Résultats du combat de Wiasma. Cette journée nous coûta 15 à 1800 soldats des plus vieux et des meilleurs. Notre artillerie étant mieux dirigée, l'ennemi eut au moins le double d'hommes mis hors de combat; mais ses blessés n'étaient pas perdus, tandis qu'il était impossible de sauver un seul des nôtres. Le défaut absolu de soins, le froid qui commençait à devenir vif, et surtout la cruauté de paysans féroces, condamnaient à mourir tout ce qu'on laissait sur la route. On ne quittait donc pas un champ de bataille sans avoir le cœur navré, et il fallait le sentiment de l'honneur militaire dans cette armée, l'ascendant de ses généraux blessés la commandant avec le bras en écharpe ou la tête bandée, pour y maintenir un dévouement si cruellement récompensé. En entrant dans Wiasma, on ne trouva aucun moyen de subsistance. La garde et les corps qui avaient passé avaient tout dévoré. Il ne restait plus rien des vivres de Moscou. On se jeta par une nuit sombre et froide dans un bois; on y alluma de grands feux, et on y fit rôtir de la viande de cheval. Les soldats du prince Eugène et du maréchal Davout, surtout les derniers, qui avaient été constamment sur pied depuis trois jours, se couchèrent devant leurs feux de bivouacs et dormirent profondément. On était au 3 novembre, et il y avait quinze jours qu'ils étaient chargés de couvrir la retraite. Ils avaient perdu plus de la moitié de leur effectif. Le 3e corps, sous le maréchal Ney, remplace le 1er dans le rôle de l'arrière-garde. Napoléon avait décidé qu'ils prendraient un peu de repos, et que Ney les remplacerait à l'arrière-garde. Du reste, ce n'était pas justice de sa part, mais injustice. Il se plaignait de ce qu'ils avaient marché trop lentement. Vivant au milieu de la garde, qui tenait la tête de l'armée, qui consommait le peu qu'on trouvait encore sur les routes, et laissait du cheval mort à ceux qui suivaient, il ne voyait rien de la retraite et n'en voulait rien voir, car il eût été obligé d'assister de trop près aux affreuses conséquences de ses fautes. Il aimait mieux les nier, et, à deux marches de l'arrière-garde, n'apercevant aucun de ses embarras, il persistait à se plaindre d'elle, au lieu d'aller la diriger.
Ce n'étaient pas de grandes conceptions qu'il eût fallu dans ce moment, mais le courage de voir de ses propres yeux tout le mal qu'on avait fait, d'être à cheval du matin au soir pour présider au passage des rivières, au rétablissement des ponts, à l'écoulement de la foule désarmée, pour soutenir de son ascendant l'autorité ébranlée des généraux, pour faire entre eux un partage équitable des difficultés, s'en réserver la plus forte part, mourir de fatigue s'il le fallait, car il n'y avait pas une souffrance, pas une mort dont on ne fût l'auteur, sourire aux visages abattus, calmer les visages furieux, s'exposer même aux emportements du désespoir, car il était possible qu'on en rencontrât de terribles! Loin de là, Napoléon, non par faiblesse, mais pour se soustraire au spectacle accusateur de cette retraite, ne quittait pas la tête de l'armée, et tantôt à cheval, tantôt à pied, plus souvent en voiture, entre Berthier consterné, Murat éteint, passait des heures entières sans proférer une parole, plongé dans un abîme de réflexions désolantes dont il ne sortait que pour se plaindre de ses lieutenants, comme s'il avait pu faire encore illusion à quelqu'un en blâmant d'autres que lui!
