Pourtant, sans s'appesantir encore sur les conséquences ultérieures de l'incendie de Moscou, il s'occupa d'en prévenir les conséquences immédiates pour l'humanité et pour l'armée. Il donna les ordres les plus sévères afin de mettre un terme au pillage, qui s'était établi sous le prétexte d'arracher à l'incendie ce que l'incendie allait dévorer. On eut quelque peine à détourner les soldats de cette espèce de jeu de hasard, où, au prix de beaucoup d'efforts, quelquefois même d'assez grands dangers, ils faisaient d'heureuses trouvailles, et découvraient des richesses qu'ils se promettaient de rapporter en France sur leurs épaules: infortunés, qui ignoraient que les plus favorisés pourraient à peine y rapporter leur corps! Les recherches, régulièrement organisées, amènent la découverte de quantités considérables de vivres. On réussit cependant à mettre fin au désordre, et on y substitua des recherches régulièrement conduites, pour créer des magasins, et pour se procurer ainsi le moyen de passer à Moscou tout le temps nécessaire. Les recherches auxquelles on se livra révélèrent bientôt l'existence de quantités considérables de grains, de viandes salées, de spiritueux, surtout de sucre et de café, boisson précieuse dans les pays où le vin est rare. On partagea la ville entre les divers corps d'armée, à peu près comme au jour de leur arrivée, chacun ayant sa tête de colonne au Kremlin, et sa masse principale dans la partie de la ville par laquelle il était entré, le prince Eugène entre les portes de Saint-Pétersbourg et de Smolensk, le maréchal Davout entre celles de Smolensk et de Kalouga, le prince Poniatowski vers la porte de Toula, la cavalerie en dehors, à la poursuite de l'ennemi, le maréchal Ney à l'est, entre les portes de Riazan et de Wladimir, la garde seule au centre, c'est-à-dire au Kremlin. On réserva pour les officiers les maisons conservées, et on convertit en magasins les grands bâtiments qui avaient échappé à l'incendie. Chaque corps dut déposer dans ces magasins ce qu'il découvrait journellement, de manière à faire, indépendamment des distributions quotidiennes, des provisions d'avenir, soit qu'il fallût rester, soit qu'il fallût partir. On acquit la certitude qu'il y aurait en pain, viandes salées, boissons du pays, des vivres pour plusieurs mois, et pour toute l'armée[29].
Il ne reste d'inquiétude si on doit hiverner à Moscou, que pour la viande fraîche et les fourrages. Mais la viande fraîche, qu'on ne pouvait se procurer qu'avec du bétail, et le bétail qu'avec du fourrage, était un sujet de grave inquiétude. La conservation des chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, qui dépendait également des fourrages, était un sujet de préoccupation encore plus grave. Napoléon espéra y pourvoir en étendant ses avant-postes jusqu'à dix ou quinze lieues de Moscou, de manière à embrasser une portion de territoire assez vaste pour y trouver des légumes et des fourrages en quantité suffisante. Il imagina une autre mesure, c'était d'attirer les paysans en les payant bien. Les roubles en papier étant la monnaie qui avait cours en Russie, et le trésor de l'armée en contenant une quantité dont nous avons dit l'origine, ignorée de tout le monde, il fit annoncer qu'on payerait comptant les vivres apportés dans Moscou, surtout les fourrages, et recommanda expressément de protéger les paysans qui répondraient à cet appel; il fit acquitter la solde de l'armée en roubles-papier, ayant toutefois la précaution d'ajouter (ce qui était un acte indispensable de loyauté envers l'armée) que les officiers qui désireraient envoyer leurs appointements en France, auraient la faculté d'y faire convertir en argent, à tous les bureaux du Trésor, ces papiers d'origine étrangère.
Secours au habitants qui rentrent. Relevant l'emploi de ces moyens par un acte d'humanité digne de lui et de l'armée française, il fit distribuer des secours à tous les incendiés. On aida les uns à se créer des cahutes, on offrit un asile aux autres dans les bâtiments qui ne servaient pas à l'armée, et en outre on leur accorda des vivres. Mais ces vivres, dont le besoin pouvait devenir bien grand, suivant la durée du séjour à Moscou, étaient trop précieux pour être donnés longtemps à des étrangers, la plupart ennemis. Napoléon aima mieux leur fournir de l'argent, afin qu'ils se pourvussent au dehors, et il leur fit distribuer des roubles-papier. Les Français anciennement établis à Moscou furent traités comme notre propre armée, et ceux qui étaient lettrés furent employés à créer une administration municipale provisoire, en attendant qu'on eût ramené les Russes eux-mêmes dans leur capitale.
