Après avoir perdu trente-quatre jours et trois mille hommes devant le château de Burgos, lord Wellington est obligé de se retirer. Il y avait trente et quelques jours que deux mille hommes, réduits par le feu et la fatigue à quinze cents, retranchés derrière quelques ouvrages à peine maçonnés, et protégés seulement par une rangée de palissades, en arrêtaient cinquante mille par leur héroïque résistance. Honneur éternel à ces braves gens, et à leur chef le général Dubreton! ils prouvaient ce que peuvent en certaines circonstances décisives les places bien défendues, car en résistant ainsi ils donnaient le temps à l'armée de Portugal de se remettre en ligne, aux armées du Centre et de l'Andalousie de se porter sur le Tage, et à toutes de se réunir pour accabler lord Wellington.
Nouvelle apparition de l'armée de Portugal recrutée et renforcée. En effet le général Clausel, ramené sur l'Èbre, avait reçu des dépôts établis le long des Pyrénées, ainsi que des petites garnisons de la frontière, environ 10 mille recrues, des chevaux pour son artillerie et sa cavalerie, ce qui lui procurait 35 mille combattants. Le général Caffarelli qu'on a vu, troublé par l'épouvantail des flottes anglaises, comme le maréchal Soult par celui du général Hill, négliger le danger principal pour le danger accessoire, s'amendait enfin, et prêtait à l'armée de Portugal 10 mille hommes, qui, envoyés avant la bataille de Salamanque, auraient prévenu bien des désastres. Par malheur le général Clausel, au moment de se mettre en marche à la tête de ces 45 mille combattants, avait tellement souffert de sa récente blessure, qu'il avait été obligé de quitter l'armée. Le général Souham, vieil officier de la république, expérimenté et brave, le remplaçait, et venait au secours de l'intrépide garnison qui depuis trente-quatre jours défendait les chétives fortifications de Burgos.
Lord Wellington, placé entre l'armée de Portugal qui s'avançait au nord, et les armées du Centre et d'Andalousie qui s'avançaient au midi, était dans l'une de ces situations difficiles, mais grandes, dont le général Bonaparte était sorti jadis par des triomphes inouïs. Moins circonspect et plus actif, il aurait pu, en se concentrant avec la promptitude et l'à-propos de l'ancien général de l'armée d'Italie, se rendre tour à tour plus fort que chacune des deux armées qui le menaçaient, battre celle de Portugal, puis se jeter sur celle de Joseph, les accabler l'une après l'autre, et rester définitivement maître de l'Espagne. Mais chacun a son génie, et il est puéril de demander à tel homme ce qui n'est possible qu'avec les qualités de tel autre. Lord Wellington, sage, solide, mais lent, ayant des soldats qu'on ne menait pas vite, qu'on n'exaltait pas facilement, n'était pas fait pour conquérir l'Espagne en une campagne; mais il devait la conquérir en plusieurs. C'était bien assez pour le triomphe de la politique de son pays, et pour le malheur de la nôtre!
Lord Wellington est réduit à se replier sur Salamanque, et en se retirant il ordonne au général Hill d'évacuer Madrid. Voyant approcher l'armée de Portugal renforcée, il abandonna avec dépit les murs de Burgos qui lui avaient coûté 3 mille hommes et le prestige de la victoire, et qui allaient probablement lui coûter Madrid. Il soutint plusieurs combats d'arrière-garde, dans lesquels le général Maucune, le même qui avait si témérairement engagé la bataille de Salamanque, lui tua beaucoup de monde, et après s'être à son tour couvert du Douro, il expédia au général Hill l'ordre de venir le joindre à Salamanque, si Madrid ne lui semblait plus tenable en présence des armées qui marchaient sur cette capitale.
Nov. 1812. Tels furent les événements que Joseph et le maréchal Jourdan apprirent en arrivant sur le Tage. La sage prévoyance du maréchal Jourdan se trouvait ainsi justifiée, et Madrid allait s'ouvrir encore une fois à la nouvelle royauté. Rentrée de Joseph dans Madrid. Le 30 octobre les armées du Centre et d'Andalousie forcèrent cette ligne du Tage, sur laquelle on avait craint de trouver 70 mille Espagnols, Portugais et Anglais réunis; elles passèrent sur le corps des arrière-gardes du général Hill, et pénétrèrent le 2 novembre dans la capitale des Espagnes, étonnée de ces fortunes si diverses. Il y est bien accueilli, et repart immédiatement pour suivre lord Wellington. Joseph y fut bien reçu, car après ce qu'ils venaient de voir, les habitants de Madrid offensés par l'orgueil des Anglais, dégoûtés par la violence des guérillas, commençaient à croire que cette nouvelle royauté, exercée par un prince doux et sage, valait tout autant pour eux que des Bourbons dégénérés, conduits par des chefs de bandes. Joseph, déployant en ce moment une activité qui ne lui était pas ordinaire, après avoir séjourné quarante-huit heures dans Madrid, en sortit le 4 pour faire sa jonction avec l'armée de Portugal, et poursuivre lord Wellington à la tête de 80 mille hommes. Quels résultats ne pouvait-on pas attendre, quelle vengeance de Salamanque ne pouvait-on pas obtenir d'une telle réunion d'armées!