Vive explication de Napoléon avec le maréchal Davout. Il n'avait pas entretenu depuis Malo-Jaroslawetz le maréchal Davout toujours resté à l'arrière-garde. En le revoyant il eut avec lui une explication des plus vives. Le maréchal, quoique façonné à l'obéissance du temps, avait un orgueil qu'aucune autorité ne pouvait faire fléchir. Il défendit avec amertume l'honneur du 1er corps. Des officiers tels que les généraux Compans, Morand, Gérard, toujours à cheval quoique blessés, n'avaient pas pu mériter un reproche. Le maréchal Davout ne se défendit pas, lui, il défendit ses glorieux lieutenants, auxquels il n'était dû que des hommages. Napoléon se tut, mais jusqu'au jour de son départ de l'armée, il n'échangea presque plus une parole avec le maréchal Davout, pour lequel au demeurant le silence n'était guère une punition. Disgrâce de ce maréchal. Mais comme il faut au despotisme en faute des victimes qui prennent sa place dans le blâme général, cet illustre personnage fut sacrifié ici, comme Masséna en Portugal. On se mit à répéter, après Napoléon, que dans cette retraite il n'avait pas tenu une conduite digne de son grand caractère. C'était aussi vrai qu'il était vrai que Masséna eût été la cause des malheurs de l'armée dans la Péninsule. Il avait conduit pendant quinze jours avec une infatigable vigilance, avec une fermeté froide mais inébranlable, une retraite des plus difficiles, héritant de tous les embarras que les autres rejetaient sur lui, et vivant de ce qu'ils lui laissaient, c'est-à-dire de rien. Les troupes du prince Eugène, à la vérité, s'étaient ruées avec quelque précipitation dans Wiasma, au moment où dégagées par le 1er corps, elles se hâtaient bien naturellement de franchir le défilé. C'était le 1er corps qui, marchant avec un imperturbable sang-froid, avait couvert tout le monde, et on l'accusait de s'être débandé! C'était la tête de l'armée, pourvue sinon de tout, du moins de ce qui restait dans ces campagnes désolées, et n'ayant jamais l'ennemi à dos, qui parlait ainsi de l'arrière-garde! Le maréchal Ney, dont la raison n'égalait pas le courage, eut le tort de tenir, lui aussi, quelques propos de ce genre contre son collègue. Il allait bientôt faire lui-même une glorieuse mais terrible épreuve du rôle d'arrière-garde[37].
Arrivée à Dorogobouge. Premiers froids. Napoléon arriva le 5 novembre à Dorogobouge. Le prince Eugène y arriva le 6, les autres corps le 7 et le 8. Jusqu'ici le froid avait été piquant, incommode, mais point encore mortel. Tout à coup, dans la journée du 9, le temps se chargea de sombres vapeurs, et des torrents de neige poussés par un vent violent tombèrent sur la terre. Nos régiments partis de la Pologne par une chaleur étouffante, conduits à Moscou sans l'idée d'y séjourner, avaient laissé dans les magasins de Dantzig les vêtements les plus chauds, et avaient cru que ce serait assez pour eux de les trouver à Wilna. Quelques soldats avaient des fourrures prises à Moscou, mais c'était le petit nombre, car la plupart les avaient vendues à leurs officiers. Bien nourris, ils auraient supporté le froid, qui n'était encore que de 9 à 10 degrés Réaumur; mais vivant d'un peu de farine délayée dans de l'eau, de viande de cheval rôtie au feu des bivouacs, couchant à terre sans tentes ni abris, ils devaient être cruellement éprouvés par des froids même inférieurs à ceux qu'ils avaient supportés jadis soit en Allemagne, soit en Pologne. Cette première neige tombée après qu'on eut passé Dorogobouge, accrut singulièrement la misère générale. Excepté à l'arrière-garde, que Davout avait conduite avec une inflexible fermeté, que Ney conduisait en ce moment avec une énergie de courage et de bonne santé qu'aucune souffrance ne pouvait vaincre, le sentiment du devoir commençait d'abandonner tout le monde. État des corps. Il n'y avait que le canon qui rendît l'honneur, la dignité, le courage à ces soldats exténués. Tous les blessés avaient été délaissés, et des soldats alliés, dont nous ne désignerons pas ici le corps, chargés d'escorter les prisonniers russes, s'en débarrassaient en leur cassant la tête à coups de fusil. L'armée déjà réduite de moitié depuis le départ de Moscou. Quiconque était atteint de cette contagion d'égoïsme si générale, si tristement frappante dans les grandes calamités, ne songeant qu'à soi, désertant ses rangs pour chercher à vivre, allait accroître la foule errante et désarmée qui était en sortant de Dorogobouge de 50 mille individus environ, compris les fugitifs de Moscou et les conducteurs de bagages. Plus de dix mille soldats étaient déjà morts sur les routes. Il restait à peine cinquante mille hommes sous les armes. Toute la cavalerie, excepté celle de la garde, était démontée. Pourtant on n'avait plus que trois marches à faire pour atteindre Smolensk. Une fois là, on se flattait de trouver des magasins, des vivres, des vêtements, des abris, des renforts et des murailles fortifiées. Cette espérance soutenait le cœur de l'armée. Smolensk! Smolensk! était le cri sortant de toutes les bouches. On comptait les lieues, les heures. Jamais, après la tempête, port n'avait été si vivement désiré!
