Encombrement le 1er novembre au passage de Czarewo-Zaimitché. Le 1er novembre, en quittant Ghjat, le maréchal savait qu'on trouverait au village de Czarewo-Zaimitché un défilé difficile, et où il fallait s'attendre à un grand encombrement. On avait à traverser une petite rivière marécageuse, précédée et suivie de terrains fangeux, où l'on ne pouvait passer que sur une chaussée étroite, qui devait être bientôt obstruée. Prévoyant cette difficulté, le maréchal avait fait conjurer le prince Eugène de hâter le pas, promettant quant à lui de le ralentir le plus possible. Malgré ces précautions, le corps du prince Eugène s'était accumulé au passage de ce défilé, et le pont avait fléchi sous le poids. Quelques voitures d'artillerie, voulant débarrasser la route, avaient essayé de passer à gué, et y avaient réussi. D'autres s'étaient embourbées, et ces dernières faisant obstacle à celles qui suivaient, le désordre avait été porté au comble. Le 1er corps arriva un peu avant la nuit devant ce triste encombrement, qu'il fallait protéger contre l'ennemi, chaque jour plus nombreux et plus incommode, car après avoir eu seulement Platow sur nos derrières, nous avions de plus Miloradovitch sur le flanc.

En quelques instants une masse de cavalerie, accompagnée de beaucoup d'artillerie, couvrit de feux tant la colonne du prince Eugène, accumulée autour du pont, que les divisions du 1er corps. Le général Gérard et le maréchal Davout protègent et font écouler l'encombrement formé à Czarewo-Zaimitché. L'intrépide général Gérard, commandant la division Gudin, se rangea en bataille à l'extrême arrière-garde, et on le vit tantôt avec son artillerie éloigner celle de l'ennemi, tantôt courir lui-même à la tête d'un bataillon sur les batteries ennemies pour les enlever ou les obliger à fuir. Il protégea ainsi pendant la fin du jour et une partie de la nuit cette espèce de déroute, partout présent au plus fort du danger. Pendant ce même temps, le maréchal, tantôt avec le général Gérard, tantôt avec les sapeurs du 1er corps, était occupé à diriger le combat, à rétablir le pont rompu, à jeter des chevalets sur d'autres points, et à faire écouler la foule. Lui, ses généraux, et les soldats de la division Gérard passèrent cette nuit debout, sans manger ni dormir, exclusivement consacrés au salut du reste de l'armée.

Craintes de rencontrer à Wiasma l'armée russe tout entière. Le lendemain 2 novembre à la pointe du jour, le maréchal Davout supplia de nouveau le prince Eugène de se hâter, afin d'être rendu le 3 de bonne heure à Wiasma, où Napoléon, qui s'y trouvait depuis le 31, pressait l'arrivée de l'arrière-garde, et où l'on pouvait craindre en effet de rencontrer le gros de l'armée russe débouchant par la route de Jucknow. La journée fut employée à gagner Fédérowskoié, qui est à une petite distance de Wiasma. Il fut convenu que le prince Eugène partirait le jour suivant à 3 heures du matin. Instances du maréchal Davout au prince Eugène pour qu'il hâte la marche de ses troupes. Malheureusement ce jeune prince, doué de qualités chevaleresques, mais n'apportant dans le commandement ni la précision ni la vigueur du maréchal Davout, ne sut pas faire partir ses troupes à temps. À six heures du matin elles n'étaient pas en marche. Le corps du prince attardé en avant de Wiasma où se trouvait toute l'armée russe. Le 1er corps qui suivait devait attendre l'écoulement des troupes du prince Eugène, des traînards et des bagages. Il ne put donc se mettre que très-tard en route. Il fit de son mieux pour regagner le temps perdu.