Hospice des enfants trouvés, placé au-dessous du Kremlin. Au-dessous des murs du Kremlin, Napoléon avait sous les yeux un vaste bâtiment qui, dès le jour de son entrée à Moscou, avait attiré ses regards: c'était l'hospice des enfants trouvés. Cet hospice magnifique, placé sous la direction de l'impératrice mère, objet de toute la prédilection de cette princesse, avait été évacué en grande partie. Mais la difficulté des transports avait été cause qu'on y avait laissé les enfants en bas âge, les plus difficiles à déplacer, et les moins menacés, car nos soldats eussent-ils été aussi féroces qu'on se plaisait à le dire, n'auraient pas exercé leur barbarie sur des enfants de quatre ou cinq ans. Quand nous entrâmes dans Moscou, ces pauvres enfants, saisis d'épouvante, étaient en pleurs autour de leur respectable gouverneur, le général Toutelmine, vieillard en cheveux blancs. Napoléon averti, lui envoya une sauvegarde qui veilla sur ce noble établissement, avant et pendant l'incendie. Napoléon va faire visite à cet hospice. Revenu à Moscou, il s'y rendit à pied, car il n'avait qu'à franchir la porte du Kremlin pour se trouver dans l'hospice, devenu, comme on va le voir, l'objet de son intérêt et de son ingénieuse politique. Accueil qu'il reçoit des enfants de l'hospice et de son gouverneur. Insinuations de paix qui en résultent. Le gouverneur vint le recevoir à la porte, entouré de ses pupilles, qui se précipitèrent au-devant de Napoléon, baisant ses mains, saisissant les pans de son habit pour le remercier de leur avoir sauvé la vie.—Vos enfants, dit Napoléon au vieux général Toutelmine, ne croient donc plus que mon armée va les dévorer? Quels barbares que les hommes qui vous gouvernent! quel stupide Érostrate que votre gouverneur Rostopchin! Pourquoi tant de ruines? pourquoi des moyens si sauvages, qui coûteront à la Russie plus que ne lui aurait coûté la guerre la plus malheureuse? Un milliard ne payerait pas l'incendie de Moscou! Si, au lieu de se livrer à ces fureurs, on eût épargné votre capitale, je l'aurais ménagée comme Paris même; j'aurais écrit à votre souverain, j'aurais traité avec lui à des conditions équitables et modérées, et cette guerre terrible serait bien près de finir! Loin de là, on brûle, on brûlera encore, et on aura, je vous l'assure, beaucoup à brûler, car je ne suis pas près de quitter le sol de la Russie, et Dieu sait ce que cette guerre coûtera encore à l'humanité!—Le général Toutelmine, qui détestait l'acte de Rostopchin, comme tous les habitants de Moscou, convint de la vérité de ces observations, exprima le regret que les dispositions de Napoléon ne fussent pas mieux appréciées, et sembla dire que si on les connaissait à Saint-Pétersbourg, les choses pourraient prendre une marche différente. Napoléon, se prêtant à cette ouverture, qu'il avait eu l'intention de provoquer, demanda au général Toutelmine ce qu'il voulait pour ses enfants, et celui-ci ayant répondu qu'il sollicitait seulement la permission d'apprendre à l'impératrice mère que ses pupilles étaient sauvés, Napoléon l'invita à écrire, et lui promit de faire parvenir sa lettre.—Dois-je ajouter, reprit le général Toutelmine, que les dispositions de Votre Majesté sont telles qu'elle vient de les exprimer?—Oui, répondit Napoléon; dites que si des ennemis, intéressés à nous brouiller, cessaient de s'interposer entre l'empereur Alexandre et moi, la paix serait bientôt conclue.—
Autres ouvertures par un personnage russe qui avait demandé à passer sur les derrières de l'armée. La lettre du gouverneur des pupilles, écrite sur-le-champ, fut envoyée à Saint-Pétersbourg avant la fin de la journée. À peu près en même temps on avait rencontré un personnage qui paraissait honorable, un Russe resté à Moscou, et demandant à se rendre sur les derrières de l'armée, pour y mettre ordre à ses propriétés incendiées. Il était moins aveuglé par la colère que ses compatriotes, et déplorait l'atroce fureur de Rostopchin, qui, à ne juger que par les effets matériels, avait causé plus de mal aux Russes qu'aux Français, car ceux-ci, même sous les ruines fumantes de Moscou, trouvaient encore à vivre, et les autres erraient mourants de faim dans les bois. On le fit venir, on l'admit à l'honneur de voir Napoléon, de s'entretenir avec lui, et de s'assurer directement de ses dispositions pacifiques. Napoléon, qui n'entendait plus donner à la guerre actuelle toute la portée qu'il avait songé à lui donner dans le premier moment, répéta ce qu'il avait dit au général Toutelmine, qu'il avait voulu entreprendre une guerre politique, et non une guerre sociale et dévastatrice; qu'ayant pu en Lithuanie insurger les paysans, il ne l'avait pas fait; que les incendies allumés sur son chemin il s'était efforcé de les éteindre; que le théâtre de cette guerre aurait dû être en Lithuanie, et non dans la Moscovie elle-même; que là, une ou deux batailles auraient dû décider la question, et qu'un traité peu onéreux aurait rétabli l'alliance de la Russie avec la France, et non point sa dépendance, comme on se plaisait à le dire pour exciter les esprits; qu'au lieu de cela on cherchait à imprimer à cette guerre un caractère atroce, digne des nègres de Saint-Domingue; que le comte de Rostopchin, en voulant jouer le Romain, n'était qu'un barbare, et qu'il était temps, dans l'intérêt de l'humanité et de la Russie, de mettre un terme à tant d'horreurs.
