Mouvements de l'armée russe depuis sa sortie de Moscou. Voici, pendant ce temps, quels avaient été les résolutions du général Kutusof et les mouvements exécutés par son armée. Sa pensée, en sortant de Moscou, avait été de suivre un plan moyen entre tous ceux qui lui avaient été proposés, et d'aller se placer sur le flanc des Français, mais en ne tournant pas trop près d'eux, afin de ne pas les avoir trop tôt sur les bras. Conformément à son plan, Kutusof veut tourner autour de Moscou, pour venir prendre position dans notre flanc droit, sur la route de Kalouga. En conséquence son premier projet, concerté avec l'aide de camp d'Alexandre, l'officier piémontais Michaud, avait été de rétrograder jusque derrière l'Oka, puissante rivière qui, naissant au midi, passant par Orel, Kalouga, Riazan, recueille une quantité d'affluents, notamment la Moskowa (voir la carte no 54), et va se jeter dans le Wolga à Nijney-Nowogorod. Derrière cette rivière on eût été bien couvert, et abondamment nourri par tous les produits des provinces du Midi, transportés de Kalouga par l'Oka elle-même. Cependant il veut tourner à grande distance, pour ne pas se heurter contre les Français dans l'état de découragement où se trouve l'armée russe. Mais c'était s'éloigner beaucoup des Français, laisser un vaste champ à leurs fourrages, et accroître infiniment le découragement de l'armée russe, qui croyait avoir manqué sa mission depuis qu'elle n'avait pas pu défendre Moscou. En effet la tristesse, l'abattement étaient au comble dans cette armée, et le spectacle des milliers de familles qu'elle traînait à sa suite, les unes à pied, les autres sur des chars, n'était pas fait pour diminuer les sentiments amers qui l'oppressaient. Aussi tout Russe qu'il était, le vieux Kutusof commençait-il à n'être pas beaucoup plus populaire que Barclay de Tolly. Pour refaire sa popularité, il cherchait par des propos perfidement semés, à répandre l'opinion que ce n'était pas lui qui avait voulu évacuer Moscou, qu'il y avait été forcé par plusieurs chefs de l'armée, et parmi ces chefs il désignait Barclay de Tolly, Benningsen lui-même, car ce dernier, depuis la mort de Bagration, devenait à son tour l'objet de ses ombrages. Craignant l'effet que la perte de Moscou pourrait produire surtout à Saint-Pétersbourg, il avait expédié l'aide de camp Michaud, pour aller exposer à la cour ses résolutions et ses motifs, et faire agréer les unes et les autres.

Tandis que l'armée russe tourne autour de Moscou, elle aperçoit pendant une nuit l'incendie de cette ville. Tel était l'état des choses lorsque tout à coup, dans l'affreuse nuit du 16 au 17, le vent violent du nord-ouest avait porté jusqu'à l'armée russe, qui tournait autour de Moscou, les mugissements et les sombres lueurs de l'incendie. Ce spectacle horrible surgissant à l'horizon comme l'éruption d'un volcan, avait arraché l'armée et le peuple fugitif à leurs bivouacs, et tous s'appelant les uns les autres, s'étaient levés pour contempler ce désastre de la vieille capitale de leur patrie. La fureur à cette vue avait été portée au comble. Le véritable incendiaire, c'est-à-dire le comte de Rostopchin, et Kutusof lui-même, qui n'avait pas le secret du comte de Rostopchin, mais qui le soupçonnait, s'étaient hâtés d'annoncer que c'étaient les Français qui avaient mis le feu à Moscou, et cette calomnie, si peu vraisemblable, s'était répandue dans les rangs du peuple et de l'armée avec une incroyable promptitude.—Les Français ont mis le feu à Moscou! criait-on de toutes parts, et à cette nouvelle la haine était devenue ardente comme l'immense bûcher de la malheureuse cité. Fureur inouïe réveillée dans l'armée russe par ce douloureux spectacle. De tous côtés on poussait des cris de rage, on se montrait avec désespoir les traits de feu qui jaillissaient de ce vaste incendie, et qui de temps en temps éclairaient l'horizon entier d'une éclatante et sinistre lumière. On demandait vengeance, on voulait tout de suite aller au combat[30]. Ainsi Rostopchin, qui en brûlant Moscou ne nous avait privés de rien, car il restait dans cette vaste capitale assez de toits pour nous abriter, assez de vivres pour nous nourrir, avait néanmoins creusé un abîme entre les deux nations, réveillé contre nous toute la violence des haines nationales, rendu les négociations impossibles, et ranimé toute l'énergie de l'armée russe, que l'impuissance apparente de ses efforts commençait à décourager.