Étranges nouvelles reçues à Dorogobouge. Mais à Dorogobouge de fâcheuses nouvelles vinrent assaillir Napoléon: nouvelles défavorables des opérations militaires sur les ailes, nouvelles étranges de France, où le gouvernement avait été audacieusement attaqué, car, comme on le dit vulgairement, jamais un malheur n'arrive seul.
Événements sur le Dniéper. Sur les deux ailes de l'armée les plans de l'ennemi s'étaient entièrement dévoilés. L'amiral Tchitchakoff, après avoir rejoint Tormazoff avec environ 30 mille hommes, et l'avoir remplacé dans le commandement des deux armées réunies, avait pris l'offensive en septembre contre le prince de Schwarzenberg et le général Reynier, commandant avec beaucoup d'accord, mais sans beaucoup d'énergie, le corps austro-saxon. Le nouveau général russe avait poussé devant lui, de la ligne du Styr sur celle du Bug, les deux généraux alliés. Ceux-ci n'ayant guère que 35 mille hommes à eux deux, 25 mille Autrichiens et 10 mille Saxons, n'avaient pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût découvert la droite de la grande armée, et alarmé Varsovie déjà trop facile à épouvanter. Ils avaient donc rétrogradé jusqu'à Brezesc, et étaient venus se blottir derrière leur asile ordinaire, les marais de Pinsk. Il n'y avait guère à les en blâmer. Le général Reynier ne pouvait pas être plus entreprenant que le prince de Schwarzenberg, et celui-ci de son côté n'aurait pas pu faire beaucoup plus qu'il ne faisait. Extrême circonspection du prince de Schwarzenberg, et incertitude de ses mouvements. C'était de sa part non pas trahison, non pas même tiédeur, mais extrême circonspection. Chargé du sort d'une armée de 30 mille Autrichiens, déjà réduite à 25 mille par les pertes de la campagne, il mettait son honneur de militaire et son devoir de citoyen à la conserver, et il s'y appliquait peut-être encore plus qu'à la rendre utile. Traité par Napoléon avec infiniment de bonté, reconnaissant envers lui, incapable de le trahir, même à moitié, il s'attachait seulement à ne pas se faire battre, et bien qu'il fût assuré de la conduite honorable de ses troupes au feu, il les savait tellement froides pour la cause qu'on leur avait donnée à défendre, qu'il ne voulait pas trop exiger d'elles. Renforcé de 10 mille hommes comme il l'avait demandé, il aurait pu se montrer plus hardi, mais le gouvernement autrichien, résolu à se tenir dans la mesure qu'il avait secrètement promis à la Russie de garder, n'avait guère envie d'accroître sa participation à la guerre. Tout au plus consentait-il à reporter à 30 mille hommes par un renfort de 5 à 6 mille, le corps auxiliaire fourni à Napoléon. Il avait bien en Gallicie une armée qu'il aurait pu faire agir contre la Volhynie, mais il eût attiré en Gallicie les Russes, envers lesquels il s'était engagé à ne pas passer la frontière s'ils ne la passaient pas eux-mêmes; c'est ce qu'il appelait assez franchement la neutralisation de la Gallicie, et il désirait ne pas sortir de cette situation.
Ces dispositions auraient suffi à elles seules, quand même les événements militaires ne seraient pas venus s'y joindre, pour rendre le prince de Schwarzenberg extrêmement circonspect. Ayant appris qu'un renfort de 6 mille hommes, longtemps annoncé, arrivait enfin, il avait laissé le général Reynier derrière les marais de Pinsk, et il était allé tendre la main à ce renfort, qui s'avançait par Zamosc. Après l'avoir rallié, il était revenu par Brezesc se réunir au général Reynier, qui de son côté attendait une division française d'environ 12 à 15 mille hommes, la division Durutte, empruntée au corps d'Augereau, et composée des bataillons tirés des îles de Walcheren, de Ré, de Belle-Île. Napoléon avait encore détaché cette division du corps d'Augereau, comptant pour la remplacer en Allemagne sur la superbe division Grenier, qui arrivait d'Italie. Le prince de Schwarzenberg ayant reçu 5 à 6 mille hommes de renfort, le général Reynier étant à la veille d'en recevoir 12 à 15 mille, allaient se trouver à la tête de 50 et quelques mille hommes, et en mesure de résister aux 60 mille de l'amiral Tchitchakoff. L'amiral Tchitchakoff laissant 25 mille hommes devant le corps austro-saxon, avait remonté avec 35 mille le Dniéper et la Bérézina. Mais tandis qu'ils employaient le temps en mouvements décousus pour aller à la rencontre, l'un des Autrichiens venant par Zamosc, l'autre des Français arrivant par Varsovie, l'amiral Tchitchakoff, se conformant aux instructions que l'empereur Alexandre lui avait envoyées par l'intermédiaire de M. de Czernicheff, avait laissé le général Sacken avec 25 mille hommes devant les généraux alliés, et avait marché avec 35 mille sur la haute Bérézina, afin de donner la main au comte de Wittgenstein, qui était chargé de repousser le maréchal Saint-Cyr des bords de la Dwina, et de se porter à la rencontre de l'armée de Moldavie. Le plus simple eût été de suivre l'amiral Tchitchakoff, mais le prince de Schwarzenberg et le général Reynier, ne démêlant pas bien les intentions assez obscures des Russes, ne savaient quel parti prendre, entre Sacken qu'ils avaient devant eux, et Tchitchakoff qu'on disait en marche vers Minsk. Au milieu de ces incertitudes, ils laissaient l'amiral achever son mouvement.