À une lieue et demie de Wiasma, on aperçut tout à coup l'ennemi sur la gauche du chemin, et ses boulets vinrent tomber au milieu de la masse débandée, qui marchait à la suite de l'armée, et avant l'extrême arrière-garde. À chaque décharge de l'artillerie russe c'étaient des cris affreux, un flottement épouvantable dans cette foule impuissante, composée de soldats désarmés, de blessés, de malades, de femmes et d'enfants. Le 4e corps, celui du prince Eugène, tâchait de la faire avancer, et la maltraitait souvent, les soldats restés au drapeau se croyant le droit de mépriser ceux qui de gré ou de force l'avaient abandonné. Enfin le corps du prince Eugène poussant devant lui la masse qui lui faisait obstacle, était parvenu à défiler presque tout entier, lorsque, profitant d'un intervalle laissé entre les deux brigades de la division Delzons, un parti de cavalerie ennemie se jeta à la traverse, et intercepta la route. L'ennemi réussit à couper la route entre le corps du prince Eugène et celui du maréchal Davout. C'était la cavalerie de Wasiltchikoff, qui avec une nombreuse artillerie à cheval vint barrer le chemin, tandis que celle du général Korff, déployée sur la gauche de ce même chemin, le couvrait aussi de ses projectiles. On était coupé, et il fallait se faire jour.

Une brigade de la division Delzons et les restes de Poniatowski se trouvaient arrêtés par la manœuvre de l'ennemi, et repoussés sur la tête du 1er corps, dont les cinq divisions s'avançaient en bon ordre, sous la conduite du maréchal Davout lui-même. Ce maréchal se doutant qu'à Wiasma, où la route de Jucknow venait joindre celle de Smolensk, on pourrait rencontrer Kutusof avec toute l'armée russe, confirmé dans cette conjecture par les fréquentes apparitions de la cavalerie régulière, avait pris toutes ses précautions, et marchait en ordre de bataille. De ses vieux généraux Gudin était tué; Friant était blessé si gravement qu'il était dans l'impossibilité de se tenir debout; Compans avait été blessé au bras à la Moskowa, et Morand à la tête. Ces deux derniers étaient à cheval malgré leurs blessures. Gérard n'avait pas cessé d'y être. Les uns et les autres entouraient le maréchal, et dirigeaient les débris du 1er corps réduit à 15 mille hommes de 20 mille qui lui restaient à Mojaïsk, de 28 qu'il avait encore à Moscou, de 72 mille qu'il avait eus en passant le Niémen. C'étaient tous de vieux soldats dont la nature pouvait seule triompher.

Le général Gérard ouvre la route. Le brave général Gérard qui formait l'avant-garde avec sa division, en voyant la queue du 4e corps surprise et refoulée, hâta le pas, et sous un feu très-vif d'artillerie courut aux pièces de l'ennemi pour les enlever. La cavalerie de Wasiltchikoff qui les couvrait ne l'attendit pas et s'enfuit au galop. Mais derrière cette cavalerie se voyait déjà en bataille l'infanterie du prince Eugène de Wurtemberg, qui avait eu le temps de couper le chemin tandis que celle d'Olsoufief était venue le flanquer. La division Gérard marcha droit sur la division du prince Eugène de Wurtemberg, que la seconde brigade de Delzons et les restes des Polonais placés à droite de la route menaçaient de prendre en flanc. Miloradovitch, qui commandait, n'osa pas tenir dans cette position, et ramena la division Eugène de Wurtemberg sur le côté gauche de la route. Le passage se trouva rouvert. Quelques escadrons de cavalerie russe, rejetés sur notre droite, et coupés à leur tour, essuyèrent, en repassant au galop sur notre gauche, un feu violent de notre infanterie.

La seconde brigade de Delzons et les Polonais, délivrés par le 1er corps, se hâtèrent d'entrer dans Wiasma au pas de course, afin de franchir la rivière de ce nom, qui partage la ville en deux, et de désencombrer le chemin. Si on avait pu traverser Wiasma sans combattre, il eût fallu le faire, le sort des blessés étant des plus à plaindre, et le moral de l'armée n'ayant pas besoin de combats pour se relever. Mais de nouvelles masses ennemies se montrant à chaque instant sur le flanc de la route, et le gros de l'armée russe apparaissant dans la direction de Jucknow, le combat était inévitable, et il fallait se préparer à le soutenir.

