Dispositions du maréchal pour faire face aux forces de Wittgenstein et de Steinghel réunis. La ville de Polotsk, située, comme nous l'avons dit, au sein de l'angle que forment la Polota et la Dwina vers leur confluent, avait été couverte d'ouvrages de campagne d'une assez bonne défense. À gauche, la Polota protégeant le front de la position et la plus grande partie de la ville, avait été parsemée de redoutes bien armées; à droite, dans l'ouverture de l'angle formé par les deux rivières, des ouvrages en terre avaient été construits, et les troupes pouvant se porter rapidement d'un front à l'autre, étaient en mesure de faire face partout. Le maréchal Saint-Cyr avait placé à gauche derrière les ouvrages de la Polota les plus faciles à défendre, la division suisse et croate, et à droite, vers l'ouverture de l'angle, là où l'attaque avait le plus de chance de succès, les divisions françaises Legrand et Maison, capables de tenir tête à un ennemi très-supérieur en nombre. Les Bavarois étaient en deçà de la Dwina, avec la cavalerie qu'on avait lancée au loin, afin d'observer et de contenir les troupes de Finlande, qui se disposaient à nous attaquer à revers. Plusieurs ponts dans l'intérieur de Polotsk devaient servir au passage de l'armée en cas de retraite forcée. C'est dans cette position que le maréchal Saint-Cyr avait attendu de pied ferme les deux attaques dont il était menacé.

Les 16 et 17 octobre l'ennemi s'était successivement avancé vers nos positions, et les avait enfin abordées résolûment le 18 au matin.

Seconde bataille de Polotsk livrée et gagnée le 18 octobre. Le comte de Wittgenstein, dont un officier jeune, habile et ardent, destiné plus tard à une grande renommée, le général Diebitch, inspirait les déterminations, avait porté ses meilleures et ses plus nombreuses troupes sur notre droite, vers l'ouverture de l'angle formé par la Polota et la Dwina. Son intention était d'attirer toutes nos forces vers cette partie la plus accessible de notre position, et de faire ensuite enlever par le prince de Jackwill, avec le reste de son armée, la Polota dégarnie de troupes.

En effet, les Russes ayant débouché hardiment sur notre droite, s'étaient approchés sans le savoir de batteries placées à Struwnia, lesquelles flanquaient la partie découverte de la ville. Il aurait fallu les laisser venir sans faire feu, pour les mitrailler à outrance quand ils n'auraient plus eu le temps de rétrograder. Mais dans leur ardeur les artilleurs bavarois qui servaient ces batteries ayant tiré trop tôt, les Russes avertis s'étaient avancés avec plus de mesure qu'il n'eût été à souhaiter pour le succès de notre manœuvre. Toutefois ils s'étaient portés sans hésiter vers ce front de la ville que la Polota ne protégeait point. Mais les divisions Legrand et Maison s'étaient déployées, et avaient marché à eux résolûment. La division Maison surtout, plus exposée que la division Legrand, avait tenu ferme quoique assaillie de tous côtés, et avait fini par rejeter l'ennemi à une grande distance. La division Legrand n'avait pas été indigne de sa voisine, et partout les Russes avaient été contenus et repoussés. Le maréchal Saint-Cyr ne se laissant pas trop affecter par le danger de sa droite, avait eu la sagesse de ne pas dégarnir sa gauche, et bien il avait fait, car le prince de Jackwill débouchant à son tour, s'était jeté sur les redoutes de la Polota. En lui permettant d'arriver jusqu'au pied des ouvrages, on l'eût accablé par les feux seuls des redoutes. Mais les Suisses comme les Bavarois, péchant par trop d'ardeur, avaient fondu sur les Russes à la baïonnette, et en les refoulant, avaient paralysé l'artillerie de nos redoutes sous lesquelles ils étaient venus se placer. De plus ils avaient sacrifié des hommes pour un résultat que nos boulets seuls auraient obtenu. Néanmoins sur ce point comme sur l'autre, l'armée du comte de Wittgenstein avait été repoussée avec une perte de 3 à 4 mille hommes. Notre perte à nous n'était pas de la moitié.

Si le comte de Steinghel n'eût pas menacé de le prendre à dos, le maréchal Saint-Cyr pouvait se considérer comme bien établi sur la Dwina. Mais le corps de Finlande après avoir passé la Dwina en remontait la rive gauche pour faire sa jonction sous Polotsk avec une partie des forces de Wittgenstein. Malgré les avantages remportés, le maréchal Saint-Cyr, menacé sur ses derrières par Steinghel, est obligé d'abandonner la Dwina. En présence de ce nouveau danger, le maréchal Saint-Cyr avait renforcé les Bavarois sous le général de Wrède, de détachements pris dans chacune de ses trois divisions, et l'avait mis en mesure de résister au comte de Steinghel. Le 19, en effet, après un choc vigoureux, le corps de Finlande avait été obligé de rétrograder. Mais devant une double attaque sur les deux rives de la Dwina, qui menaçait de se renouveler avec plus d'ensemble et de vigueur, surtout depuis que les deux armées ennemies, arrivées à la même hauteur, pouvaient communiquer d'une rive à l'autre, il n'était pas prudent de s'obstiner, et le maréchal Saint-Cyr avait cru devoir évacuer Polotsk pendant la nuit, pour se retirer en bon ordre derrière l'Oula, que le canal de Lepel, comme on l'a vu, réunit à la Bérézina. En se retirant, nos troupes avaient fait un affreux carnage des Russes, trop pressés de se jeter au milieu des ruines de la ville de Polotsk incendiée.