Ce n'était pas le cas en ce moment de s'éloigner trop des Français, et de leur laisser le champ libre, avec les dispositions qui se manifestaient chez les soldats russes. Descendre sur la route de Riazan jusqu'à la ville de Kolomna pour rejoindre l'Oka, c'était afficher trop de prudence, et une prudence d'ailleurs inutile, car exclusivement occupés d'arracher aux ruines de Moscou le pain dont ils avaient besoin, les Français n'étaient pas en mesure de suivre et d'inquiéter l'armée russe. Tout le monde criant vengeance, Kutusof se décide à opérer son mouvement plus près de l'ennemi. Aussi Kutusof, arrivé sur la route de Riazan jusqu'au bord de la Moskowa, avait-il cru devoir s'y arrêter, et entreprendre, à partir de ce point, le mouvement de flanc projeté autour de l'armée française, c'est-à-dire donner un rayon de dix lieues, au lieu d'un rayon de trente, à l'arc de cercle qu'il se proposait de décrire autour de Moscou, de l'est au sud.

Le général Kutusof profitant de quelques pourparlers engagés entre le général Sébastiani et le général Raéffskoi, dans le but d'éviter les batailleries inutiles, avait ordonné de se prêter à tout ce que voudraient les Français, d'endormir ainsi leur vigilance, et de leur cacher complétement la direction qu'on allait suivre. Manière dont il échappe au général Sébastiani. À dater du 17 en effet, tandis qu'une arrière-garde de cavalerie continuait à marcher nonchalamment sur la route de Riazan, et attirait à sa suite le général Sébastiani, le gros de l'armée changeant subitement de direction, s'était mis à tourner du sud-est au sud-ouest, et s'était porté derrière la Pakra, petite rivière qui, naissant près de la route de Smolensk (voir la carte no 55), trace autour de Moscou un cercle semblable à celui que les Russes voulaient décrire, et dès lors était propre à leur servir de ligne de défense. C'est donc derrière cette rivière, et non derrière l'Oka, que Kutusof vint se poster, s'établissant non pas précisément sur notre ligne de communication, mais à côté, et pouvant s'y transporter en une marche.

Arrivé le 18 à Podolsk, Kutusof était le 19 à Krasnaia-Pakra, derrière la Pakra. C'est de ce point situé tout à fait au sud-ouest, fort près de notre ligne de communication, qu'il avait envoyé des coureurs sur la route de Smolensk, pour enlever nos postes et nos convois, ce qui avait donné l'éveil à Napoléon, et déterminé de sa part les mesures que nous venons de faire connaître.

Murat et Bessières retrouvent la piste de l'ennemi. Telle était la situation prise par l'armée russe, lorsque les corps de Murat et de Bessières mis en mouvement, commencèrent à la chercher, Murat au sud-est sur la route de Riazan, Bessières au sud, sur la route de Toula. (Voir les cartes nos 54 et 55.) L'erreur du général Sébastiani fut bientôt reconnue, et Murat, avec son instinct d'officier d'avant-garde, tournant à droite, et remontant la Pakra, eut promptement retrouvé la piste de l'ennemi, tandis que Bessières, appuyant de son côté plus à droite, et du sud tournant un peu au sud-ouest, vint à Podolsk puis à Desna, où il rencontra le gros de l'arrière-garde russe commandée par Miloradovitch. Les généraux français qui avaient ordre de pousser vivement l'ennemi, afin de découvrir ses desseins, marchèrent résolûment à lui; et Murat qui avait franchi la Pakra sur les traces de l'armée russe, vint à son tour menacer de la prendre en flanc.

Benningsen voudrait qu'on livrât bataille aux Français. À la vue de Murat établi au delà de la Pakra, le hardi Benningsen aurait voulu qu'on se ruât sur lui pour l'accabler. Mais Kutusof, qui déjà n'était plus d'accord avec Benningsen, son vrai rival à cette heure, ne fut pas de cet avis. Il avait en effet d'excellentes raisons à faire valoir. On ne savait pas dans le camp russe que Murat était là uniquement avec sa cavalerie et l'infanterie de Poniatowski, et on pouvait craindre qu'il n'y fût avec l'armée française elle-même. Or Kutusof, en comptant tout ce qu'il avait ramassé, n'avait pas plus de 70 mille hommes de troupes régulières, et il ne croyait pas sage, à la veille de recueillir le prix d'un plan de campagne douloureux, mais profond, d'y renoncer tout à coup pour courir la chance d'une affaire incertaine. De Kalouga, il allait lui arriver des renforts considérables de troupes régulières; il attendait de l'Ukraine une superbe division de vieux Cosaques, et dans cet intervalle la mauvaise saison, qui s'approchait, la pénurie de vivres, la difficulté des distances, devaient avoir affaibli l'armée française, presque autant que l'armée russe se serait renforcée. Motifs de Kutusof pour ne pas le vouloir. Ce n'était donc pas le cas de livrer bataille avant le jour où la proportion des forces serait entièrement changée au profit des Russes. Bien qu'en fait Kutusof eût tort, puisque Murat ne disposait que d'un détachement, il avait théoriquement raison, et sa pensée fondamentale était parfaitement sage. En conséquence il résolut de se retirer plus loin sur la route de Kalouga, aussi loin qu'il le faudrait pour éviter Murat, car il n'y avait pas de milieu, il fallait ou l'attaquer ou l'éviter.