Le maréchal Ney tient tête à Kutusof, le maréchal Davout à Miloradovitch. Le maréchal Ney, au bruit de la canonnade, avait arrêté son corps au moment de quitter Wiasma, et s'était rendu de sa personne auprès de Davout et d'Eugène. Il fut convenu entre eux qu'il se déploierait devant la route de Jucknow pour tenir tête à Kutusof, arrivé en effet avec le gros de l'armée russe, qu'Eugène placerait la division Broussier entre Wiasma et le corps de Davout, et que ce dernier se mettrait en bataille sur la gauche de la route pour tenir tête à Miloradovitch. Tout ce qui ne serait pas obligé d'être en ligne, notamment les divisions Delzons et Poniatowski, les bagages, les débandés avaient ordre de franchir au plus vite les ponts de Wiasma, et de gagner en toute hâte la route de Dorogobouge.

Une petite rivière se jetant dans la Wiasma, formait une défense naturelle autour de la ville du côté de Jucknow. Ney s'établit derrière cette petite rivière, avec les divisions Razout et Ledru, réduites à 6 mille hommes. Il mit toute son artillerie en batterie, et, par sa belle contenance, fit passer son intrépidité dans l'âme de ses soldats, qui voyaient non sans quelque appréhension s'avancer sur eux les colonnes profondes de l'armée russe. Broussier forma la jonction entre Wiasma et le corps du maréchal Davout. Ce maréchal rangea en bataille sur le flanc de la route ses 4e et 3e divisions sous le général Compans, et derrière elles, pour leur servir d'appui, la division Gérard. Morand arrivé avec la 1re division, qui était la sienne, avec la 2e, qui était celle de Friant, appuya sa droite à Compans, et le dos à la grande route qu'il eut soin de barrer en formant un crochet avec sa gauche reployée. Le 1er corps n'avait plus que 40 bouches à feu en état de servir, quoiqu'on lui en eût fait traîner 127.

Beau combat de Wiasma. Miloradovitch commença la canonnade avec cent bouches à feu, et fit tirer à outrance sur les cinq divisions du maréchal Davout. Nos quarante bouches à feu lui répondirent avec avantage. Tout fougueux qu'il était, Miloradovitch n'osa pas aborder ce front imposant de vieux soldats, et se contenta d'employer contre eux son artillerie. La tête de l'armée russe, parvenue devant la petite rivière qui couvrait Ney, se mit à canonner de son côté, mais Ney lui répondit sur-le-champ par une grêle de boulets. On demeura ainsi quelque temps en présence les uns des autres, occupés à échanger un violent feu d'artillerie, et l'ennemi, qui aurait dû nous accabler, puisqu'il était là dans la proportion d'un contre quatre, se gardant bien de nous attaquer. Il était temps pour nous de battre en retraite, car nous avions assez imposé à l'armée russe pour qu'elle s'abstînt de toute tentative sérieuse, et d'ailleurs la nuit s'avançant, il importait de traverser Wiasma. Tandis que le général Broussier se retirait sur cette petite ville, profitant de ce qu'il en était le plus voisin, les cinq divisions du maréchal Davout défilèrent, chaque ligne après avoir fait feu se reployant et passant dans les intervalles de la ligne suivante, qui faisait feu à son tour pour protéger le mouvement des colonnes en retraite. Ces mouvements s'opérèrent comme sur un champ de manœuvres. Le 85e qui appartenait à la division Dessaix, et formait la droite du maréchal Davout, se sentant maltraité par l'artillerie ennemie, courut à elle, s'en empara, et ramena trois pièces que, faute d'attelages, on ne put pas conserver. Le général Morand resta le dernier en bataille pour couvrir la retraite de tout le monde. Il se reploya à son tour, et comme il était vivement pressé, le 57e s'arrêta, fit volte-face, marcha sur les Russes baïonnette baissée, les refoula, puis reprit son chemin vers Wiasma. L'armée réussit à traverser Wiasma. Par malheur il était nuit; la partie de la ville qui était située en deçà de la Wiasma, et que la retraite du maréchal Ney avait découverte, avait été subitement envahie par l'ennemi. On l'y trouva, et il fallut un engagement des plus violents pour s'ouvrir une issue. On perdit deux bouches à feu dans cette confusion. Comme il n'y avait que deux ponts sur la Wiasma, l'un dans la ville, l'autre en dehors, l'affluence des troupes, l'obscurité, le feu de l'artillerie amenèrent quelque désordre. Le brave 57e, à force de charges répétées, contint les Russes et protégea le passage.