Retraite sur l'Oula, et remplacement du maréchal Saint-Cyr blessé par le maréchal Oudinot, à peine remis de sa blessure. Les jours suivants nous avions continué cette retraite, le général de Wrède tenant tête au comte de Steinghel, le maréchal Saint-Cyr au comte de Wittgenstein, dans l'espérance de rencontrer le duc de Bellune sur l'Oula.

Le duc de Bellune décidé à secourir le maréchal Oudinot, avait quitté Smolensk pour se porter à Lepel. Celui-ci, en effet, après avoir longtemps hésité entre l'amiral Tchitchakoff qui arrivait par le sud, et les généraux Wittgenstein et Steinghel qui arrivaient par le nord, avait été décidé enfin par l'événement de Polotsk à courir au nord, afin de porter secours au maréchal Saint-Cyr. Malheureusement se trouvant établi non pas à Witebsk mais à Smolensk, par suite de la nouvelle disposition qui avait changé la route de l'armée, il avait eu un assez long trajet à faire pour se rendre à Lepel. Le maréchal Saint-Cyr, gravement blessé à la dernière journée de Polotsk, avait dû abandonner le commandement, que le maréchal Oudinot, très-imparfaitement remis de sa blessure, avait repris avec un zèle des plus louables.

Danger d'une réunion de 80 mille hommes sous Tchitchakoff et Wittgenstein sur la haute Bérézina, si le duc de Bellune et le maréchal Oudinot ne sont pas victorieux. Ainsi à la fin d'octobre deux armées, l'une de 35 mille hommes environ, l'autre de 45 mille, la première ayant échappé au prince de Schwarzenberg, la seconde refoulant devant elle le 2e corps, étaient près de se donner la main sur la haute Bérézina, et de nous fermer la retraite avec 80 mille hommes. Il n'y avait que la réunion et la victoire des maréchaux Oudinot et Victor qui pussent conjurer ce grave danger.

Nous allions donc trouver Smolensk privé du puissant renfort du 9e corps, et même de la division Baraguey d'Hilliers, que Napoléon, après l'avoir préparée de longue main, avait attirée sur Jelnia, quand il songeait à marcher sur Kalouga. Il est vrai qu'il avait depuis contremandé cet ordre, mais trop tard, et la division Baraguey d'Hilliers, déjà partie, pouvait tomber au milieu de toute l'armée de Kutusof. Ainsi les circonstances inquiétantes se multipliaient de toutes parts sur les pas de Napoléon. L'abondance qu'on espérait trouver à Smolensk est beaucoup moins grande qu'on ne l'avait imaginé. L'abondance dont on s'était flatté de jouir à Smolensk n'était plus telle qu'on l'avait espéré. La navigation intérieure de Dantzig à Kowno n'ayant pu être continuée jusqu'à Wilna, une compagnie de transports avait été organisée, grâce aux soins très-actifs de M. de Bassano, et elle portait 1500 quintaux par jour de Kowno à Minsk, par Wilna. Mais on avait appliqué ces moyens de transport aux spiritueux et aux munitions de guerre, dans la confiance où l'on était de trouver des blés en Lithuanie. On en avait trouvé en effet, par suite d'une vaste réquisition, mais les fermiers lithuaniens manquant de charrois, ou ne voulant pas en fournir, dans l'espoir que leurs denrées finiraient par leur rester faute de pouvoir être déplacées, on n'avait pu réunir qu'une partie des grains et des farines demandés pour Wilna, Minsk, Borisow, Smolensk. Les bœufs se portant eux-mêmes, la viande manquait moins. Mais c'est tout au plus si l'armée devait avoir pour 7 ou 8 jours de vivres à Smolensk, pour 15 à Minsk, pour 20 à Wilna. Toutefois, en s'y employant avec zèle, il était possible de la pourvoir de subsistances pour un temps beaucoup plus long. Actuellement il n'y avait d'assurée que la subsistance des premiers jours.

Cette espérance de riches quartiers d'hiver en Lithuanie n'était donc pas si près de se réaliser qu'on l'avait cru. Il est vrai que c'était le secret de Napoléon seul, mais il n'y avait pas là de quoi réjouir son âme, que tant de choses attristaient profondément. Il lui restait bien pis à apprendre encore. Nouvelles de France tout aussi tristes et plus étranges encore que celles reçues du Dniéper et de la Dwina. La France, qu'il avait laissée si tranquille, si soumise, avait failli être bouleversée, peut-être même arrachée à sa domination, par un fou, par un maniaque audacieux, dont le facile succès pendant quelques heures prouvait combien tout en France dépendait de la vie d'un seul homme, vie incessamment menacée non par les poignards, mais par les boulets.