Le personnage russe dont il s'agit, M. de Jakowleff, ne contesta aucune des assertions de Napoléon, car, sortant des ruines fumantes de Moscou, ayant vu les horribles souffrances endurées par les malheureux habitants de cette capitale, il était indigné contre la fureur de Rostopchin, et pensait qu'une pareille guerre devait ou être terminée le plus tôt possible, ou du moins être soutenue par d'autres moyens. Ayant, comme le général Toutelmine, dit à Napoléon qu'il devrait bien faire connaître ses dispositions pacifiques à l'empereur Alexandre, et qu'il serait séant au vainqueur d'être le premier à parler de paix, Napoléon qui ne demandait pas mieux, offrit à son interlocuteur de se rendre lui-même à Saint-Pétersbourg, afin d'y porter écrites les paroles qu'il venait d'entendre. M. de Jakowleff s'empressa d'y consentir, et partit avec une lettre pour Alexandre, lettre à la fois courtoise et hautaine, comme Napoléon n'avait cessé d'en écrire, même au moment de la déclaration de guerre. Napoléon le fit accompagner par un officier, pour assurer sa marche à travers les détachements français.
Avantages et inconvénients de ces ouvertures pacifiques. L'inconvénient de ces ouvertures était sans doute de laisser entrevoir les embarras que nous commencions à éprouver, et dès lors d'engager l'empereur Alexandre à faire autant de pas en arrière, que nous en ferions en avant pour nous rapprocher de lui. D'un autre côté, on pouvait être certain que si on ne prenait pas l'initiative avec ce prince, son orgueil, profondément blessé, l'empêcherait de la prendre, et qu'un excès de réserve aurait autant d'inconvénients pour la paix qu'une démarche indiscrètement pacifique. Napoléon n'hésita donc pas à tenter ces ouvertures, sans négliger du reste les soins qu'il devait à cette guerre, devenue justement plus difficile à mesure qu'elle semblait plus heureuse, puisque chaque progrès en avant était une difficulté ajoutée au retour.
Pendant que Napoléon s'occupe à Moscou des premiers soins de son établissement, on s'aperçoit que l'ennemi s'est dérobé au général Sébastiani, qui était chargé de l'observer. Il fallait effectivement songer aux projets ultérieurs que commandait la situation extraordinaire dans laquelle on s'était mis, en se transportant à six ou sept cents lieues de la frontière de France, au milieu de cette capitale incendiée de la vieille Russie. Mais ces projets dépendaient en partie de ceux de l'ennemi, et depuis quelques jours on commençait à ne plus savoir ce qu'il était devenu. Le général Sébastiani, qui avait remplacé à la tête de l'avant-garde Murat, venu accidentellement à Moscou, fut obligé d'avouer qu'il avait été trompé par les Russes aussi complètement qu'à Roudnia. En effet, tout en suivant l'armée de Kutusof d'abord sur la route de Wladimir, puis sur celle de Riazan (voir la carte no 54), il s'était avancé jusqu'au bord de la Moskowa, que cette route rencontre à huit ou neuf lieues de Moscou, avait franchi la Moskowa à la suite des Russes, et voyant toujours devant lui des Cosaques avec quelque cavalerie régulière, sans songer à s'éclairer sur sa droite, il avait couru dans le sens du sud-est jusqu'à Bronitcy, à vingt lieues au moins, prenant constamment l'apparence pour la réalité. Arrivé là, il avait fini par reconnaître qu'on l'avait induit en erreur, que l'ennemi n'était plus devant lui, et il l'avait mandé à Moscou, disant avec franchise qu'il ne savait où le chercher. Au même moment un de nos convois est intercepté sur la route de Smolensk. Sur ces entrefaites, on apprenait que deux escadrons de marche escortant des caissons de munitions, et s'acheminant vers Moscou par la route de Smolensk, celle même que nous avions suivie, avaient été surpris par une nuée de Cosaques aux environs de Mojaïsk, enveloppés, et forcés de se rendre avec leur convoi. L'alarme avait été aussitôt donnée sur toute la route de Moscou à Smolensk, et on criait déjà, avec un trouble qu'il n'est que trop facile de produire sur les derrières d'une armée, que l'ennemi s'était placé sur nos communications, et qu'il était dès ce moment en mesure de nous couper la retraite.