Joseph y comptait avec raison, et espérait qu'une bataille livrée avec les forces dont on disposait, ramènerait les Anglais en Portugal, et le rétablirait, malgré l'évacuation de l'Andalousie, dans la plénitude de sa situation antérieure. Sans doute on commençait à éprouver quelques inquiétudes au sujet de l'expédition de Russie, à interpréter fâcheusement le silence gardé par le Moniteur, qui ne contenait plus de bulletins de la grande armée; mais on était fort loin d'imaginer l'étendue des désastres qui nous avaient frappés, et tout au plus allait-on jusqu'à augurer des difficultés comme celles qui avaient suivi la bataille d'Eylau, et que la bataille de Friedland avait résolues triomphalement. Joseph n'attendait donc aucune sinistre nouvelle de Paris, et se flattait de trouver le dédommagement du malheur qui l'avait atteint à Salamanque, dans les environs de Salamanque elle-même.
Arrivé le 6 novembre au delà du Guadarrama avec son fidèle major général, dont les avis lui avaient été si utiles, il aurait pu appuyer à gauche vers Peñaranda, ce qui l'eût mis sur la trace de lord Wellington; mais il aima mieux appuyer à droite vers Arevolo, afin de rallier à lui l'armée de Portugal, et de n'aborder les Anglais qu'avec la totalité de ses forces.
Réunion de forces écrasantes contre lord Wellington, par la jonction des armées du Centre et d'Andalousie avec l'armée de Portugal. Ce qu'il désirait ne tarda pas à s'effectuer, car lord Wellington, pressé de se retirer sur Salamanque, ne songea pas même à empêcher la jonction des armées du Nord et du Midi. Bientôt les avant-gardes se rencontrèrent aux environs du Douro, et la réunion des trois armées d'Andalousie, du Centre et de Portugal, plaça sous la main de Joseph 90 mille hommes, et environ 150 bouches à feu bien attelées. Cette force eût même été plus considérable si le général Caffarelli, après avoir prêté quelques jours ses 10 mille hommes, ne s'était hâté de les rappeler, pour continuer à batailler contre les bandes de Mina, de Longa, de Mérino, de Porlier. L'armée de Portugal qui avait 35 mille hommes en propre, en avait perdu un certain nombre dans la poursuite de lord Wellington; les armées du Centre et d'Andalousie, qui en partant de Valence en comptaient 56 mille environ, avaient laissé quelques hommes en route, et fourni un détachement pour la garnison de Madrid; mais toutes ensemble elles comprenaient 85 mille combattants, des plus belles troupes qui fussent au monde, irritées des succès qu'on avait laissé remporter aux Anglais, et joyeuses enfin de l'occasion qui s'offrait de les leur faire expier.
Joie des Français, et leurs justes espérances. L'ardeur qui était dans les cœurs étincelait sur les visages, et généraux et soldats se promettaient de concourir d'un zèle égal à la commune vengeance. Lord Wellington, séparé de l'armée espagnole de Galice, mais renforcé du corps de Hill, n'avait pas, après les pertes de la campagne, plus de 60 mille hommes, dont 40 mille Anglais beaucoup moins fiers qu'au lendemain de leur victoire des Arapiles. Mais pouvaient-ils tenir tête à 85 mille Français passablement commandés? Personne ne le croyait, et eux pas plus que nous.
Marche sur la Tormès. Nos trois armées s'avancèrent donc sur la Tormès, exactement par la route qu'avait suivie le maréchal Marmont pour aller se faire battre aux Arapiles. Elles marchaient de manière à tourner la position de Salamanque, et à prendre une revanche de lord Wellington en se plaçant sur sa ligne de communication. Le 11 novembre, on se trouva en ligne à quelque distance de la Tormès, l'armée d'Andalousie à gauche, celle du Centre au centre, celle de Portugal à droite. Le maréchal Jourdan, en compagnie de Joseph, se porta sur le bord de la Tormès, et aperçut lord Wellington aux Arapiles, y attendant assez tranquillement les Français, parce que, confiant dans une position déjà éprouvée, et ayant sa retraite toujours assurée vers Ciudad-Rodrigo, il croyait pouvoir se replier à temps. Mais il avait commis une faute qui aurait pu lui coûter cher, et que le maréchal Jourdan avec son coup d'œil non pas vif mais exercé, découvrit promptement.