malgré tout le danger d'une bataille livrée aux Français si près de leurs ressources, il n'y aurait pas un danger plus grand encore à laisser la démoralisation s'introduire dans les troupes, et à fournir plus longtemps prétexte à ce mépris des chefs qui commençait à engendrer la plus affreuse indiscipline. C'est ce motif qui avait décidé Barclay de Tolly, et lui avait fait abandonner le projet de retraite à l'intérieur, pour celui d'une bataille acharnée livrée immédiatement. En conséquence, il avait envoyé le quartier-maître général, colonel Toll, pour choisir un champ de bataille, et celui-ci avait adopté la position qui s'était offerte derrière l'Ouja, en avant de Dorogobouge. Arrivé là le 22, Barclay de Tolly avait changé l'emplacement de la deuxième armée, que commandait le prince Bagration, et l'avait établie à sa gauche, au point même où nous pouvions tourner la ligne des Russes. Toute la journée du 23, en effet, il s'appliqua à étudier les lieux, à s'y bien asseoir, et à y faire ses préparatifs de combat. Murat et Davout, quoique appréciant différemment l'état moral de l'ennemi, ne se trompaient donc pas en écrivant à l'Empereur que les Russes étaient prêts à livrer bataille, et que, si on était disposé à l'accepter, il fallait accourir en masse pour combattre avec toutes ses forces.

Napoléon en apprenant que l'armée russe paraît disposée à accepter la bataille, forme la résolution de se porter à Dorogobouge. Napoléon reçut cette nouvelle quelques heures après qu'elle avait été expédiée, car, s'il avait fallu trois jours aux troupes de l'avant-garde pour franchir cet espace, dix ou douze heures suffisaient à un courrier. En la recevant, Napoléon résolut de quitter Smolensk pour courir à cet événement décisif, éclatant, dont il croyait avoir besoin pour se soutenir dans la position où il s'était mis. Le fait seul de son déplacement avec toutes ses forces pour se rendre à plusieurs journées de Smolensk, tranchait à moitié la question qui le préoccupait actuellement, mais la tranchait sans qu'il s'en doutât, car les raisons d'aller chercher cette bataille tant désirée, fût-ce à quelques marches, étaient si fortes, qu'il n'y avait pas à hésiter. Il n'hésita donc pas à partir le 24 avec la garde, sans résoudre encore au surplus d'une manière irrévocable la question de savoir s'il hivernerait en Pologne, ou marcherait à Moscou. Il n'en fit pas moins toutes ses dispositions comme pour un départ définitif, parce que, sans être entièrement décidé, il se doutait qu'il pourrait être entraîné plus loin, et qu'il ne voulait pas faire un pas en avant sans avoir pris sur ses derrières des précautions dignes de sa prévoyance.

Ordres éventuels donnés à Smolensk, pour le cas, incertain encore, où Napoléon s'enfoncerait en Russie. Déjà il avait employé cinq jours à ordonner à Smolensk les établissements militaires qu'il créait partout où il passait, et qui malheureusement ne s'achevaient pas toujours quand il était parti. Il avait prescrit la construction de vingt-quatre fours, la conversion des couvents et des églises en magasins, l'approvisionnement de ces magasins avec les ressources du pays, la formation d'un vaste hôpital pourvu de tous les objets nécessaires, disposition urgente, car on avait quatre mille Français et trois mille Russes à panser, et le matériel des ambulances étant resté en arrière, on était obligé de suppléer au linge avec le papier des vieilles archives de Smolensk. Il avait prescrit encore l'enlèvement des corps morts, que la population fugitive ne pouvait faire disparaître, et dont la présence sur un sol brûlant était non-seulement hideuse, mais pestilentielle; l'établissement d'un pont sur pilotis à Smolensk, la réparation des murailles de cette ville, leur armement, et enfin cent autres mesures d'une égale utilité. Il laissa dans Smolensk une division de sa jeune garde sous le général Delaborde, celui qui avait si bien servi en Portugal, en attendant que les détachements restés sur les derrières pussent venir former la garnison de cette ville importante. Il y appela ceux qu'il avait laissés à Witebsk, où ils devaient être remplacés par d'autres. Il changea la route de l'armée, et au lieu de la faire passer par les points que lui-même avait parcourus dans sa marche, c'est-à-dire par Gloubokoé, Ouchatsch, Beschenkowiczy et Witebsk, il décida qu'elle passerait par Smorgoni, Minsk, Borisow, Orscha, parce qu'elle serait ainsi plus courte. Il décida que les bataillons de marche, amenant les recrues à l'armée selon les règles qu'il avait depuis longtemps établies, suivraient cette nouvelle ligne d'étapes. Il donna des ordres pour accélérer leur arrivée. La division polonaise Dombrowski, détachée du corps de Poniatowski, et placée à Mohilew pour lier la grande armée avec le corps austro-saxon, reçut une brigade de cavalerie légère, afin qu'elle pût étendre sa surveillance plus au loin, et mieux veiller sur notre nouvelle base d'opération. Il écrivit aux maréchaux Saint-Cyr et Macdonald qui gardaient la Dwina, au prince de Schwarzenberg qui gardait le bas Dniéper, les avertit les uns et les autres qu'il allait se porter en avant pour livrer une bataille décisive, et leur recommanda de bien protéger les flancs de la grande armée pendant qu'il essayerait de frapper un coup mortel sur l'ennemi. Il manda enfin au duc de Bellune de se préparer à venir à Wilna, parce que de ce point central, le 9e corps serait la ressource de celui de nos généraux qui se serait laissé battre sur l'une ou l'autre de nos ailes.