Octob. 1812. Il vient prendre position au camp de Taroutino, sur la route de Kalouga. Ayant pris ce dernier parti, on rétrograda encore le 27, en tenant tête cependant à Murat, qui devenait pressant sur la droite, tandis que le maréchal Bessières se montrait entreprenant sur la gauche, et les jours suivants on alla s'établir successivement à Woronowo, à Winkowo, et enfin à Taroutino derrière la Nara. (Voir la carte no 55.) Dans son projet d'éviter une bataille, le général Kutusof ne pouvait pas mieux faire que de rétrograder jusqu'au point où il trouverait une position assez forte pour arrêter les Français. La Nara est une rivière qui naissant comme la Pakra près de la route de Smolensk, aux environs de Krimskoié, vient tourner autour de Moscou, mais en décrivant un arc plus étendu que la Pakra, ce qui, au lieu de la faire aboutir dans la Moskowa, la conduit jusqu'à l'Oka. Ses rives sont escarpées, surtout sa rive droite, où s'étaient postés les Russes, et on pouvait y établir un camp presque inexpugnable. C'est ce que résolut le général Kutusof, et ce qu'il mit beaucoup de soin à exécuter. Il se proposait là, tandis qu'il serait bien nourri par les magasins de Kalouga, d'appeler ses recrues, de les verser dans ses cadres, de les instruire, et de reporter son armée à un nombre tel qu'il pût enfin affronter les Français avec avantage. Murat et Bessières s'arrêtent devant le camp de Taroutino. Bessières et Murat l'ayant suivi jusque-là, s'arrêtèrent dans l'attitude de gens qui n'avaient pas renoncé à l'offensive, mais qui attendaient de nouveaux ordres. Ils étaient en effet à vingt lieues en arrière de Moscou, presque sur la route que nous avions suivie pour nous y rendre, et assez près de Mojaïsk où s'était livrée la bataille de la Moskowa. Pousser plus loin ne pouvait être que le résultat d'une grande et définitive détermination, que leur maître seul était capable de prendre.

Moment décisif pour Napoléon, duquel dépend son sort et celui de l'armée. C'était pour Napoléon un moment grave, qui allait décider de cette campagne et probablement de son sort. Aussi ne cessait-il au fond du Kremlin de méditer sur le parti auquel il devait se résoudre. Exposer l'armée à de nouvelles fatigues pour courir après les Russes, sans la certitude de les atteindre, et pour l'unique avantage de leur livrer encore quelque combat plus ou moins meurtrier, n'était pas aux yeux de Napoléon une résolution admissible. L'infanterie était très-fatiguée et fort amoindrie par la maraude, la cavalerie était ruinée. L'armée entière à peine entrée à Moscou, et depuis qu'elle y était ayant passé presque toutes ses journées à se débattre contre l'incendie, n'avait pas eu le loisir de respirer. C'est tout au plus si elle avait goûté cinq à six jours d'un vrai repos. Il fallait donc la ménager, et ne la tirer de son immobilité qu'au moment de prendre un parti décisif. Divers partis qui s'offrent à lui. Mais ce parti le temps était venu d'y penser, car le mois de septembre s'étant écoulé, et aucune réponse aux ouvertures qu'on avait essayées n'étant arrivée de Saint-Pétersbourg, il fallait songer ou à s'établir à Moscou, ou à quitter cette capitale pour se rapprocher de ses magasins, de ses renforts, de ses communications avec la France, c'est-à-dire de la Pologne.

Hiverner à Moscou. Hiverner à Moscou était une résolution qui au premier abord n'avait l'approbation de personne, car personne n'admettait qu'on pût s'immobiliser pendant six mois à deux cents lieues de Wilna, à trois cents de Dantzig, à sept cents de Paris, avec le plus grand doute sur les moyens de nourrir l'armée, avec la perspective d'être bloqué non-seulement par l'hiver, mais par toutes les forces russes. Rentrer en Pologne. Quitter Moscou, pour retourner en Pologne, était au contraire une idée qui répondait à la pensée de tous, Napoléon seul excepté. C'est le parti qui plaît à tout le monde, et qui déplaît à Napoléon. Pour lui, quitter Moscou c'était rétrograder, c'était avouer au monde qu'on avait commis une grande faute en marchant sur cette capitale, qu'on désespérait d'y trouver ce qu'on était venu y chercher, la victoire et la paix; c'était renoncer à cette paix, ressource la plus prompte, et incontestablement la plus sûre de se tirer de l'embarras où l'on s'était mis en s'avançant si loin; c'était déchoir, c'était perdre en partie, peut-être en entier, ce prestige qui tenait l'Europe subjuguée, la France elle-même docile, l'armée confiante, nos alliés fidèles; c'était non pas descendre, mais tomber de l'immense hauteur à laquelle on était parvenu.