Triste état des affaires sur la Dwina. Voilà ce que M. de Bassano mandait à Napoléon des affaires de la droite, c'est-à-dire de la Volhynie et du bas Dniéper. Les affaires allaient encore pis sur la gauche, c'est-à-dire sur la Dwina haute et basse. Le maréchal Macdonald obligé de se réunir aux Prussiens devant Riga, avait été tout à fait annulé, et séparé du maréchal Saint-Cyr. Le maréchal Macdonald après être resté pendant les mois de septembre et d'octobre à se morfondre près de Dunabourg avec une division polonaise de 7 à 8 mille hommes, pour atteindre deux buts qu'il manquait tous les deux, celui de couvrir le siége de Riga, et celui de se maintenir en communication avec le maréchal Saint-Cyr, avait été ramené vers la basse Dwina pour soutenir les Prussiens contre les troupes de Finlande, transportées en Livonie d'après les arrangements de la Russie avec la Suède. Définitivement rejeté depuis ce moment hors du rayon des opérations de la grande armée, il s'était vu condamné, comme il l'avait craint, à une longue inutilité.
Réunion des troupes de Finlande sous le comte de Steinghel, aux troupes de la Dwina sous le comte de Wittgenstein. À Polotsk même les choses s'étaient passées encore plus tristement. Les troupes de Finlande embarquées pour Revel, après avoir perdu quelque peu de monde par des accidents de mer, avaient pris terre en Livonie, marché sur Riga, secondé le général Essen dans les démonstrations qui avaient rappelé le maréchal Macdonald sur la basse Dwina, et remonté ensuite cette rivière au nombre de 12 mille hommes, sous le comte de Steinghel. Résolution du comte de Wittgenstein de faire abandonner la Dwina au maréchal Saint-Cyr. Wittgenstein renforcé par ces troupes et par quelques milices, qui toutes ensemble portaient son corps à un total de 45 mille hommes, avait résolu de prendre l'offensive afin d'obliger le maréchal Saint-Cyr à évacuer Polotsk, et de venir donner la main à l'amiral Tchitchakoff, sur la haute Bérézina. Conformément au plan envoyé de Saint-Pétersbourg, le comte de Steinghel devait franchir la Dwina au-dessous de Polotsk, pour inquiéter le maréchal Saint-Cyr sur ses derrières, et rendre ainsi plus facile l'opération directe préparée contre lui.
Faiblesse du corps du maréchal Saint-Cyr par suite des privations que ses troupes avaient essuyées. En présence des hostilités dont il était menacé, le maréchal Saint-Cyr ayant eu la plus grande peine pendant septembre et octobre à vivre dans un pays ruiné par le passage des troupes de toutes les nations, demandant vainement à Wilna des subsistances que le défaut de moyens de transport ne permettait pas de lui envoyer, n'avait pu refaire son corps, ni rétablir son effectif. Le 2e corps, celui du maréchal Oudinot, ne s'élevait pas à plus de 15 à 16 mille hommes, dont 12 mille Français, et environ 4 mille Suisses ou Croates. Les Bavarois tombés à 3 mille, avaient reçu quelques recrues qui les reportaient à 5 ou 6 mille. Le maréchal Saint-Cyr comptait donc tout au plus 21 à 22 mille hommes contre 45 mille, dont 33 mille allaient l'assaillir directement, et 12 mille devaient en passant la Dwina au-dessous de Polotsk, le prendre à revers. Heureusement le maréchal Saint-Cyr était un homme de ressources, il avait une position étudiée longtemps à l'avance, de bons soldats, d'excellents lieutenants, et il était résolu à bien disputer le terrain.