Ce fut dans les journées des 21 et 22 septembre que Napoléon apprit ces désagréables nouvelles, qui faisaient suite, d'une manière fâcheuse, à l'incendie de Moscou. Il s'emporta fort contre le général Sébastiani, malgré l'estime qu'il lui accordait; mais les cris, les emportements ne remédiaient à rien.
Napoléon se doutant que l'ennemi s'est porté sur la route de Kalouga, pour manœuvrer sur nos flancs, envoie à sa recherche Murat, Poniatowski et Bessières. Napoléon prescrivit à Murat d'aller immédiatement se mettre à la tête de l'avant-garde, et lui confia le corps de Poniatowski, tout fatigué et épuisé qu'était ce corps d'armée, pour qu'il pût, avec des soldats parlant la langue slave, se renseigner plus facilement sur la marche de l'ennemi. Les courses des Cosaques donnant lieu de penser que le général Kutusof avait opéré un mouvement de flanc vers notre droite, pour se diriger sur nos derrières par la route de Kalouga, Napoléon enjoignit à Murat de se reporter du sud-est au sud, c'est-à-dire de la route de Riazan sur celle de Toula, et de marcher jusqu'à ce qu'il eût des nouvelles de Kutusof. Ne voulant pas laisser Murat aventuré seul à la recherche de la grande armée russe, il fit partir par la porte de Kalouga, en lui ordonnant de marcher sur Kalouga même, le maréchal Bessières avec les lanciers de la garde, la cavalerie de Grouchy, la cavalerie légère et la quatrième division d'infanterie du maréchal Davout; enfin il fit rétrograder par la route de Smolensk les dragons de la garde, une division de cuirassiers, et la division Broussier du prince Eugène. Ces trois corps de troupes, se déployant en éventail sur nos derrières, de la route de Toula à celle de Smolensk, devaient s'avancer en tâtonnant jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint l'ennemi. Napoléon se doutait bien du point où l'on rencontrerait Kutusof, car il le supposait sur la route de Kalouga, attiré dans cette direction par la double raison de menacer nos derrières, et de se mettre en communication avec les plus riches provinces de l'empire. Quoiqu'il en fût presque certain, il était néanmoins impatient de le savoir d'une manière positive. Il ne partageait aucunement les terreurs de ceux qui nous croyaient coupés, mais il était résolu à ne pas souffrir de la part de Kutusof un établissement inquiétant sur nos derrières, et à sortir de Moscou pour aller livrer une seconde bataille, si le général russe prenait position trop près de nous et de notre ligne de retraite. Le maréchal Davout conseille à Napoléon de ne pas s'arrêter à Moscou, et d'aller livrer une seconde bataille à Kutusof. Le maréchal Davout, dont la prévoyance s'inquiétait à la vue d'un ennemi resté assez fort pour manœuvrer sur nos flancs, supplia Napoléon de partir immédiatement pour aller le combattre, et l'écraser, après quoi on pourrait dormir tranquille à Moscou, même tout l'hiver, si on le désirait. Napoléon était bien de cet avis, pourvu qu'il ne fallût pas aller chercher les Russes trop loin. Dans quel cas Napoléon est disposé à suivre ce conseil. L'armée, en effet, n'était à Moscou que depuis sept jours, dont quatre passés au milieu des flammes, et il ne voulait pas l'arracher aux premières douceurs du repos, à moins que ce ne fût pour frapper un coup décisif. Il se tint donc prêt à partir, mais sans déplacer encore ses principaux corps d'armée, en attendant qu'on eût éclairci le mystère de la nouvelle position prise par les Russes.